‹ Œuvres;Chapitre 49 sur 236 · LETTRE XIX · texte numérisé non relu

LETTRE XIX

I | DÉPART POUR FRANCE. ARRIVÉE A BOURBON, j OURAGAN.

| 1 Après avoir obtenu la permission de retourner s en France, je me disposai à m'embarquer sur j l'Indien , vaisseau de 64 canons.

Je donnai la liberté a Duval , cet esclave qui

i ? portait votre nom ; je le confiai a un honnête homlt [me du pays, jusqu'à ce qu'il eût acquitté par son il travail quelque argent dont il était redevable à ! [l'administration. S'il eût parlé français, je l'aurais i| 1 gardé avec moi. Il me témoigna par ses larmes le

ii ! regret qu'il avait de me quitter ; il m'y paraissait [plus sensible qu'au plaisir d'être libre. Je proposai

j a Côte d'acheter sa liberté, s'il voulait s'attacher à fi [[ma fortune ; il m'avoua qu'il avait dans l'île une î imaîtresse , dont il ne pouvait se détacher. Le sort h |des esclaves du roi est supportable; il se trouvait a [heureux; c'était plus que je ne pouvais lui prometi tre. J'aurais été très aise de ramener mon pauvre Favori dans sa patrie ; mais quelques mois avant il mon départ on me prit mon chien ; je perdis en j lui un ami fidèle que j'ai souvent regretté. J Quelques jours avant de partir je revis Autoujrou, cet insulaire de Taïti, que l'on ramenait dans >son pays après lui avoir fait connaître les mœurs j de l'Europe. Je l'avais trouvé, à son passage, franc, gai , un peu libertin ; à son retour je le voyais réservé j poli et maniéré. Il était enchanté de l'Opéra de Paris , dont il contrefaisait les chants et les danjt ses. Il avait une montre dont il désignait les heures par leur usage ; il y montrait l'heure de se le- ! jver , de manger , d'aller a l'Opéra, de se promener, „ [etc. Cet homme était plein d'intelligence ; il exprimait par ses signes tout ce qu'il voulait. Quoique les hommes de Taïti passent pour n'avoir eu jaucune communication avec les autres nations l javant l'arrivée de M. de Bougainville, j'observai

j 1 L'auteur a supprimé quelques observations sur l'Ile-de- France , afin qu'on ne pût employer à l'attaquer ce qui était jimaginé pour la défendre. C'est une discrétion qu'auraient dû

1 avoir ceux qui ont publié des cartes et des plans de nos colonies , dont nos ennemis ont tiré plus d'une fois partie. Les Hollandais ne permettent pas qu'on grave les plans de leurs îles ; on en donne des copies manuscrites à chaque capitaine da vaisseau,

b {qui les remet à son retour dans les bureaux de l'amirauté. {Noie de l'Éditeur. )

Bernardin.

cependant un mot de leur langue et un usage qui leur sont communs avec différents peuples. Mallê, en langue taïtienne , veut dire tuer. Le matar des Espagnols, le mat des Persans, ont la même signification. Les Taïtiens ont aussi coutume de se dessiner la peau , comme beaucoup de peuples de l'ancien et du nouveau continent. Us connaissaient le fer, qu'ils n'avaient pas; ils l'appelaient aurou, et en demandaient avee empressement ; ils avaient des maladies vénériennes, qui viennent, dit-on, du Nouveau-Monde; mais toutes ces analogies ne suffisent pas pour remonter a l'origine d'une nation ; les folies, les besoins, les maux de l'espèce humaine , paraissent naturalisés chez tous les peuples. Un moyen plus sûr de les distinguer serait la connaissance de leurs langues. Toutes les nations de l'Europe mangent du pain; mais les Russes l'appellent cjleba, les Allemands ùrolli, les Latins panis , les Bas-Bretons bara. Un dictionnaire encyclopédique des langues serait un ouvrage très philosophique.

