‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 45 sur 49 · L'HISTOIRE SECRÈTE · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE SECRÈTE

DE

LA RÉVOLUTION

VBisfoire des Brissotins est la suite naturelle du Bnssot démasqué ; c'est la seconde attaque et la seconde bataille. Un écrivain qui a étudié de près la Révolution française, M. Marc Dufraisse, a retracé jadis dans la Libre Recherche le tableau de la lutte entre la Montagne et la Gironde. Nous ne saurions mieux faire que de donner un passage de ce cbapitre en tête de cette accumulation de commérages, d'accusations, d'anecdotes apocryphes et, comme on dirait aujourd'hui dans la langue d'un certain journalisme, de racontars qui s'appelle V Histoire des Brissotins.

« Dès les premières séances de la Convention, dit M. Marc Dufraisse, les Girondins y avaient ranimé la lutte déjà engagée entre eux et les Jacobins. Le procès de Louis XYI avait amené une trêve tacite, d'ailleurs mal gardée. Le roi mort, la bataille avait recommencé.

Mais les divers groupes de la Montagne n'y donnaient pas tous avec le même acharnefnent.

(( Danton, l'esprit large et conciliant, voyait qu'un déchirement serait fatal à la République, et s'employait sincèrement à le prévenir.

« Robespierre, l'homme de la rancune inexorable, poursuivait la Gironde avec une ténacité inflexible.

« Camille, qui aimait Danton, mais qui était sous la main de l'autre, dut hésiter entre la stratégie de rapprochement que suivait le premier, et la politique de Robespierre, le duel à outrance et sans merci. Je penserais même que la nature de son tempérament l'inclinait vers la conciliation; mais il subissait l'influence de l'homme auquel il ressemblait si peu, et je crois qu'il le craignait plus qu'il ne l'aimait.

« Dans ce combat intérieur, Robespierre l'emporta, et Camille mit sa plume lucide à la suite de la parole si souvent énigmatique de son maître.

«Robespierre suivait contre la Gironde un système d'imputations indéterminées, d'inductions indéfinies et, nous pouvons le dire aujourd'hui, d'insinuations calomnieuses. C'est avec cet échafaudage que Camille bâtit son Histoire des Drissotins.

« Il n'apporta point de preuves à l'appui des incriminations de Robespierre, mais il enferma dans des lignes plus nettes et plus fermes les accusations de cet homme dont la parole se prêtait volontiers à des contours vagues : il donna à des imputations nuageuses des formules incisives, pénétrantes; et son Histoire des Brissotins n'aida pas médiocrement à la triste journée du 31 mai.

« Camille fut-il de bonne foi en l'écrivant? J'en douterais; car son pamphlet n'articule guère que des griefs dont l'histoire a démontré la fausseté. Mais je n'oserais non plus l'accuser de mensonge volontaire. Dans l'ardeur et la confusion des mêlées, on a des vertiges qui aveuglent, et des éblouissements aussi sincères que regrettables. Il faut n'avoir pas vécu dans des jours de crise pour être inexorable envers les égarements de ceux qui luttent. V Histoire des Brissotins fut l'œuvre des passions de ce temps-là.

« Si Camille fut siocère,faut-il le louer de cette œuvre? Ce serait être plus indulgent, plus complaisant qu'il ne le fut envers lui-même, et lui pardonner un libelle qu'il se reproche loyalement.

«Mais faut-il le louer, même malgré lui, d'avoir contribué à précipiter les Girondins?

«Quand le passé pose à l'histoire une de ces questions formidables, la réponse est difficile. Si les passions des vivants furent partiales, la postérité froide n'est pas toujours un juge compétent. Il manque alors au problème quelques-unes des données dont le concours serait nécessaire pour le résoudre sûrement. Des circonstances toutes morales, qui n'ont laissé aucune trace ni dans les écrits ni dans la tradition, ont pu être décisives. Oii trouver, à cette heure, les éléments immatériels, concluants mais fugitifs, qui ont déterminé les convictions contemporaines?

«J'admire ceux qui tranchent souverainement un si grand débat; mais, pour ma part, je doute aujourd'hui.

« Ce qu'il y a de malheureusement certain, c'est que la lutte de la Montagne et de la Gironde ne pouvait durer

sans compromettre les conquêtes morales de la Révolution que les deux partis défendaient contre un ennemi commun, et sans perdre la république, qui fut aussi leur but commun.

« Si les Girondins étaient restés maîtres du gouvernement, qu'eussent-ils fait? Qui le sait? Qui aurait la témérité de tirer rétrospectivement leur horoscope ? *

«Auraient-ils, mieux que leurs ennemis, gouverné et conduit une révolution si tourmentée? Je n'ai pas la présomption de le prétendre; mais qui oserait affirmer que leur parti le cédiU en intelligence, en dévouement et en courage aux Montagnards qui les vainquirent? En 92, dans la question de la guerre, dans ce débat solennel qui divisa les Jacobins et la Gironde, celle-ci n'eut-elle pas plus de justesse de coup d'œil, plus de résolution dans le cœur, plus de foi dans Théroïsme de la France?

