ACTE I , SCÈNE I. \ï
sosthate. Ilélas! si par quelque aventure tu as pu découvrir le secret de mon cœur, je te conjure au moins de ne le révéler à qui que ce soit, et surtout de le tenir caché à la belle princesse dont tu viens de dire le nom.
clitidas. Et, sérieusement parlant, si dans vos actions j’ai bien, pu connoître depuis un temps la passion que vous voulez tenir secrète, pensez-vous que la princesse Ériphile puisse avoir manqué de lumières pour s’en apercevoir? Les belles, croyez-moi, sont toujours les plus clairvoyantes à découvrir les ardeurs quelles causent; et le langage des yeux et des soupirs se fait entendre, mieux qu’à tout autre, à celles à qui il s’adresse.
sostrate. Laissons-la, Clitidas , laissons-la voir, si elle peut, dans mes soupirs et mes regards, l’amour que ses charmes m’inspirent; mais gardons bien que par nulle autre voie elle en apprenne jamais rien.
clitidas. Et qu’appréhendez- vous ? Est-il possible que ce même Sostrate qui n’a pas craint ni Brennus, ni tous les Gaulois, et dont le bras a si glorieusement contribué à nous défaire de ce déluge de Barbares qui ravageoient la Grèce; est-il possible, dis-je, qu’un homme si assuré dans la guerre soit si timide en amour, et que je le voie trembler à dire seulement qu’il aime?
sostrate. Ah! Clitidas, je tremble avec raison ; et tous les Gaulois du monde ensemble sont bien moins redoutables que deux beaux yeux pleins de charmes.
clitidas. Je ne suis pas de cet avis; et je sais bien, pour moi, qu’un seul Gaidois, l’épée à la main, me feroit beaucoup plus trembler que cinquante beaux yeux ensemble, les plus charmants du monde. Mais, dites-moi un peu, qu’espérez- vous faire?
sostrate. Mourir sans déclarer ma passion.
clitidas. L’espérance est belle! Allez, allez, vous vous moquez; un peu de hardiesse réussit toujours aux amants : il n’y a en amour que les honteux (pii perdent; et je dirois ma passion à une déesse, moi, si j’en devenois amoureux.
sostrate. Trop de choses, hélas! condamnent mes feux à un éternel silence.
clitidas. Et quoi?
sostrate. La bassesse de ma fortune, dont il plaît au ciel de rabattre l’ambition de mon amour; le rang de la princesse, qui met entre elle et mes désirs une distance si fâcheuse; la concurrence de deux princes appuyés de tous les grands titres qui peuvent soutenir les prétentions de leurs flammes; de deux princes qui, par mille et mille magnificences, se disputent à tous moments la gloire de sa conquête , et sur l’amour de qui on attend tous les jours de voir son choix se déclarer; mais plus que tout, Clitidas, le respect inviolable où ses beaux yeux assujettissent toute la violence de mon ardeur.
'<32 LES AMANTS MAGNIFIQUES
clitidas. Le respect bien souvent n’oblige pas tant que l’amour; et je me trompe fort, ou la jeune princesse a connu votre flamme, et n’y est pas insensible.
sostrate. Ab! ne t’avise point de vouloir flatter par pitié le cœur d’un misérable.
clitidas. Ma conjecture est fondée. Je lui vois reculer beaucoup le choix de son époux, et je veux éclaircir un peu cette petite affaire-là. Vous savez que je suis auprès d’elle en quelque espèce de-faveur, que j’y ai les accès ouverts, et qu’à force de me tourmenter je me suis acquis le privilège de me mêler à la conversation, et parler à tort et à travers de toutes choses. Quelquefois cela ne me réussifpas, mais quelquefois j aussi cela me réussit. Laissez-moi faire, je suis de vos amis; les gens i de mérite me touchent, et je veux prendre mon temps pour entretenir la princesse de...
sostrate. Ah! de grâce, quelque bonté que mon malheur t’inspire, gardetoi bien de lui rien dire de ma flamme. J’aimerois mieux mourir que de pouvoir être accusé par elle de la moindre témérité; et ce profond j respect où ses charmes divins...
clitidas. Taisons-nous, voici tout le monde.