Autourou paraissait s'ennuyer beaucoup à l'Ilede-France; il se promenait toujours seul. Un jour je l'aperçus dans une méditation profonde ; il regardait, a la porte de la prison , un noir esclave a qui on rivait une grosse chaîne autour du cou. C'était un étrange spectacle pour lui , qu'un homme de sa couleur traité ainsi par des blancs qui l'avaient comblé de bienfaits à Paris ; mais il ne savait pas que ce sont les passions des hommes qui les portent au-delà des mers, et que la morale, qui balance ces passions en Europe, reste en-deçà des tropiques.

Je m'embarquai le 9 novembre \ 770 ; plusieurs Malabares vinrent m'accompagner jusqu'au bord de la mer : ils me souhaitèrent, en pleurant, un prompt retour. Ces bonnes gens ne perdent jamais l'espérance de revoir ceux qui leur ont rendu quelque service. Je reconnus parmi eux un maître charpentier , qui avait acheté mes livres de géométrie, quoiqu'il sût a peine lire; c'était le seul homme de l'île qui en eût voulu.

Nous restâmes onze jours en rade, retenus par le calme. Le 20 au soir nous appareillâmes, et le 2\ , à trois heures après midi , nous mouillâmes à Bourbon , dans la rade de Saint-Denis.

Celte île est à quarante lieues sous le vent de l'Ile-de-France. 11 ne faut qu'un jour pour aller à Bourbon , et souvent un mois pour en revenir ; elle paraît de loin comme une portion de sphère ; ses montagnes sont fort élevées. On y cultive, dit-on, la terre à huit cents toises de hauteur; ou ^ donne seize cents toises d'élévation au sommet

VOYAGE A L'ILE-DE-FRANCE

des Trois-Salases , qui sont trois pics inaccessibles.

Ses rivages sont très escarpés ; la mer y roule sans cesse de gros galets; ce qui ne permet qu'aux pirogues d'aborder sans se briser. On a construit à Saint-Denis, pour le débarquement des chaloupes , un pont-levis soutenu par des chaînes de fer ; il avance sur la mer de plus de quatre-vingts pieds. A l'extrémité de ce pont est une échelle de corde où grimpent ceux qui veulent aller à terre. Dans tout le reste de l'île on ne peut débarquer qu'en se jetant a l'eau.

Comme L'Indien devait rester trois semaines au mouillage pour charger du café , plusieurs passagers résolurent de rester quelques jours dans l'île, et d'aller même attendre à Saint-Paul, sept lieues sous le vent , que notre vaisseau vînt y compléter sa cargaison.

Je me décidai moi-même à descendre a terre , par la disette de vivres où nous nous trouvions à bord, et par l'exemple du capitaine et d'un grand nombre d'officiers de différents vaisseaux.

Le 25 , après midi , je m'embarquai seul daus une petite yole; et, malgré la brise, qui était très violente , à force de gouverner a la lame , je débarquai au pont. Nous fûmes une heure et demie à faire ce trajet , qui n'a pas une demi-lieue.

Je fus saluer l'officier commandant; il m'apprit qu'il n'y avait point d'auberge a Saint-Denis, ni dans aucun endroit de l'île ; que les étrangers avaient coutume de loger chez ceux des habitants avec lesquels ils faisaient quelque commerce. La nuit s'approchait; et n'ayant aucune affaire à traiter, je me préparais a retourner à bord , lorsque cet officier m'offrit un lit.

Je fus ensuite saluer M. de Crémon , commissaire-ordonnateur, qui m'offrit sa maison pour le temps que je voudrais passer a terre. Cette offre me fut d'autant plus agréable que j'avais envie de voir le volcan de Bourbon, où je savais que M. de Crémon avait fait un voyage.

Mais je n'en ai pas trouvé l'occasion. Le chemin en est très difficile; peu d'habitanis le connaissaient, et il fallait s'absenter de Saint-Denis six ou sept jours.

