‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 110 sur 785 · ACTE 1, SCÈNE VI. Il · texte numérisé non relu

ACTE 1, SCÈNE VI. Il

Je vous dirai tout franc que c’est avec justice.

A-t-on jamais parlé d’un semblable caprice?

Et se peut-il qu’un homme ait un charme aujourd’hui A vous faire oublier toutes choses pour lui?

Qu’après avoir chez vous réparé sa misère,

Vous en veniez au point...

orcon. Halte-là, mon beau-frère; Vous ne connoissez pas celui dont vous parlez. cléante. Je ne le connois pas, puisque vous le voulez;

Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut-être... orgo-x. Mon frère, vous seriez charmé de le connoître,

Et vos ravissements ne prendraient point de fin.

C’est un homme... qui... ah!... un homme... un homme, cnlii Qui suit bien ses leçons, goûte une paix profonde,

Et comme du fumier regarde tout le monde.

Oui, je deviens tout autre avec son entretien;

Il m’enseigne à n’avoir affection pour rien;

De toutes amitiés il détache mon ame;

Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,

Que je m’en soucierais autant que de cela. cléante. Les sentiments humains, mon frère, que voilà! orgon. Ah! si vous aviez vu comme j’en fis rencontre.

Vous auriez pris pour lui l’amitié que je montre.

Chaque jour à l'église il venoit, d’un air doux,

Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux.

Il attirait les yeux de l’assemblée entière Par l’ardeur dont au ciel il poussoit sa prière;

Il faisoit des soupirs, de grands élancements,

Et baisoit humblement la terre à tous moments;

Et lorsque je sortois il me devançoit vite Pour m’aller, à la porte, offrir de l’eau bénite.

Instruit par son garçon, qui dans tout l’imitoit,

Et de son indigence et de ce qu’il étoit,

Je lui faisois des dons; mais, avec modestie,

Il me vouloit toujours en rendre une partie.

« C’est trop, me disoit-il, c’est trop de la moitié;

<• Je ne mérite pas de vous faire pitié. »

Et, quand je refusois de le vouloir reprendre,

Aux pauvres à mes yeux il alloit le répandre.

Enfin le ciel chez moi me le fit retirer,

Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer.

Je vois qu’il reprend tout, et qu’à ma femme même Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême;

lio LE TARTUFE,

Il m’avertit des gens qui lui font les yeux doux,

Et plus que moi six fois il s’en montre jaloux.

Mais vous ne croiriez point jusqu’où monte son zèle:

Il s’impute à péché la moindre bagatelle;

Un rien presque suffit pour le scandaliser,

Jusque-là qu’il se vint, l’autre jour, accuser D’avoir pris une puce en faisant sa prière,

Et de l’avoir tuée avec trop de colère. cléante. Parbleu! vous êtes fou, mon frère, que je croi.

Avec de tels discours vous moquez-vous de moi?

Et que prétendez-vous que tout ce badinage... orgon. Mon frère, ce discours sent le libertinage:

Vous en êtes un peu dans votre ame entiché;

Et, comme je vous l’ai plus de dix fois prêché,

Vous vous attirerez quelque méchante affaire. cléante. Voilà de vos pareils le discours ordinaire;

Us veulent que chacun soit aveugle comme eux.

C’est être libertin que d’avoir de bons yeux;

Et qui n’adore pas de vaines simagrées,

N’a ni respect ni foi pour les choses sacrées.

Allez, tous vos discours ne me font point de peur;

Je sais comme je parle, et le ciel voit mon cœur.

De tous vos façonniers on n’est point les esclaves.

Il est de faux dévots ainsi que de faux braves;

Et, comme on ne voit pas qu’où l’honneur les conduit Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit, Les bons et vrais dévots, qu’on doit suivre à la trace ,

Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.

Eh quoi! vous ne ferez nulle distinction Entre l’hypocrisie et la dévotion?

Vous les voulez traiter d’un semblable langage Et rendre même honneur au masque qu’au visage;

Égaler l’artifice à la sincérité,

Confondre l’apparence avec la vérité,

Estimer le fantôme autant que la personne Et la fausse monnoie à l’égal de la bonne?

Les hommes la plupart sont étrangement faits;

Dans la juste nature on ne les voit jamais;

La raison a pour eux des bornes trop petites;

En chaque caractère ils passent ses limites,

Et la plus noble chose ils la gâtent souvent ' Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.

Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère.

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