‹ Œuvres;Chapitre 55 sur 236 · LETTRE XXV · texte numérisé non relu

LETTRE XXV

DÉPART DU CAP; DESCRIPTION DE L'ASCENSION, j

Le 2 mars , a deux heures après midi , nous ap- j pareillâmes avec six vaisseaux de la flotte de Bata- j via ; les six autres étaient partis il y avait quinze il jours. Nous sortîmes par la deuxième ouverture!) delà baie, laissant l'île Roben a gauche. Nous dé-j passâmes bien vite les navires hollandais; ils vontJ de compagnie jusqu'à la hauteur des Açores, oh I deux vaisseaux de guerre de leur nation les alten- j dent pour les convoyer jusqu'en Hollande.

Les marins regardent le Cap comme le tiers duj chemin de l'Ilc-dc-Francc en Europe ; ils comptent un autre tiers du Cap au passage de la ligne indu- ; sivement ; le troisième est pour le reste de la route, j

Huit jours après notre départ , pendant que j nous étions sur le pont, après dîner, dans une par- j faite sécurité , on vit sortir une grande flamme de j la cheminée de la cuisine ; elle s'élevait jusqu'à la | hauteur de l'écoute de misaine. Tout le monde j courut sur l'avant. Ce ne fut qu'une terreur pani- j que : un cuisinier maladroit avait répandu des! graisses dans le foyer de sa cuisine. On conta à ce sujet que le feu ayant pris a la misaine du vaisseau j /6,+*Y.toute la voilure de l'avant fut enflammée dans un instant. Les officiers et l'équipage avaient perdu la tête , et vinrent en tumulte avertir le capitaine. Il sortit de sa chambre, et leur dit froidement : Mes amis, ce n'est rien; il n'y a qu'a arriver. En effet, la flamme , poussée en avant par le vent arrière , s'amortit dès qu'il n'y eut plus de toile. Cet homme de sang-froid s'appelait M. de Survillc. C'était un capitaine de la Compagnie, du plus grand mérite.

Nous eûmes constamment le vent du sud-est, et une belle mer, jusqu'à l'Ascension. Le 20 mars, nous étions par sa latitude, qui est de huit degrés

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sud ; mais nous avions trop pris de l'est. Nous fûmes obligés de courir en longitude, notre intention étant d'y mouiller pour y pêcher de la tortue.

Le 22 au matin, nous en eûmes la vue. On aperçoit cette île de dix lieues , quoiqu'elle n'ait guère qu'une lieue et demie de diamètre. On y distingue un morne pointu , appelé la Montagne verte. Le reste de l'île est formé de collines noires et rousses et les parties des rochers voisines de la mer étaient toutes blanches de la fiente des oiseaux.

En approchant , le paysage devient bien plus affreux. Nous longeâmes la côte pour arriver au mouillage , qui est dans le nord-ouest. Nous aperçûmes , au pied de ces mornes noirs , comme les ruines d'une ville immense. Ce sont des rochers fondus, qui ont coulé d'un ancien volcan; ils se [sont répandus dans la plaine et jusqu'à la mer sous des formes très bizarres. Tout le rivage dans pette partie en est formé. Ce sont des pyramides, lies grottes, des demi- voûtes , des culs-de-lampe ; les flots se brisent contre ces anfractuosités : tantôt ils les couvrent et forment en retombant des jappes d'écume , tantôt trouvant des plateaux élevés, percés de trous, ils les frappent en dessous, et jaillissent au-dessus en longs jets d'eau ou en aigrettes. Ces rivages, noirs et blancs, étaient couverts d'oiseaux marins. Quantité de frégates nous jsntourèrent, et volaient dans nos manœuvres, où jm les prenait à la main.

j Nous mouillâmes le soir à l'entrée de la grande imse. Je descendis dans le canot avec les gens desiinés à la pêche de la tortue. Le débarquement est u pied d'une masse de rochers que l'on aperçoit lu mouillage à l'extrémité de l'anse sur la droite. sTous descendîmes sur un gros sable très beau. II st blanc, mêlé de grains rouges, jaunes, et de outes les couleurs, comme ces grains d'anis apelés mignonette. A quelques pas de là , nous trouâmes une petite grotte dans laquelle est une bouille , où les vaisseaux qui passent mettent des ttres. On casse la bouteille pour les lire , après uoi on les remet dans une autre.