Du 25 jusqu'au 50, la brise fut si forte que peu de chaloupes de la rade vinrent a terre. Notre capitaine profita d'un moment favorable pour retourner à son bord , où ses affaires l'appelaient ; mais le mauvais temps l'empêcha de redescendre.

Cette brise, qui vient toujours du sud-est, se lève a six heures du malin, et finit a dix heures du

Le I Cr décembre, le vent s'apaisa ; mais il s'éleva de la pleine mer une lame monstrueuse qui brisait sur le rivage avec tant de violence , que la sentinelle du pont fut obligée de quitter son poste.

Le haut des montagnes se couvrait de nuages épais qui n'avaient point de cours. Le vent soufflait encore un peu de la partie du sud-est , mais la mer venait de l'ouest. On voyait trois grosses lames se succéder continuellement ; on les distinguait le long de la côte comme trois longues col- 1 lines. Il se détachait de leur partie supérieure des jets d'eau qui formaient une espèce de crinière. Elles s'élançaient sur le rivage en formant une voûte qui , se roulant sur elle-même, s'élevait en écume à plus de cinquante pieds de haut.

On respirait à peine ; l'air était lourd , le ciel obscur ; des nuées de corbigeaux et de paille-en- 1 culs venaient du large, et se réfugiaient sur la côte. Les oiseaux de terre et les animaux paraissaient inquiets ; les hommes même sentaient une frayeur secrète à la vue d'une tempête affreuse au milieu du calme.

Le 2 au matin , le vent tomba tout-a-fait , et la mer augmenta; les lames étaient plus nombreuses, et venaient de plus loin. Le rivage, battu des flots, était couvert d'une mousse blanche comme la neige, qui s'y entassait comme des ballots de coton. Les vaisseaux en rade fatiguaient beaucoup! sur leurs câbles.

On ne douta plus que ce ne fût l'ouragan. On | tira bien avant sur la terre les pirogues qui étaient! sur le galet ; et chacun se hâta de soutenir sa mai-| son avec des cordes et des solives.

11 y avait au mouillage l'Indien, le PenlhïevreA l'Amitié, l'Alliance, le Grand-Bourbon , le Gè \\ ryon, une goélette, et un petit bateau. La côte! ; était bordée de monde, qu'attirait le spectacle de! la mer et le danger des vaisseaux.

Sur le midi, le ciel se chargea prodigieusement, et le vent commença à fraîchir du sud-est. On craignit alors qu'il ne tournât a l'ouest, et qu'il! n ne jetât les vaisseaux sur la côte. On leur donna , | de la batterie, le signal du départ, en hissant le < pavillon et tirant deux coups de canon à boulet,! j Aussitôt ils coupèrent leurs câbles et appareillèrent. Le Pcnlhievre abandonna sa chaloupe I t qu'il ne put rembarquer. L'Indien, mouillé pluil au large, fît vent arrière sous ses quatre voilej majeures. Les autres s'éloignèrent successivement f| i Des noirs qui étaient dans une chaloupe se réfu j c gièrentà bord de l'Amitié. Le petit bateau et h

soir. Dans cette saison , elle durait le jour et la goélette se trouvaient déjà dans les lames , où 1 nuit avec une violence égale. | disparaissaient de temps en temps ; ils sembla»

VOYAGE A L'ILE-DE-FRANCE

craindre de se mettre au large : enfin ils appareillèrent les derniers, attirant à eux l'inquiétude Il les vœux de tous les spectateurs. Au bout de jieux heures toute cette flotte disparut dans le i liord-ouest, au milieu d'un horizon noir. 1 A trois heures après midi, l'ouragan se déclara s iivec un bruit effroyable ; tous les vents soufflèrent s iuccessivement. La mer battue, agitée dans tous les sens, jetait sur la terre des nuages d'écume , de iable, de coquillages et de pierres. Des chaloupes, s jjui étaient en radoub a cinquante pas du rivage , \ furent ensevelies sous le galet ; le vent emporta un [pan de la couverture de l'église, et la colonnade I 3u Gouvernement. L'ouragan dura toute la nuit,

3t ne cessa que le 5 au matin.

