Voy. le fragment inédit de Camille à la fin du volume
Mirabeau nous disait ; « Vous ne savez pas que la liberlé est une garce qui aime à être couchée (il se servait d'une expression plus énergique) sur des matelas de cadavres ; » mais quand Mirabeau nous tenait ce propos, au coin de la rue du Mont-Blanc, je soupçonne qu'il ne parlait pas ainsi de la liberté dans le dessein de nous la faire aimer, mais bien pour nous en faire peur. Je persiste à croire que notre liberté, c'est l'inviolabilité des principes de la Déclaration des droits; c'est la fraternité, la sainte égalité, le rappel sur la terre, ou du moins en France, de toutes les vertus patriarcales, c'est la douceur des maximes républicaines, c'est ce 7'es sacra miser, ce respect pour le malheur que commande notre sublime Constitution ; je crois que la liberté, en un mot, c'est le bonheur; et certes, on ne persuadera à aucun patriote , qui ré- Iléchit tant soit peu, que faire dans mes numéros un portrait enchanteur de la liberlé, ce soit conspirer contre la liberté.
Je crois en même temps, comme je l'ai professé, que, dans un moment de révolution , une politique saine a dû forcer le Comité de salut public à jeter un voile sur la statue de la liberlé, à ne pas verser tout à la fois sur nous cette corne d'abondance que la déesse lient dans sa main , mais à suspendre l'émission d'une partie de ses bienfaits, afin de nous a.ssurer plus tard la jouissance de tous. Je crois qu'il a été bon de mettre la terreur h l'ordre du jour, et d'user de la recette de l'Esprit Saint, que « la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse; » de la recette du bon sans-culotte Jésus, qui disait : « Moitié gré, moitié force, convertissez-les toujours, compelie eos intrare.)) Personne n'a prouvé la nécessité des mesures révolutionnaires par des arguments plus forts
LE VIEUX CORDELIER. 2il
que je n'ai fait, même dans mon Vieux Cordelier qu'on n'a pas voulu enlcndre.
Je crois que la liberté n'est pas la misère ; qu'elle ne consiste pas à avoir des hubits râpés et percés aux coudes, comme je me rappelle d'avoir vu Roland et Guadet afl'ecler d'en porter, ni à marcher avec des sabots; je crois, au contraire, qu'une des choses qui distinguent le plus les peuples libres des peuples esclaves, c'est qu'il n'y a point de misère, point de haillons là où existe la liberté. Je crois encore, comme je le disais dans les trois dernières lignes de mon histoire des Brissotins, que vous avez tant fêtoyée : «Qu'il n\ a que la République qui puisse tenir à la France la promesse que la Monarchie lui avait faite en vain depuis deux cents ans : La poule au pot pour TOUT LE iMONDE.» Loiu dc pcuscr que la lib-erté soit une égalité de disette, je crois, au contraire, qu'il n'est rien tel que le gouvernement républicain pour amener la richesse des nations ^ C'est ce que ne cessent de répéter nos publicistes depuis le seizième siècle : ^Comparez, écrivait Gordon, en se moquant de nos grands-pères, il y a quarante ans, comparez r Angleterre avec la France^ les sept Provinces- Unies, sous le gouvernement des Etals, avec le même peuple, sous la domination de l'Espagne, n Avant Gordon, le chevalier Temple observait que «le commerce ne fleurit jamais dans un gouvernement despotique, parce que personne n"est assuré de jouir longtemps de ce qu'il possède, tandis que la liberté ne peut manquer d'éveiller l'industrie, et de porter les nations au plus haut degré de prospérité et de fortune publique où leur po-
1. Voir le Discours de la Lanterne où cette idée est déjà exprimée.
pulalioli leur permet d'alleindre : lémoins Tyr, Carlliage, Athènes, Syracuse, Rliodes, Londres, Amsterdam. » Et comme la théorie de la liberté, plus parfaite chez nous que chez ces différents peuples, présage à Pitl, pour la France, le dernier degré de prospérité nationale, et montre dans l'avenir au fils de Ghalam notre patrie, que son père avait si fort en horreur, faisant, par son commerce, ses arts et sa splendeur fu ture^ le désespoir des autres nations , c'est par cette seule raison, n'en doutons pas, que la jalouse Angleterre nous fait cette guerre atroce. Qu'importerait à Pitt, en effet, que la France fût libre, si sa liberté ne servait qu'à nous ramener à Tignarance des vieux Gaulois, à leurs sayes, leurs brayes, leur gui de chêne et leurs maisons qui n'étaient que des échoppes en terre glaise?
