‹ Œuvres;Chapitre 11 sur 236 · EN MARS · texte numérisé non relu

EN MARS

Nous sortîmes le 5 , à onze heures et un quart du matin. Le vent était au nord-est, la marée pas assez haute; peu s'en fallut que nous ne touchassions sur un rocher a droite dans la passe. Quand nous fûmes par le travers de l'île de Grois, nous mîmes en panne pour attendre quelques passagers et officiers. Un seul rejoignit le vaisseau , dans le temps que nous mettions en route.

Le 4 , le temps fut assez beau ; sur le soir cependant la mer grossit et le vent augmenta.

Le 5 , il s'éleva un très gros temps. Le vaisseau était en route sous ses deux basses voiles. J'étais très-fatigué du mal de mer. A dix heures et demie du matin, étant sur mon lit, j'éprouvai une forte secousse. Quelqu'un cria que le vaisseau venait de toucher. Je montai sur le pont, où je vis tout le monde consterné. Une lame , vcnant.de tribord, avait enlevé à la mer la yole ou petite chaloupe, le maître des matelots et trois hommes. Un seul d'entre eux resta accroché dans les haubans du grand mat, d'où on le tira , l'épaule et la main fracassées. 11 fut impossible de sauver les autres, que l'on ne revit plus.

Ce malheur vint de la faute du vaisseau , qui gouvernait mal. Sa poupe était trop renflée dans l'eau, ce qui détruisait l'action du gouvernail. Le mauvais temps dura tout le jour , et l'agitation du vaisseau fit périr presque toutes nos volailles. J'avais un chien qui ne cessa de haleter de malaise. Les seuls animaux que j'y vis insensibles furent des moineaux et des serins, accoutumés à un mouvement perpétuel. On porte ces oiseaux aux Indes par curiosité.

Je fus très incommodé, ainsi que les autres passagers. Il n'y a point de remède contre ce mal, qui excite des vomissements affreux. Il est utile cependant de prendre quelques nourritures sèches, et surtout des fruits acides.

Le 6, le temps se mit au beau. On pria Dieu pour ces pauvres matelots. Le maître était un fort honnête homme. On répara le désordre de la

VOYAGE A L'ILE-DE-FRANCE

j veille. La lame , eu tombant sur le vaisseau, avait | brisé la poutre qui borde le caillebotis, quoiqu'elle j eût dix pouces de diamètre. Elle enfonça une des | épontilles ou supports du gaillard d'avant dans le

port inférieur, et en rompit une des traverses. Le 7, nous nous estimions par le travers du cap

Finistère , où les coups de vent sont fréquents et

la mer grosse, ainsi qu'a tous les caps.

Le 8 , belle mer et bon vent. Nous vîmes voler i des manches-de- velours , oiseaux marins blancs ,

dont les ailes sont bordées de noir.

Le 9 et le 10, l'air me parut sensiblement plus ! chaud et le ciel plus intéressant. Nous approchons

des îles Fortunées , s'il est vrai que le ciel ait mis ; le bonheur dans quelque île.

; Le 11 , le vent calma; la mer était couverte de I bonnets-flamands, espèce de mucilage organisé,

de la forme d'une toque , ayant un mouvement de

progression. Le matin, nous vîmes un vaisseau.

Le 1 2 et le 15, on fit quelques règlements de ! police. Il fut décidé que chaque passager n'aurait

qu'une bouteille d'eau par jour. Le repas du ma- ! tin fut fixé a dix heures, et consistait en viandes i salées et en légumes secs. Celui du soir, a quatre | heures , était un peu meilleur. On éteignait tous

les feux passé huit heures.

Le 1 4 , on avait compté voir l'île Madère , mais ! nous étions trop dérivés à l'onest; il fit calme tout

le jour. Nous vîmes deux oiseaux de la grosseur

d'un pigeon, d'une couleur brune, volant vers ; l'ouest a la hauteur des mâts : nous les prîmes pour ! des oiseaux de terre , ce qui semblait nous indi- I quer qu'il y avait quelque île sur notre gauche, j Ces signes sont importants , mais les marins ont ! des observations peu sûres sur les oiseaux. Ils ; confondent presque toutes les espèces des côtes

de l'Europe, sous le nom de mauves et de goë- ! lands.

Le 15, le calme continua : cependant vers la nuit nous eûmes un peu de vent. Un brigantin anglais passa près de nous dans l'après-midi, et nous salua de son pavillon.