Ë Le 6, deux navires revinrent au mouillage; c'éi taient le petit bateau et la goélette : ils apportaient e line lettre du Penthièvre , qui avait perdu son nt grand mât de perroquet. Pour eux , ils n'avaient ij ^prouvé aucun accident. En tout, les petites des- \ inées sont les plus heureuses.

! Le 8 , ie Géryon parut. 11 avait relâché a l'Ile- I île-France ; il nous apprit que la tempête y avait a ait périr , à l'ancre , la flûte du roi la Garonne. IsJ Enfin, jusqu'au 19, on eut successivement 1 laouvelle de tous les vaisseaux, à l'exception de i l'Amitié et de L'Indien. La force et la grandeur U[ tle l'Indien semblaient le mettre a l'abri de tous les événements, et nous ne doutâmes pas qu'il )l b'eût continué sa route pour faire ses vivres au % ;cap de Bonne-Espérance , et de la aller en France . ai |Je savais d'ailleurs que c'était le projet du capitaine.

i s Le \ 9 au matin , on signala un vaisseau ; c'était lia Normande, flûte du roi; elle passa devant

0 Saint-Denis, et fut mouiller a Saint-Paul. Elle

1 venait de l'Ile-de-France , et allait chercher des vivres au Cap. Cette occasion nous parut très fa vomi irable. Il y avait un autre officier avec moi ; nous Ot résolûmes d'en profiter. Monsieur et mademoiselle [o de Crémon nous firent faire des lits et du linge oa jpour le bord , et nous procurèrent des chevaux et il (des guides pour aller à Saint-Paul. Un de leurs ild jparents nous y accompagna.

m | Je n'avais descendu a terre qu'un peu de linge ; I itous mes effets étaient sur l'Indien, fi I Nous partîmes le 20, à onze heures du matin, oi ;I1 y avait sept lieues a faire. La flûte partait le soir; lfi il n'y avait pas de temps à perdre. Nous prîmes i congé de nos hôtes-

r Nos chevaux grimpèrent d'abord la montagne \ de Saint-Denis , par des chemins en zig-zag , pavés il ! de pierres pointues : ils étaient très vigoureux, et

leur pas était sûr, quoiqu'ils ne fussent pas ferrés, suivant l'usage du pays.

A deux lieues et demie de Saint-Denis, nous trouvâmes, sur le bord d'un ruisseau, a l'ombre de citronniers, un dîner que mademoiselle de Crémon nous avait fait préparer.

Après dîner, nous descendîmes, et montâmes la Grande-Chaloupe. C'est un vallon affreux, formé par deux montagnes parallèles et très escarpées : nous fîmes à pied une partie de ce chemin, que la pluie rendait dangereux. Nous nous trouvâmes au fond entre les deux montagnes, dans une des plus étranges solitudes que j'aie jamais vues; nous étions comme entre deux murailles, le ciel sur notre tête et la mer sur notre droite. Nous passâmes le ruisseau , et nous parvînmes euûn sur le bord opposé de la Chaloupe; il règne au fond de ce gouffre un calme éternel, quoique le vent soit très frais sur la montagne.

A deux lieues de Saint-Paul, nous entrâmes dans une vaste plaine sablonneuse qui s'étend jusqu'à la ville. Elle est bâtie comme celle de Saint- Denis. Ce sont de grands emplacements bien alignés, entourés de haies, au milieu desquels est une case où loge une famille. Ces villes ont Pair de grands hameaux. Saint-Paul est situé sur le bord d'un étang d'eau douce , dont on pourrait, je crois, faire un port.

Il était nuit quand nous y arrivâmes; nous étions très fatigués, et nous ne savions où loger, ni même où trouver du pain; car il n'y a point de boulanger a Saint-Paul.