« — Les Girondins n'auraient pas conçu et appliqué le régime de la terreur. — C'est possible ; mais est-il donc prouvé que la terreur était le moyen unique du salut? L'épouvante qui subjugue les âmes , l'effroi qui les écrase et la peur qui les dégrade, seraient-ils donc la condition nécessaire et fatale du progrès? Les peuples seraient -ils condamnés à conquérir la liberté par des violences qui la souillent, à la défendre quelques jours par des armes qui la font longtemps maudire, à lui donner, pour la faire vivre, un breuvage qui la tue?

(( — Mais les Girondins étaient fédéralistes. — C'est avec ce mot que les Jacobins les immolèrent.

« Oui, au fond de la lutte, il y avait la question, déjà bien vieille dans le monde, de l'État et de l'autorité qu'il

revendique, du citoyen et de la liberté qu'il ne veut pas abandonner.

«En 89,1a France était profondément imbue du sentiment de l'unité, ou, pour mieux dire, du principe d'autorité. C'était sa tradition historique, sa croyance, sa passion. Cela est si vrai que les Jacobins, jusqu'en 92, repoussèrent la République, parce qu'ils la considéraient comme un brisement de l'unité, comme un éparpillement de la souveraineté.

« En 93, les Jacobins voulurent substituer à la monarchie une et absolue la république une et indivisible, c'est-à-dire armée du pouvoir qui constituait la monarchie. Ils le voulurent avec l'esprit de la France, et c'est pour cela qu'ils triomphèrent.

((La Gironde voulait la République pour affranchir le citoyen de l'oppression de l'autorité, et l'élément municipal de la domination écrasante de l'unité. La Gironde allait contre l'éducation monarchique de la France, contre les traditions catholiques d'un pays d'obédience, qui ne comprenait pas une république protestante, fédôrative. Et c'est pour cela que la Gironde fut vaincue.

« La république absolue vainquit la république libérale.

« Mais, après les épreuves que la France a faites, n'est-il pas sage de douter que l'unité et l'indivisibilité de la République soient le gage le plus sûr de sa durée? N'est-il pas permis de se demander si la liberté républicaine peut vivre longtemps dans une démocratie où le pouvoir est centralisé dans quelques mains?

ft Les Girondins furent-ils donc si coupables pour avoir pressenti, prévu que la centralisation serait funeste à la

France républicaine? Farent-ils si criminels pour avoir rôvé de fédérer la République, comme elle le fut dans les Provinces-Unies, comme elle l'est en Amérique? et méritèrent-ils donc la mort pour avoir voulu cantonner la liberté, comme elle Test dans les montagnes de la Suisse.

« Si l'on veut reprocher aux Girondins de n'avoir pas compris les nécessités de leur époque, il faut convenir aussi qu'ils eurent une perception plus nette des conditions de la liberté dans l'avenir.

« Est-ce à dire qu'il faut condamner ceux qui ne comprirent pas comme eux les éléments essentiels d'une constitution démocratique? Non; l'expérience n'avait point encore parlé.

« 11 est à croire, d'ailleurs, que, dans le feu de la lutte, les Girondins exagéraient les droits de l'individu, comme, dans l'ardeur de la bataille, les Montagnards exagéraient, à leur tour, les droits de l'État, de l'unité qu'ils représentaient et défendaient. Puis, les circonstances étaient suprêmes : l'étranger s'amoncelait sur nos frontières, le royalisme conspirait à l'intérieur, et la Vendée poignardait la France par derrière.

« Il y eut là un malentendu. Danton voulut l'éclaircir ; la faute de la Gironde fut de repousser les avances de ce grand homme. C'est mon grief contre elle.

« Et quel enseignement tirer de cette sanglante leçon de l'histoire? C'est que les partis vaincus doivent, durant les interrègnes, résoudre par l'étude et sur le terrain de la science, les questions qui les divisent, afin de n'avoir pas plus tard à les trancher dans un champ clos.

« Mais ce qu'il faut condamner et maudire, c'est la cruauté du châtiment infligé à des vaincus. Dans les luttes intestines, où nul parti n'est exempt de fautes, l'exil, qui laisse vivre, l'ostracisme antique, est une peine suffisante, et qui défend de recourir aux sévérités irréparables. Le bourreau était de trop. Otez-le, et j'absous le 31 mai, comme je voudrais pouvoir en ressusciter les victimes.

« Et ce n'est pas indécision, mais équité.

