‹ Œuvres;Chapitre 35 sur 236 · DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

DÉCEMBRE

f Les chaleurs sont fatigantes , le soleil est au zénith ; mais l'air est tempéré par des pluies abonidantes : il me semble même que j'ai éprouvé des [chaleurs plus fortes dans quelques jours de l'été à Pétersbourg. Au commencement du mois j'ai entendu le tonnerre pour la première fois depuis mon arrivée.

| Le 25 au matin, les vents étant au sud-est, le temps se disposa à un coup de vent. Les nuages js'accumulèrent au sommet des montagnes. Ils létaient olivâtres et couleur de cuivre. On en remarquait une longue bande supérieure qui était

' immobile. On voyait des nuages inférieurs courir

; très rapidement. La mer brisait avec grand bruit sur les récifs. Beaucoup d'oiseaux marins venaient

i jdu large se réfugier à terre. Les animaux domestiques paraissaient inquiets. L'air était lourd et chaud, quoique le vent ne fût pas tombé. [ A tous ces signes qui présageaient l'ouragan,

j ichacun se hâta d'étayer sa maison avec des arcs-

» jboutants, et d'en condamner toutes les ouvertures.

,| | Vers les dix heures du soir , l'ouragan se déclara. C'étaient des rafales épouvantables, suivies ! d'instants de calme effrayants , où le vent semblait reprendre des forces. Il fut ainsi en augmentant {pendant la nuit. Ma case en étant ébranlée, je passai dans un autre corps de logis. Mon hôtesse fon-

i dait en larmes , dans la crainte de voir sa maison détruite. Personne ne se coucha, Vers le matin ,

le vent ayant encore redoublé, je m'aperçus que tout un front de la palissade de l'entourage allait tomber , et qu'une partie de notre toit se soulevait â un des angles : avec quelques planches et des cordes, je fis prévenir le dommage. En traversant !a cour pour donner quelques ordres , je pensai plusieurs fois être renversé. Je vis au loin des murailles tomber, et des couvertures dont les bardeaux s'envolaient comme des jeux de cartes.

Il tomba de la pluie vers les huit heures du matin; mais le vent ne cessa point. Elle était chnssée horizontalement et avec tant de violence, qu'elle entrait comme autant de jets d'eau par les plus petites ouvertures. Elle gâta une partie de mes papiers.

A onze heures, la pluie tombait du ciel par torrents. Le vent se calma un peu; les ravines des montagnes formaient de tous côtés des cascades prodigieuses. Des parties de roc se détachaient avec un bruit semblable à celui du canon. Elles formaient en roulant de larges trouées dans les bois. Les ruisseaux se débordaient dans la plaine, qui était semblable a une mer. On n'en voyait plus ni les digues ni les ponts.

A une heure après midi, les vents sautèrent au nord ouest. Ils chassaient l'écume de la mer par grands nuages sur la terre. Ils jetèrent du port sur le rivage les navires, qui tiraient en vain du canon : on ne pouvait leur envoyer du secours. Par ces nouvelles secousses , les édifices furent ébranlés eu sens contraire, et presque avec autant de violence. Vers midi ils passèrent à l'est, ensuite au sud. Ils firent ainsi le tour de l'horizon dans les vingt-quatre heures , suivant l'ordinaire ; après quoi tout se calma.

Beaucoup d'arbres furent renversés, des ponts furent emportés. Il ne resta pas une feuille dans les jardins. L'herbe même, ce chiendent si dur, paraissait en quelques lieux rasée au niveau de la terre.

Pendant la tempête, un bon citoyen, appelé Leroux, envoya partout ses noirs, ouvriers, offrir gratuitement leurs services. Cet homme était menuisier. Il ne faut pas oublier les bonnes actions , surtout ici.

On avait annoncé le 25 une éclipse de lune à cinq heures quatre minutes du soir; mais le mauvais temps empêcha les observations.

L'ouragan arrive tous les ans assez régulièrement au mois de décembre; quelquefois en mars. Comme les vents font le tour de l'horizon, il n'y a point de souterrain ou la pluie ne pénètre. II détruit un grand nombre de rats, de sauterelles

VOYAGE A L'ILE-DE-FRANCE

et de fourmis , et on est quelque temps sans en voir. Il tient lieu d'hiver, mais ses ravages sont plus terribles. On se ressouviendra long-temps de celui de 1760. On vit un contrevent enlevé en l'air, et dardé comme une flèche dans une couverture. Les mâts inférieurs d'un vaisseau de 64 canons , qui étaient sans vergues , furent tors et rompus. Il n'y a point d'arbre d'Europe qui pût résister a de si violents tourbillons. Nous avons vu comment la nature avait défendu les forêts de ce pays.

janvier 1769.

Temps pluvieux, chaud et lourd. Grands orages, mais peu de tonnerre. Comme les coups de vent sont violents dans cette saison, la navigation cesse depuis décembre jusqu'en avril.

Toutes les prairies ont reverdi , le paysage est plus gai , mais le ciel est plus triste.

Page 1