Le 1 6 , au lever du soleil , nous vîmes l'île de i Palme devant nous ; à gauche , l'île de Ténériffe ! avec son pic , qui a la forme d'un dôme surmonté d'une pyramide. Ces îles furent couvertes de brume tout le jour , et la nuit d'éclairs et d'orages; spectacle qui effraya les premiers marins qui les découvrirent de nos temps. On sait que les Romains en avaient ouï parler , puisque Sertorius vouluts'y retirer. Les Carthaginois, qui trafiquaient | en Afrique, les connaissaient. L'historien Juba en compte cinq , et en fait une description détail-

lée: il en appelle une l'île de Neige, pareeque, dit-il , elle s'y conserve toute l'année. Nous vîmes, en effet, le pic couvert de neige , quoique l'air fût chaud. Ces îles sont, dit-on, les débris de cette grande île Atlantide dont parle Platon. A la profondeur des ravins dont leurs montagnes sont creusées , on peut croire que ce sont les débris de cette terre originelle, bouleversée par un événement dont la tradition s'est conservée chez tous les peuples. Selon Juba , l'île Canarie prit son nom de la grandeur des chiens qu'on y élevait. Les Espagnols, à qui elles appartiennent, en tirent d'excellente malvoisie.

Les 17, 18 et 19, nous passâmes au milieu des îles, laissant Ténériffe â gauche et Palme a droite; Gomèrenous resta à l'est. Je dessinai la vue de ces îles, qui sont sillonnées de ravins très profonds , en tre autres l'île de Palme.

Nous vîmes un poisson volant. Une huppe vint se reposer sur notre vaisseau , et prit son vol a l'ouest: elle était d'un rouge couleur d'orange, ses ailes et son aigrette marbrées de blanc et de noir , son bec noir comme l'ébène et un peu recourbé.

Le 20 , nous laissâmes l'île de Fer à l'ouest, et nous perdîmes de vue toutes ces îles. La vue de ces terres , situées sous un si beau climat , nous inspira bien des vœux inutiles. Nous comparions le repos, l'abondance, l'union et les plaisirs de ces insulaires, à notre vie inquiète et agitée. Peut-être, en nous voyant passer, quelque malheureux Canarien, sur un rocher brûlé, faisait des vœux pour être à bord d'un vaisseau qui cinglait à pleines voiles vers les Indes orientales.

Le 21 , nous vîmes une hirondelle de terre, ensuite un requin. Tant que nous fûmes dans le parage de ces îles , nous eûmes du calme le jour , et le vent ne s'élevait qu'au soir.

Le 22, la chaleur fut si forte , qu'elle fit casser une quantité de bouteilles de vin de Champagne, quoiqu'elles fussent encaissées dans du sel: c'est une pacotille que font beaucoup d'officiers pour les Indes; chaque bouteille s'y vend une pistolc. Cette inondation, qui pénétrait tout, détruisit des laitues et du cresson que j'avais semés dans du coton mouillé , où ces plantes croissent â merveille : cette liqueur salée était si corrosive, qu'elle gâta absolument ceux de mes papiers qui en furent mouillés.

Le 25, nous eûmes grand frais ; la mer me parut grise et verdâtre, comme sur les hauts-fonds: on prétend qu'on trouve la sonde à plus de quatrevingts lieues de la côte d'Afrique, qui est peu élevée dans ces parages. Nous vîmes un vaisseau faisant route au Sénégal.

VOYAGE A t ILE-DE-FRANCE.

Le* 24, nous trouvâmes les vents alizés ou de nord-est; le vaisseau roulait beaucoup.

Le 25 et le 26, beau temps et bon vent; nous dépassâmes la latitude des îles du cap Vert, que nous ne vîmes point : elles sont aux Portugais. On y trouve des rafraîchissements ; mais le premier de tous, l'eau, s'y fait difficilement. Nous vîmes des poissons volants et une hirondelle de terre. On s'aperçut que le blé sarrasin s'échauffait dans la sou te, au point de n'y pouvoir supporter la main ; on le mit à l'air. Il est arrivé que des vaisseaux se sont embrasés par de pareils accidents. Il y eut en 1 760 un vaisseau anglais chargé de chanvre , qui brûla dans la mer Baltique. Le chanvre s'était enflammé de lui-même. J'en vis les débris sur les côtes de l'île de Bornholm.

Le 27, on dressa une tente de l'avant a l'arrière, pour préserver l'équipage de la chaleur. Nous vîmes des galères, espèce de mucilage vivant.

Les 28 et 29, nous vîmes des poissons volants et une quantité considérable de thons.

Le 50, on se prépara â la pêche , et nous prîmes dix thons, dont le moindre pesait soixante livres: nous vîmes un requin. La chaleur augmentait, et l'équipage souffrait impatiemment la soif.

Le 51 , on prit une bonite ; des matelots altérés percèrent et ouvrirent pendant la nuit lesjarresde plusieurs passagers, qui par-là se trouvèrent, comme les gens de l'équipage, réduits a une pinte d'eau par jour.

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