Nous avançâmes environ cinquante pas, en preant sur la gauche derrière les rochers. Il y a là ne petite plaine, dont le sol se brisait sous nos ieds, comme s'il eût été glacé. J'y goûtai : c'eut du sel, ce qui me parut étrange , n'y ayant pas apparence que la mer vienne jusque-là.

I On apporta du bois , la marmite, et la voile du mot, sur laquelle nos matelots se couchèrent en tendant la nuit. Ce n'est que sur les huit heures b soir que les tortues montent au rivage. Nos îOS se reposaient tranquillement, lorsque l'un

Bernardin.

d'eux se leva en sursaut, en criant: Ln mort! voici un mort!... En effet, à une petite croix élevée sur un monceau de sable, nous vîmes qu'on y avait enterré quelqu'un. Cet homme s'était couché dessus sans y penser ; aucun de nos matelots ne voulut rester là davantage : il fallut, pour leur complaire, avancer cent pas plus loin.

La lune se leva, et vint éclairer cette solitude. Sa lumière, qui rend les sites agréables plus touchants, rendait celui-ci plus effroyable. Nous étions au pied d'un morne noir , au haut duquel on distinguait une grande croix que des marins y ont plantée. Devant nous la plaine était couverte de rochers, d'où s'élevaient une infinité de pointes de la hauteur d'un homme. La lune faisait briller leurs sommets, blanchis de la fiente des oiseaux. Ces têtes blanches sur ces corps noirs , dont les uns étaient debout et les autres inclinés, paraissaient commodes spectres errants sur des tombeaux. Le plus profond silence régnait sur cette terre désolée; de temps à autre on entendait seulement le bruit de la mer sur la côte, ou le cri vague de quelque frégate , effrayée d'y voir des habitants.

Nous fûmes dans la grande anse attendre les tortues. Nous étions couchés sur le ventre, dans le plus grand silence. Au moindre bruit cet animal se retire. Enfin nous en vîmes sortir trois des flots ; on les distinguait comme des masses noires qui grimpaient lentement sur le sable du rivage. Nous courûmes à la première; mais notre impatience nous la fit manquer. Elle redescendit la pente, et se mit à la nage. La seconde était plus avancée, et ne put retourner sur ses pas. Nous la jetâmes sur le dos. Dans le reste de la nuit, et dans la même anse, nous en tournâmes plus de cinquante , dont quelques unes pesaient cinq cents livres.

Le rivage était tout creusé de trous où elles pondent jusqu'à trois cents œufs, qu'elles recouvrent de sable, où le soleil les fait éclore. On tua une tortue , et on en fit du bouillon ; après quoi je fus me coucher dans la grotte où l'on met les lettres , afin de jouir de l'abri du rocher , du bruit de la mer, et de la mollesse du sable. J'avais chargé un matelot d'y porter mon sac de nuit; mais jamais il n'osa passer seul devant le lieu où il avait vu un homme enterré. 11 n'y a rien à la fois de si hardi et de si superstitieux que les matelots.

Je dormis avec grand plaisir. A mon réveil , je trouvai un scorpion et des cancrelas à l'entrée de ma caverne. Je ne vis aux environs d'autres herbes qu'une espèce de tithymale. Son suc était laiteux et très acre : l'herbe et les animaux étaient dignes du pays.

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Je montai sur le fiand d'un des mornes , dont le sol retentissait sous mes pieds. C'était une véritable cendre rousse et salée ; c'est peut-être de là que provient la petite saline où nous avions passé la nuit. Un fou vint s'abattre à quelques pas de moi. Je lui présentai ma canne ; il la saisit de son bec, sans prendre son vol. Ces oiseaux se laissaient prendre a la main , ainsi que toutes les espèces qui n'ont pas éprouvé la société de l'homme ; ce qui prouve qu'il y a une sorte de bonté et de conûance naturelle a toutes les créatures envers les animaux qu'ils ne croient pas malfaisants. Les oiseaux n'ont pas peur des bœufs.

Nos matelots tuèrent beaucoup de frégates, pour leur enlever une petite portion de graisse qu'elles ont vers le cou. Ils croient que c'est un spécifique contre la goutte , pareeque cet oiseau est fort léger; mais la nature, qui a attaché ce mal a notre intempérance, n'en a pas mis le remède dans notre cruauté.