Mon premier soin fut de parler au capitaine de la Normande, que je trouvai heureusement à terre. Il me dit qu'il ne se chargerait point de notre passage sans un ordre du gouverneur de l' Ile-de-France, qui alors était à Saint-Denis; qu'au reste, il ne partait que le lendemain matin.

Sur-le-champ j'écrivis au gouverneur et à mademoiselle de Crémon. Je donnai mes deux lettres â un noir, en lui promettant une récompense s'il était de retour le lendemain à huit heures du matin. Il en était dix du soir, et il avait quatorze lieues à faire. 11 partit a pied.

Je fus trouver mes camarades , qui soupaient chez le garde -magasin. On nous logea dans une maison appartenant^ au roi. Il n'y avait d'autres meubles que des chaises , dont nous fîmes des lits : de grand matin nous étions debout. A neuf heures nous vîmes arriver, avec les réponses à mes lettres , un noir que mon commissionnaire avait fait partir a sa place. Je le payai bien, et je fus trouver le capitaine, [ our lui remettre la lettre du

VOYAGE A L'ILE-DE-FRANCE

gouverneur. Quel fut notre étonnement , lorsque nous vîmes qu'il laissait la chose à sa discrétion !

Enfin, après plusieurs négociations, et après avoir donné des billets pour les frais de notre passage, il consentit à nous embarquer. Le départ du vaisseau fut remis au lendemain.

Voici ce que j'ai pu recueillir sur Bourbon. On sait que ses premiers habitants furent des pirates qui s'allièrent avec des négresses de Madagascar. Ils vinrent s'y établir vers l'an 1657. La compagnie des Indes avait aussi a Bourbon un comptoir, et un gouverneur qui vivait avec eux dans une grande circonspection. Un jour le vice-roi de Goa vint mouiller a la rade de Saint-Denis , et fut dîner au Gouvernement. A peine venait-il de mettre pied a terre , qu'un vaisseau pirate de cinquante pièces de canon vint mouiller auprès du sien, et s'en empara. Le capitaine descendit ensuite , et fut demander a dîner au gouverneur. Use mit a table entre lui et le Portugais , a qui il déclara qu'il était son prisonnier. Quand le vin et la bonne chère eurent mis le marin de bonne humeur, M. Desforges (c'était le gouverneur) lui demanda a combien il fixait la rançon du vice-roi. Il me faut, dit le pirate, mille piastres. C'est trop peu , répondit M. Desforges , pour un brave homme comme vous, et un grand seigneur comme lui. Demandez beaucoup , ou rien. Eh bien ! qu'il soit libre , dit le généreux corsaire. Le vice-roi se rembarqua sur-lechamp, et appareilla , fort content d'en sortir à si bon marché. Ce service du gouverneur a été récompensé depuis peu par la cour de Portugal , qui a envoyé Tordre de Christ a son fils. Le pirate s'établit ensuite dans Pile avec tous les siens , et fut pendu long-temps après l'amnistie qu'on avait publiée en leur faveur, et dans laquelle il avait oublié de se faire comprendre. Cette injustice fut commise par un conseiller qui voulut s'approprier sa dépouille ; mais cet autre fripon , à quelque temps de la, fit une fin presque aussi malheureuse, quoique la justice des hommes ne s'en mêlât pas.

Il n'y a pas long-temps qu'un de ces anciens écumeurs de mer , appelé Adam, vivait encore. II est mort âgé de cent quatre ans.

Lorsque des occupations plus paisibles eurent adouci leurs mœurs , il ne leur resta plus qu'un certain esprit d'indépendance et de liberté , qui s'adoucit encore par la société de beaucoup d'honnêtes gens qui vinrent s'établir à Bourbon pour s'y livrer à l'agriculture. On compte soixante mille noirs a Bourbon , et cinq mille habitants. Cette île est trois fois plus peuplée que Plle-de-France, dont elle dépend pour le commerce extérieur.