« Dans les histoires de la Révolution française, je ne comprends ni les apologies absolues, ni les admirations exclusives, ni les réprobations systématiques. Plus j'étudie cette grande époque, mêlée comme toutes les choses de ce monde de bien et de mal, plus je me confirme dans la conviction que chacun des partis qui se décimèrent portait en lui un fragment de la vérité, de la justice. Je ne conteste pas le courage de ceux qui condamnent résolument l'un ou l'autre de ces partis; mais on me permettra de dire qu'il n'y a pas faiblesse non plus à rendre à chacun d'eux la justice qu'il mérite. Et le devoir des hommes qui procèdent plus directement de l'un ou de l'autre des partis que la hache mutila n'est pas de continuer par la plume une lutte fratricide, mais de reprendre, d'où qu'elles viennent, les traditions du juste et du vrai, et d'emprunter aux uns leur énergie indomptable, aux autres leur intelligence plus nette des conditions vitales de la liberté républicaine ; à tous, leur dévouement.

« Pour revenir à Camille et à son Histoire des BrissotinSf j'estime qu'il l'écrivit sous une autre inspiration que les entraînements de sa conscience. Il céda aux in-

sligations (le Bobespierre, qu'il redoutait sans se l'avouer. Il a raconté ailleurs que Robespierre lui fit retrancher une longue note qui était imprimée à la suite de V Histoire des Brissotins. Ce n'est pas la seule fois que, durant la tragédie révolutionnaire, Robespierre se serait placé dans la loge du souffleur. Ce n'est pas la seule fois non plus que Camille aurait été le porte-plume de cet homme. Est-ce pour absoudre l'écrivain que je fais remonter la responsabilité de l'œuvre à celui qui l'inspira? non; il est des complaisances coupables que l'histoire doit blâmer. En révolution, l'homme faible est un fléau.

0 Camille ne tarda pas à regretter la part qu'il avait eue à la proscription de la Gironde.

(( Dans V Adresse des Jacobins aux départements sur T insurrection du 31 maz, rédigée par lui, on lit que sa conscience n'est pas sûre d'elle-même ; il a besoin d'invoquer Sénèque, Dion Cassius, Platon, Salluste, les Romains et les Grecs, pour se faire illusion et tromper son remords. Mais le sentiment intime de sa faute l'emporte sur le? maximes du salut public.

<f Robespierre, Saint-Just, ne se repentirent pas, eux, du 31 mai. Camille en eut remords.

« Il avait une vertu, bien rare dans les temps de révolution, la tolérance. Ce qui charme dans ses œuvres, ce qui fait aimer, bénir sa personne, c'est qu'il s'élève de toute cette vie, de tous ces écrits, comme un parfum de tolérance, qui vous dissimule un instant les exhalaisons du fanatisme dont l'atmosphère du temps était remplie. Camille n'était pas sectaire. Il s'était, de bonne foi sans doute, mais il s'était fourvoyé dans le club des Jacobins.

« Il a suivi, à la remorque, jusqu'au 31 mai. A partir de cette date, il s'arrête et réagit.

{( Il n'assiste plus aux séances des Jacobins, de la Convention. Sa langue darde des sarcasmes qui font pressentir aux farouches que son cœur faiblit. Sa popularité décline. Il est attaqué et entamé. ... Les mesures terribles se succèdent : le tribunal révolutionnaire est augmenté; la loi des suspects rendue; la reine sera jugée ; les Girondins seront jugés.

« A chaque courrier qui apportait la nouvelle d'un désastre, l'infortunée Gironde avait fait un pas vers l'écbafaud. Il semble que la victoire, revenue au drapeau, aurait dû arrêter la marche funèbre des Vingt- Deux. Danton voulait les sauver; mais, impuissant à cette œuvre magnanime, il s'était enfui désespéré. Au comité de sûreté générale, Bazire cachait leur dossier, je devrais dire dans son cœur; cœur amolli, efféminé, si l'on veut, mon Dieu! mais bon toujours, et noble par moments, un cœur d'où avaient jailli, à la Convention, quelques-uns de ces mots frappés à l'antique, que l'histoire recueille et que le temps n'efface pas. Dévouement inutile ! Les Jacobins se saisirent du dossier ; et, presque tous les jours, une députation du club venait réclamer les victimes comme leurs. Les Girondins furent livrés.

« Camille suivit leur procès. Il y manifestait, avec une imprudence courageuse, ses vœux pour leur salut. Il était dans l'auditoire quand le jury rapporta l'arrêt de condamnation: «Ah! malheureux! s'écria-t-il, c'est mon Histoire des Brissotins qui les tue ! Ils meurent républicains ! » Un juré, Vilatte, a raconté que Camille voulait s'en aller et qu'il ne pouvait sortir. La foule

était si pressée qu'il lui fallut rester là, comme pour expier en public, par la douleur et le remords, la faute de son libelle peu loyal. Il pleurait comme un enfant; mais il est des pages de la vie que toutes les larmes du corps ne lavent point K »

Nous n'aurions pu écrire aucune préface plus éloquente pour ce pamphlet terrible sur lequel Camille devait pleurer plus tard, et que ses larmes n'eussent point effacé si son sang n'avait coulé à son tour.

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