Sur les dix heures du matin, la chaloupe vint embarquer les tortues. Comme la lame était grosse, elle mouilla aularge, et avecune corde placée à terre en va-et-vient, elle les tira a elle l'une après l'autre.

Cette manœuvre nous occupa toute la journée. Le soir, on remit à la mer les tortues qui nous étaient inutiles. Quand elles sont long-temps sur le dos , les yeux leur deviennent rouges comme des cerises, et leur sortent de la tête. H y en avait plusieurs sur le rivage, que d'autres vaisseaux avaient laissé mourir clans cette situation. C'est une négligence cruelle.

LETTRE XXVÏ.

CONJECTURES SUR l'âNTIQUITÉ DU SOL DE L'\S- CENSION, DE L'ILE-DE-FRANCE, DU CAP DE BONNE'ESPÉRANCE , ET DE L'EUROPE.

Pendant que nos matelots travaillaient h embarquer les tortues, je fus m'asseoir dans une des cavités de ces rochers dont la plaine est couverte : a la vuedece désordre effroyable, je fis quelques réflexions.

Si ces ruines , medisais-je , étaient celles d'une ville, que de mémoires nous aurions sur ceux qui l'ont bâtie et sur ceux qui l'ont ruinée! 11 n'y a point de colonne en Europe qui n'ait son historien.

Pourquoi faut-il que nous, qui savons tant de choses, ne sachions ni d'où nous venons, ni où nous sommes ! Tous les savants conviennent de l'origine et de la durée de Babylone, qui n'a plus d'habitants; et personne n'est d'accord sur la na-

ture et l'antiquité du globe, qui est la patrie âe\ tous les hommes. Les uns le forment parle feu , les] autres par l'eau; ceux-ci par les lois du mouve-i ment , ceux-là par celles de la cristallisation. Les ■ peuples d'occident croient qu'il n'a pas six millel ans ; ceux de l'orient disent qu'il est éternel.

Il est probable qu'il n'y aurait qu'un système, sij le reste de la terre ressemblait a cette île. Ces ! pierres ponces, ces collines de cendre , ces rocs! fondus qui ont bouillonné comme du mâchefer J prouvent évidemment qu'elle doit son origine à un volcan : mais combien y a-t-il d'années que son1 explosion s'est faite?

11 me semble que si ce temps était fort reculé J ces monceaux de cendres ne seraient pas en pyramides : la pluie les eût affaissés. Les angles et leii contours de ces roches ne seraient pas aigus e tranchants , pareequ'une longue action de l'atmo sphère détruit les parties saillantes des corps : de statues de marbre , taillées par les Grecs , sont re devenues a l'air des blocs informes.

Serait-il donc si difficile déjuger del'anciennet d'un corps par son dépérissement, puisqu'on jug bien de l'antiquité d'une médaille par sa rouille' Un vieux rocher n'est-il pas une médaille de I terre frappée par le temps?

D'ailleurs, si cette île était fort ancienne, ce blocs de pierre qui sont a la surface de la terre s' seraient ensevelis par leur propre poids; c'est u effet lent, mais sûr, de la pesanteur. Les piles d boulets et les canons posés sur le sol des arsenau s'y enterrent en peu d'années. La plupart des me numents de la Grèce et de l'Italie se sont enfonce au-dessus de leur soubassement. Quelques urj même ont tout-à-fait disparu.

Si donc je pouvais savoir combien un corps dott la forme et la pesanteur est connue doit mettre c temps à s'enfoncer dans un terrain dont on cor\ naît la résistance , j'aurais un rapport qui me II rait trouver celui que je cherche. Le calcul sei facile quand les expériences seront faites; en al tendant, je puis croire raisonnablement que cet île est très moderne.

J'en puis penser autant de l'Ile-de-France ; ma comme ses montagnes pointues ont déjà des croij pes, comme ses rochers sont enfoncés au tiers ([ au quart en terre , et que leurs angles sont un p« émoussés, je suis persuadé que sa date remon plusieurs siècles au-delà.

Le cap de Bonne-Espérance me paraît beaucoi plus ancien. Les rochers qui se sont détachés c sommet des montagnes sont au Cap tout-à-fait ci foncés dans la (erre, où on les retrouve en cre

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sant. Les montagnes ont toutes à leur pied des talus fort élevés, formés par les débris de leurs parties supérieures. Ces débris en ont été détachés par une longue action de l'atmosphère ; ce qui est si trai , qu'ils sont en plus grande quantité aux endroits où les vents ont coutume de souffler. Je l'ai observé sur la montagne de la Table, dont la partie opposée au vent de sud-est est bien plus en talus que celle qui regarde la ville.

