‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 290 sur 785 · ACTE II. SCENE VI · texte numérisé non relu

ACTE II. SCENE VI

le sens commun? Sont-ce des hommes que de jeunes blondins, et peut-on s’attacher à ces animaux-là?

harpagon. C’est ce que je dis tous les jours : avec leur ton de poule laitée , leur trois petits brins de barbe relevés en barbe de chat, leurs perruques d’étoupes, leurs hauts-de-chausses tombants, et leurs estomacs j débraillés!

frosine. Hé! cela est bien bâti, auprès d’une personne comme vous! Voilà un homme, cela; il y a là de quoi satisfaire à la vue, et c’est ainsi qu’il faut être fait et vêtu pour donner de l’amour.

harpagon. Tu me trouves bien?

frosine. Comment! vous êtes à ravir, et votre figure est à peindre. Tournezvous un peu, s’il vous plaît. Il ne se peut pas mieux. Que je vous voie marcher. Voilà un corps taillé, libre et dégagé comme il faut, et qui ; ne marque aucune incommodité.

harpagon. Je n’en ai pas de grandes, Dieu merci. Il n’y a que ma fluxion qui me prend de temps en temps.

frosine. Cela n’est rien. Votre fluxion ne vous sied point mal , et vous avez grâce à tousser.

harpagon. Dis-moi un peu : Mariane ne m’a-t-elle point encore vu? n’at-elle point pris garde à moi en passant?

frosine. Tson; mais nous nous sommes fort entretenues de vous. Je lui ai fait un portrait de votre personne, et je n’ai pas manqué de lui vanter votre mérite et l’avantage que ce lui seroit d’avoir un mari comme vous.

harpagon. Tu as bien fait, et je t’en remercie.

frosine. J’aurois , monsieur, une petite prière à vous faire. J’ai un procès ! que je suis sur le point de perdre, faute d’un peu d’argent [Harpagon prend un air sérieux) ; et vous pourriez facilement me procurer le gain de ce procès , si vous aviez quelque bonté pour moi. Vous ne sauriez croire le plaisir qu’elle aura de vous voir. ( Harpagon reprend un air gai.) Ah! que vous lui plairez, et que votre fraise à l’antique fera sur son esprit un effet admirable ! Mais surtout elle sera charmée de votre haut-de-chausses attaché au pourpoint avec des aiguillettes. C’est pour la rendre folle de vous ; et un amant aiguilleté sera pour elle un ragoût merveilleux.

harpagon. Certes, tu me ravis de me dire cela.

frosine. En vérité, monsieur, ce procès m’est d’une conséquence tout-àfait grande. [Harpagon reprend son air sérieux.) Je suis ruinée si je le perds, et quelque petite assistance me rétabliroit mes affaires. Je voudrois que vous eussiez vu le ravissement où elle étoit à m’entendre parler de vous. [Harpagon reprend son air gai.) Lajoie éclatoit dans ses yeux au récit de vos qualités; et je l’ai mise enfin dans une impatience extrême de voir ce mariage entièrement conclu.

harpagon. Tu m’as fait grand plaisir, Frosine, et je t’en ai, je te l’avoue, toutes les obligations du monde.

i rosine. Je vous prie, monsieur, de me donner le petit secours que je vous demande. ( Harpagon reprend encore un air sérieux.) Cela me remettra sur pied, et je vous en serai éternellement obligée.

harpagon. Adieu. Je vais achever mes dépêches.

i Rosine. Je vous assure , monsieur, que vous ne sauriez jamais me soulager dans un plus grand besoin.

harpagon. Je mettrai ordre que mon carrosse soit tout prêt pour vous mener à la foire.

frosine. Je ne vous importunerois pas, si je ne m’y voyois forcée par la nécessité.

harpagon. Et j’aurai soin qu’on soupe de bonne heure, pour ne vous point faire malades.

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