Loin d'en gémir, il me semble que Pitt donnerait bien des guinées pour qu'une telle liberté s'établit chez nous. Mais ce qui rendrait furieux le gouvernement anglais, c'est si l'on disait de la France ce que disait Dicéarque de l'Attique : «Nulle part au monde on ne peut vivre plus agréablement qu'à Athènes, soit qu'on ait de l'argent, soit qu'on n'en ait point. Ceux qui se sont mis à l'aise, par le commerce ou leur industrie, peuvent s'y procurer tous les amusements imaginables ; et quant à ceux qui cherchent à le devenir, il y a tant d'ateliers où ils gagnent de quoi se divertir aux Anlestheries^ et mettre encore quelque chose de côté, qu'il n'y a pas moyen de se plaindre de
1. On appelait ainsi les fêles consacrées à Bacchus, c'étaient les Saus-Culoliides d'Alliùnes; leur inslilution était moins morale, moins belle. Elles ne duraient que trois jours : savoir, la fête des Tonneaux, et celle des Coupes et des Marmiles. r-m
{Noie de Desmoiilins.) 1
LE VIEUX CORDELIER. 2i3
sa pauvreté sans se faire à soi-même un reproche de sa paresse.» Je crois que la liberté ne consiste point dans une égalité de privations, et que le plus bel éloge de la Convention serait si elle pouvait se rendre ce témoignage : « J'ai trouvé la nation sans culottes, et je la laisse culottée. »
Ceux qui, par un reste de bienveillance pour moi, et ce vieil intérêt qu'ils conservent au procureur général de la Lanterne, expliquent ce qu'ils appellent mon apostasie en prétendant que j'ai été influencé, et en mettant les iniquités de mes numéros III et IV sur le dos de Fabre dTglantine et Philippeaux qui ont bien assez de leur responsabilité personnelle, je les remercie de ce que cette excuse a. d'obligeant; mais ceux-là montrent bien qu'ils ne connaissent point l'indépendance indomptée de ma plume qui n'appartient qu'à la République, et peut-être un peu à mon imagination et à ses écarts, si l'on veut, mais non à l'ascendant et à l'influence de qui que ce soit. Ceux qui condamnent le Vieux Cordelier n'ont donc pas lu les Révolutions de France et de Brahant. Ils se souviendraient que ce sont ces mômes rêves de ma philanthropie, qu'on me reproche, qui ont puissamment servi la Révolution, dans mes numéros 89, 90 et 91. Ils verraient que je n'ai point varié; que ce sont les patriotes eux-mêmes qui ont enraciné dans ma tête ces erreurs par leurs applaudissements, et que ce système de républicanisme dont on veut que je proscrive l'ensemble n'est point en moi apostasie, mais impénitence finale.
On ne se souvient donc plus de ma grande colère contre Rrissot, il y a au moins trois ans, à propos d'un numéro du Patriote français où il s'avisait de me rappeler à Tordre, et de me traiter de républicain mus-
2i4 ŒUVRKS DE CAMILLE DESMOULINS.
cadin, précisément à cause que j'avais énoncé les mêmes opinions que je viens de piofesser tout à riieure. « Qu'appelez-vous, lui répondis-je quehiuc part (dans mon second tome, je crois); que voulezvous dire avec votre brouet noir et votre liberté de Lacédémone? l.e beau législateur que ce Lycurgue dont la science n'a consisté qu'à imposer des privalions à ses concitoyens; qui les a rendus égaux comme la tempête rend égaux tous ceux qui ont fait naufrage; comme Omar rendait tous les Muisulmans égaux, et aussi savants les uns que les autres, en brûlant toutes les bibliollièques! Ce n'est point là l'égalité que nous envions; ce n'est point là ma république. « L'amour « de soi-même, dit J.-J. Rousseau, est le plus puisce sant, et même, selon moi, le seul motif qui fasse a agir les hommes. » Si nous voulons faire aimer la République, il faut donc, Monsieur Brissot de Warville, la peindre telle, que l'aimer, ce soit s'aimer soimême. »
On ne se souvient donc plus de mon discours de la Lanterne dans lequel, quinze mois auparavant, je jetais une clameur si haute, au sujet d'un certain pamphlet intitulé, la Triomphe des Parisiens, où l'auteur voulait n^us faire croire que, dans peu, Paris deviendrait aussi désert que l'ancienne Ninive; que, dans six mois, l'herbe cacherait le pavé de la rue Saint-Denis et de la place Maubert; que nous aurions des couches de melons sur la terrasse des Tuilci'ies, et des carrés d'oignons dans le Palais-Royal? «Adieu, disait-il, les tailleurs, les tapissiers, les selliers, les épiciers, les doreurs, les enlumineurs, les bijoutiers, les orfèvres, les marchandes de modes et les prêtresses de l'Opéra, les théâtres et les restaurateurs. » L'auteur aristocrate ne faisait pas grâce aux boulangers,
et se persuadait que nous allions brouter l'herbe, et devenir un peuple de lazzaronis et de philosophes, avec le bàlon et la besace. Qu'on lise, dans ma Lonierae mx Parisiens, comme je relançais ce prophète de malheur qui déUgurail ma république, et quelle prophétie bien ditïérente j'opposais à ce Mathan de l'aristocratie; « Commeut! m'écriais-je, plus de Palais-Royal! plus d'Opéra I plus de 31éotM c'est là l'abomination de la désolation prédite par le prophète Daniel; c'est une véritalde contre-révolution! »
Et je m'étudiais au contraire à oiïrir des peintures riantes de la Révolution, et à en faire attendre à la France bien d'autres effets dont je me faisais presque caution. Et les Jacobins et IcsCordeliers m'applaudissaient. Et c'est par ces tableaux que, missionnaire de la Révolution et de la République, je m'insinuais dans l'esprit de mes auditeurs, que je partageais les égoïstes, c'est-à-dire tous les hommes, d'après la maxime incontestable de J.-J. Rousseau, que j'ai soulignée tout à l'heure, que j'en baptisais un grand nombre, et que je les ramenais au giron de l'église des jacobins, ^son, il ne peut y avoir que les trois cents commis de Boucliotte, qui, pensant qu'il était de leur honneur de venger la petite piijùre que j'avais faite à l'amourpropre du ministre de la guerre, au lieu de se récuser, comme la délicatesse le demandait, se soient levés pour m'excommunier et me faire rayer des Jacobins. Quoique cet arrêté ait été rapporté dans la séance, après une oraison de Robespierre, qui a duré une heure et demie, il est impossible que la Société, même à l'ouverture de la séance, m'eût rayé, pour avoir professé, dans le Vieux Cordelier, le même corps de doc-