J'ai remarqué encore sur la montagne de la Table des pierres isolées de la grosseur d'un tonneau, dont les angles étaient bien arrondis. Leurs fragments même n'ont plus d'arêtes vives; ils forment un gravier blanc et lisse , semblable a des amendes aplaties. Ces pierres sont fort dures, etressemblent, pour la couleur et le grain, à des tablettes de porcelaine usées.

Le dépérissement de ces corps annonce une assez grande antiquité; cependant je n'ai pas trouvé sur la Table que la couche de terre végétale eût plus de deux pouces de profondeur , quoique les plantes y soient communes ; en beaucoup d'endroits même le roc est nu. Il n'y a donc pas un grand nombre de siècles que les végétaux y croissent. Toutefois on n'en peut rien conclure, parceque le sommet n'étant ni de sable ni de pierre poreuse, mais une espèce de caillou blanc, poli et dur, les semences des plantes y auront été longtemps portées par les vents avant d'y pouvoir germer.

La couche végétale dans les plaines est beaucoup plus épaisse; mais on n'en pourrait rien conclure pour l'antiquité du sol, pareeque quand cette couche y est considérable, elle peut y avoir été apportée des montagnes voisines par les pluies, ou avoir été entraînée plus loin quand elle y est rare.

S'il existait en Europe une montagne élevée, isolée, et dont le sommet fût aplati comme celui de la Table, sans être comme lui d'une matière contraire à la végétation , on pourrait comparer l'épaisseur de sa terre végétale a celle d'un terrain nouveau et pareillement isolé, par exemple à la croûte de quelques unes de ces îles qui depuis cent ans se sont formées à l'embouchure de la Loire.

En attendant l'expérience, je présume que l'Europe est plus ancienne que la terre du Cap, pareeque le sommet de ses montagnes a moins d'escarpement, que leurs flancs ont une pente plus douce, et que les rochers qui sont encore a la surface de la terre sont écornés et arrondis.

Une s'agit point ici des rochers qui paraissent sur le flanc des montagnes que la mer , les torrents ou le débordement des rivières ont escarpées, ni

des pierres que les pluies mettent a découvert dans les plaines dont elles entraînent la terre, et encore moins des cailloux des champs que la charrue couvre et découvre chaque année; mais de ceux qui, par leur masse et leur situation, n'obéissent qu'aux seules lois de la pesanteur. Je n'en ai vu aucun de cette espèce dans les plaines de la Russie et de la Pologne. La Finlande est pavée de rochers , mais ils sont d'une configuration toute différente; ce sont des collines et des vallons entiers de roc vif; c'est en quelque sorte la terre qui est pétrifiée. Cependant , comme les sapins croissent sur les croupes de ces collines, il paraît qu'elles sont depuis long-temps à l'air , qui les décompose. 11 paraît même que, sous une température moins froide, cette décomposition se serait accélérée bien plus vite ; mais la neige les met pendant six mois à couvert de l'action de l'atmosphère ; et le froid, qui durcit la terre, retarde l'effet de leur pesanteur.

L'espèce déroche que je crois propre aux expériences est celle des environs de Fontainebleau. Ce sont de grosses masses de grès, arrondies, détachées les unes des autres. Quelques unes sont ensevelies dans le sol à moitié ou aux deux tiers , d'autres sont empilées a la surface, comme des amas de pierre à bâtir. Ce sont probablement les sommets de quelque montagne pierreuse, qui n'ont pas tout-a-fait disparu. 11 est probable que chaque siècle achève de les enfoncer dans le sol, et qu'il y en avait beaucoup plus il y a deux mille ans. L'action des éléments et de la pesanteur tend a arrondir le globe. Un jour, les montagnes de l'Europe auront beaucoup moins de pente; un jour, la mer aura dissous les rochers des côtes où elle se brise aujourd'hui, comme elle a détruit ceux de Charybde et de Scylla.