Elle est aussi bien mieux cultivée. Elle avait pro- h duit, cette année, vingt mille quintaux de blé, et I f autant de café , sans le riz et les autres denrées ! qu'elle consomme. Les troupeaux de bœufs n'y ! sont pas rares. Le roi paie le cent pesant de blé j | \ 5 livres ; et les habitants vendaient le quintal de I café 45 livres en piastres , ou 70 livres en papiers. 1; !

Le principal lieu de Bourbon est Saint-Denis, 1:1 où résident le gouverneur et le conseil. On n'y voit I de remarquable qu'une redoute fermée, construite en pierre, mais qui est située trop loin de la mer; une batterie devant le Gouvernement, et le pont-l levis dont j'ai parlé. Il y a derrière la ville une ! grande plaine qu'on appelle le Champ de Lorraine. I

Le sol m'a paru plus sablonneux à Bourbon qu'à j l'Ile-de-France : il est mêlé , à quelque distance du rivage, du même galet roulé dont les bords de la i mer sont couverts : ce qui prouve qu'elle s'en est éloignée, ou que l'île s'est élevée : ce qui me pa-l raît possible, si l'on en juge par l'inspection des | montagnes, lézardées et brisées dans leur inté-ji rieur. Dans les spéculations sur la nature , les opinions opposées se présentent toujours avec une ' vraisemblance presque égale. Souvent les mêmes effets résultent des causes contraires. Cette obser-i valion peut s'étendre fort loin , et doit nous porter à être fort modérés dans nos jugements.

Un vieillard âgé de plus de quatre-vingts ans| m'assura qu'il avait été un de ceux qui prirent! possession de l'Ile-de-France lorsque les Hollan-i dais l'abandonnèrent. On y avait détaché douze jl Français qui y abordèrent le matin; et dans l'a- 1 près-midi de ce jour même, un vaisseau anglais yk mouilla dans la même intention.

Les mœurs des anciens habitants de Bourbon! étaient fort simples. La plupart des maisons ne il fermaient pas ; une serrure même était une curio- j| sité. Quelques uns mettaient leur argent dans une] écaille de tortue au-dessus de leur porte. Ils al-! laient nu-pieds, s'habillaient de toile bleue, et vi-l vaient de riz et de café ; ils ne tiraient presque rien de l'Europe , contents de vivre sans luxe, pourvu* qu'ils vécussent sans besoins. Ils joignaient à cette" modération les vertus qui en sont la suite, de laj bonne foi dans le commerce, et de la noblesse dans I les procédés. Dès qu'un étranger paraissait, leshabitants venaient, sans le connaître, lui offrir l leur maison.

La dernière guerre de l'Inde a altéré un peu ces ! mœurs. Les volontaires de Bourbon s'y sont dis-? lingues par leur bravoure ; mais les étoffes dc| l'Asie et les distinctions militaires de France sontl entrées dans leur île. Les enfants ; plus riches que

VOYAGE À L'ILE-DE-FRANCE

lleurs pères , veulent être plus considérés. Ils n'ont (pas su jouir d'un bonheur ignoré : ils vont chercher i [en Europe des plaisirs et des honneurs, en échange î [de l'union des familles et du repos de la vie chamlé 'pêtre. Comme l'attention des pères se porte prin- Ic jcipalement sur leurs garçons , ils les font passer en s, France, d'où ils reviennent rarement. Il arrive de vjlà que l'on compte dans l'île plus de cinq cents 'it filles a marier, qui vieillissent sans trouver de Û parti.

r;| Nous nous embarquâmes sur la Normande le 21 il tau soir. Nous trouvâmes une caisse de vin , de li- 18 jqueurs, de café, etc. , que monsieur et mademoii selle de Crémon avaient fait mettre à bord pour f| notre usage. Nous avions trouvé dans leur maison

I la cordialité des anciens habitants de Bourbon et

II la politesse de Paris.

i j Je suis , etc.

il ; A Bourbon , ce 21 décembre 1770.

If:

i LETTRE XX.

Page 1