‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 288 sur 785 · HARPAGON, FROSINE · texte numérisé non relu

HARPAGON, FROSINE

harpacon, bas. Tout va comme il faut. ( haut.) Hé bien! qu’est-ce, Frosine? frosine. Ali! mon Dieu, que vous vous portez bien, et que vous avez là un vrai visage de santé!

HARPAGON. Qui, moi ?

frosine. Jamais je ne vous vis un teint si frais et si gaillard. harpagon. Tout de bon?

frosine. Comment! vous n’avez de votre vie été si jeune que vous êtes; et je vois des gens de vingt-cinq ans qui sont plus vieux que vous. harpagon. Cependant, Frosine, j’en ai soixante bien comptés. frosine. Hé bien! qu’est-ce que cela, soixante ans? Voilà bien de quoi! C’est la fleur de l’âge, cela; et vous entrez maintenant dans la belle saison de l’homme.

harpagon. Il est vrai; mais vingt années de moins pourtant ne me feroient point de mal, que je crois.

frosine. Vous moquez-vous? Vous n’avez pas besoin de cela, et vous êtes d’une pâte à vivre jusqu’à cent ans.

harpacon. Tu le crois?

frosine. Assurément. Vous en avez toutes les marques. Tenez-vous un peu.

Oh! que voilà bien entre vos deux yeux un signe de longue vie! harpagon. Tu te conuois à cela?

frosine. Sans doute. Montrez-moi votre main. Ah! mon Dieu, quelle ligne de vie!

harpagon. Comment?

frosine. Ne voyez-vous pas jusqu’où va cette ligne-là? harpagon. Hé bien! qu’est-ce que cela veut dire?

frosine. Par ma foi, je disois cent ans; mais vous passerez les six vingts. harpagon. Est-il possible?

frosine. Il faudra vous assommer, vous dis-je; et vous mettrez en terre et vos enfants, et les enfants de vos enfants. harpagon. Tant mieux. Comment va notre affaire?

frosine. Faut-il le demander? et me voit-on mêler de rien dont je ne

vienne à bout? J’ai surtout pour les mariages un talent merveilleux. Il n’est point de partis au monde que je ne trouve en peu de temps le moyen d’accoupler: et je crois, si je me l’étois mis en tète, que je marierais le Grand-Turc avec la république de Venise. Il n’y avoit pas, sans doute, de si grandes difficultés à cette affaire-ci. Comme j’ai commerce chez elles, je les ai à fond l’une et l’autre entretenues de vous, et j’ai dit à la mère le dessein que vous aviez conçu pour Marianc, à la voir passer dans la rue, et prendre l’air à sa fenêtre.

iiarpacon. Qui a fait réponse...

frosine. Elle a reçu la proposition avec joie; et quand je lui ai témoigné que vous souhaitiez fort que sa fille assistât ce soir au contrat de mariage qui se doit faire de la vôtre, elle y a consenti sans peine, et me l’a confiée pour cela.

harpagon. C’est que je suis obligé, Frosine, de donner à souper au seigneur Anselme, et je serai bien aise qu’elle soit du régal.

frosine. Vous avez raison. Elle doit après dîner rendre visite à votre fille, d’où elle fait son compte d’aller faire un tour à la foire, pour venir ensuite au souper.

harpagon. Hé bien! elles iront ensemble dans mon carrosse, que je leur prêterai.

frosine. Voilà justement son affaire.

harpagon. Mais, Frosine, as-tu entretenu la mère touchant le bien qu’elle peut donner à sa fille? Lui as-tu dit qu’il falloit qu’elle s’aidât un peu, qu’elle fît quelque effort, qu’elle se saignât pour une occasion comme celle-ci; car encore n’épouse-t-on point une fille sans qu’elle apporte quelque chose.

frosine. Comment! c’est une fille qui vous apporte douze mille livres de rente.

harpagon. Douze mille livres de rente!

frosine. Oui. Premièrement, elle est nourrie et élevée dans une grande épargne de bouche. C’est une fille accoutumée à vivre de salade, de lait, de fromage et de pommes, et à laquelle, par conséquent, il ne faudra ni table bien servie, ni consommés exquis, ni orges mondés perpétuels, ni les autres délicatesses qu’il faudrait pour une autre femme; et cela ne va pas à si peu de chose qu’il ne monte bien tous les ans à trois mille francs pour le moins. Outre cela, elle n’est curieuse que d’une propreté fort simple, et n’aime point les superbes habits, ni les riches bijoux, ni les meubles somptueux, où donnent ses pareilles avec tant de chaleur; et cet article-là vaut plus de quatre mille livres par an. De plus, elle a une aversion horrible pour le jeu, ce qui n’est pas commun aux femmes d’aujourd’hui ; et j’en sais une de nos quartiers qui a perdu, à trente-et-quarante, vingt mille francs cette année, mais n’en prenons rien que le quart. Cinq mille francs au

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