‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 143 sur 785 · ACTE IV, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE V

Et je ne croirai rien que vous n’ayez, madame,

Par des réalités su convaincre ma flamme. elmire. Mon dieu! que votre amour en vrai tyran agit!

Et qu’en un trouble étrange il me jette l’esprit!

Que sur les cœurs il prend un furieux empire!

Et qu’avec violence il veut ce qu’il desire!

Quoi! de votre poursuite on ne peut se parer,

Et vous ne donnez pas le temps de respirer?

Sied-il bien de tenir une rigueur si grande,

De vouloir sans quartier les choses qu’on demande.

Et d’abuser ainsi, par vos efforts pressants,

Du foible que pour vous vous voyez qu’ont les gens? tartufe. Mais si d’un œil bénin vous voyez mes hommages, Pourquoi m’en refuser d’assurés témoignages? ei. mire. Mais comment consentir à ce que vous voulez Sans offenser le ciel dont toujours vous parlez? tartufe. Si ce n’est que le ciel qu’à mes vœux on oppose , Lever un tel obstacle est à moi peu de chose;

Et cela ne doit pas retenir votre cœur. elmire. Mais des arrêts du ciel on nous fait tant de peur! tartufe. Je puis vous dissiper ces craintes ridicules,

Madame; et je sais l’art de lever les scrupules.

Le ciel défend, de vrai, certains contentements;

Mais on trouve avec lui des accommodements.

Selon divers besoins il est une science D’étendre les liens de notre conscience,

Et de rectifier le mal de l’action Avec la pureté de notre intention.

De ces secrets, madame, on saura vous instruire; Vous n’avez seulement qu’à vous laisser conduire. Contentez mon désir et n’ayez point d’effroi;

Je vous réponds de tout et prends le mal sur moi.

(. Elmire tousse plus fort.)

Vous toussez fort, madame.

elmire. Oui , je suis au supplice.

tartufe. Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse? elmire. C’est un rhume obstiné, sans doute; et je vois bien Que tous les jus du monde ici ne feront rien. tartufe. Cela, certe, est fâcheux.

elmire. Oui, plus qu’on ne peut dire.

tartufe. Enfin, votre scrupule est facile à détruire.

Vous êtes assurée ici d’un plein secret,

Et le mal n’est jamais que dans l’éclat qu’on fait.

ICO LE TARTUFE,

Le scandale du monde est ce qui fait l’offense,

Et ce n’est pas pécher que pécher en silence. f. fM [i\k, après avoir encore toussé et frappé sur la table.

Enfin je vois qu’il faut se résoudre à céder;

Qu’il faut que je consente à vous tout accorder;

Et qu’à moins de cela je ne dois point prétendre Qu’on puisse être content et qu’on veuille se rendre.

Sans doute il est fâcheux d’en venir jusque-là,

Et c’est bien malgré moi que je franchis cela;

Mais puisque l’on s’obstine à m’y vouloir réduire. Puisqu’on ne veut point croire à tout ce qu’on peut dire, Et qu’on veut des témoins qui soient plus convaincants,

Il faut bien s’y résoudre et contenter les gens.

Si ce contentement porte en soi quelque offense,

Tant pis pour qui me force à cette violence;

La faute assurément n’en doit pas être à moi. tartufe. Oui, madame, on s’en charge; et la chose de soi... elmire. Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie,

Si mon mari n’est point dans cette galerie. tartufe. Qu’est-il besoin pour lui du soin que vous prenez?

C’est un homme, entre nous', à mener par le nez.

De tous nos entretiens il est pour faire gloire ,

Et je l’ai mis au point de voir tout sans rien croire.

F.i, mire. Il n’importe. Sortez, je vous prie, un moment;

Et partout là dehors voyez exactement.

Page 1