J'ouvris ensuite un livre d'histoire pour me dissiper. Je tombai sur un endroit où l'auteur dit de quelques familles européennes, que leur origine se perd dans la nuit du temps , comme si leurs ancêtres étaient nés avant le soleil. Il parlait ailleurs des peuples du nord comme des fabricatenrs du genre humain , offwina gentium: ce déluge de barbares, dit-il, que le nord ne pouvait plus contenir.

J'ai vécu quelque temps dans le nord, où j'ai parcouru plus de huit cents lieues; et je ne me rappelle pas y avoir vu aucun monument ancien. Cependant les sociétés nombreuses laissent des traces durables ; et, depuis le petit clocher d'un village jusqu'aux pyramides d Egypte, toute terre qui fut cultivée porte des témoignages de l'industrie humaine. Les champs de la Grèce et de Fîfa-

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lie sont couverts de ruines antiques; pourquoi n'en trouve-t-on pas en Russie et en Pologne? C'est que les hommes ne se multiplient qu'avec les fruits de la terre ; c'est que le nord de l'Europe était inculte lorsque le midi était couvert de mois sons, de vignobles et d'oliviers1. Ces peuples, dans l'abondance, élevèrent des autels à tous les biens. Cérès . Pomone , Bacchus , Flore , Palès , les Zéphyrs , les Nymphes, etc., tout ce qui était plaisir fut divinité. La jeune fille offrait des colombes à l'Amour, des guirlandes aux Grâces , et priait 2 Lucine de lui donner un mari fidèle. La religion ne s'était point séparée de la nature ; et comme la reconnaissance était dans tous les cœurs, la terre, sous un ciel favorable, se couvrait d'autels. On vit dans chaque verger le dieu des jardins, Neptune sur tous les rivages , l'Amour dans tous les bosquets: les Naïades eurent des grottes, les Muses des portiques, Minerve des péristyles; l'obélisque de Diane parut dans les taillis, et le temple de Vénus éleva sa coupole au-dessus des forêts.

Mais lorsqu'un habitant de ces belles contrées fut obligé de chercher au nord une nouvelle patrie, lorsqu'il eut pénétré avec sa famille malheureuse sous l'Ourse glacée, dieux 1 quel fut son effroi aux approches de l'hiver! Le soleil paraissait à peine au-dessus de l'horizon , son disque était rouge et ténébreux. Le souffle des vents faisait éclater le tronc des sapins ; les fontaines se figeaient, et les fleuves s'étaient arrêtés. Une neige épaisse couvrait les prés, les bois et les lacs. Les plantes, les graines, les sources, tout ce qui soutient la vie était mort. On ne pouvait même ni respirer, ni toucher a rien , car la mort était dans l'air, et la douleur sortait de tous les corps. Ah! quand cet infortuné entendit les cris de ses enfants que le climat dévorait , quand il vit sur leurs joues les larmes se vitrifier, et leurs bras tendus vers lui seroidir... qu'il eut d'horreur de ces retraites funestes ! Osa-t-il espérer une postérité de la nature, et des moissons de ces campagnes de fer? Sa main dut frémir d'ouvrir un sol qui tuait ses habitants. 11 ne lui resta que de joindre sa misère à celle d'un troupeau, de chercher avec lui la mousse des arbres, et d'errer sur une terre où le repos coûtait la vie. Seulement il s'y creusa des tanières; et si dans la suite on vit du sein de ces neiges sortir quelque monument, sans doute ce fut un tombeau.

Il est probable que le nord de l'Europe ne se

1 Voyez la note première.

2 Voyez la note seconde.

peupla que lorsque le midi lui-même fut abandonné. Les Grecs, si souvent tourmentés par leurs tyrans, préférèrent enfin la liberté à la beauté du ciel. Une partie d'entre eux transporta en Hongrie, en Bohême , en Pologne et en Russie les arts par lesquels l'homme surmonte les éléments, et, seul de tous les animaux, peut vivre dans tous les climats. Depuis la Morée jusqu'à Archangel, sur une largeur de plus de cinq cents lieues, on ne parle que la langue esclavone, dont les mots et les lettres même dérivent du grec. Les nations du nord doivent donc leur origine aux Grecs ; elles ont dû rentrer dans la barbarie, en sortir tard, et ne développer leur puissance que sous une bonne législation. Pierre 1er a jeté les fondements de leur grandeur moderne , et aujourd'hui une grande impératrice leur donne des lois dignes de l'Aréopage.

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