SCÈNE PREMIÈRE
ARlSTftjjNE ; IPHICRATE, TIMOCLÈS , ÉRIPHILE, ANAXARQUE,
SOSTRATE , CLITIDAS.
aristione. Los mômes paroles toujours se présentent à dire; il faut toujours s’écrier : Voilà qui est admirable! il 11e se peut rien de plus beau! cela passe tout ce qu’on a jamais vu!
timoclès. C’est donner de trop grandes paroles, madame, à de petites bagatelles.
aristione. Des bagatelles comme celles-là peuvent occuper agréablement les plus sérieuses personnes. En vérité , ma lille , vous oies bien obligée à ces princes, et vous ne sauriez assez reconnoitre Ions les soins qu’ils prennent pour vous.
i RipiiiLE. J’en ai, madame, tout le ressentiment qu’il est possible.
aristione. Cependant vous les faites longtemps languir sur ce qu ils attendent de vous. J’ai promis de ne vous point contraindre; mais leur amour vous presse île vous déclarer, et de ne plus traîner en longueur la récompense de leurs services. J’ai chargé Sostratc d apprendre doucement de vous les sentiments de votre cœur; et je ne sais pas s il a commencé à s’acquitter de cette commission.
LES AMANTS MAGNIFIQUES. 4oo
i uiphii.e. Oui, madame; mais il me semble que je ne puis assez reculer ce choix dont on me presse, et que je ne saurois le faire sans mériter quelque blâme. Je me sens également obligée à l’amour, aux empressements, aux services de ces deux princes; et je trouve une espèce d’injustice bien grande à me montrer ingrate, ou vers l’un, ou vers l’autre, parle refus qu’il m’en faudra faire dans la préférence de son rival.
iphicrate. Cela s’appelle, madame, un fort honnête compliment pour nous refuser tous deux.
aristione. Ce scrupule, ma fille, ne doit point vous inquiéter; et ces princes tous deux se sont soumis, il y a longtemps, A la préférence que pourra faire votre inclination.
iriphile. L’inclination, madame, est fort sujette à se tromper; et des yeux désintéressés sont beaucoup plus capables de faire un juste choix.
aristione. Vous savez que je suis engagée de parole à ne rien prononcer là-dessus; et, parmi ces deux princes, votre inclination ne peut point se tromper, et faire un choix qui soit mauvais.
kriphile. Pour ne point violenter votre parole ni mon scrupule, agréez, madame, un moyen que j’ose proposer.
aristione. Quoi, ma fille?
kriphile. Que Sostrate décide de cette préférence. Vous l’avez pris pour découvrir le secret de mon cœur, souffrez que je le prenne pour me tirer de l’embarras où je me trouve.
aristione. J’estime tant Sostrate, que, soit que vous vouliez vous servir de lui pour expliquer vos sentiments, ou soit que vous vous en remettiez absolument à sa conduite; je fais, dis-je, tant d’estime de sa vertu et de son jugement, que je consens de tout mon cœur à la proposition que vous me faites.
iphicrate. C’est-à-dire, madame, qu’il nous faut faire notre cour à Sostrate ?
sostrate. Non, seigneur, vous n’aurez point de cour à me faire; et, avec tout le respect que je dois aux princesses , je renonce à la gloire où elles veulent m’élever.
aristione, D’où vient cela, Sostrate?
sostrate. J’ai des raisons, madame, qui ne permettent pas que je reçoive l’honneur que vous me présentez.
iphicrate. Craignez- vous, Sostrate, devons faire un ennemi?
sostrate. Je craindrois peu, seigneur, les ennemis que je pourrois me faire en obéissant à mes souveraines.
timoclès. Par quelle raison donc refusez-vous d’accepter le pouvoir qu’on vous donne, et de vous acquérir l’amitié d’un prince qui vous devroit tout son bonheur?
LES AMANTS MAGNIFIQUES
sostratf.. Par la raison que je ne suis pas en état d’accorder à ce prince ce qu’il souhaiteroit de moi.
iphicrate. Quelle pourroit être cette raison?
sostrate. Pourquoi me tant presser là-dessus? Peut-être ai-je, seigneur, quelque intérêt secret qui s’oppose aux prétentions de votre amour. Peut-être ai-je un ami qui brûle, sans oser le dire, d’une flamme respectueuse pour les charmes divins dont vous êtes épris. Peut-être cet ami me l'ait-il tous les jours confidence de son martyre, qu’il se plaint à moi tous les jours des rigueurs de sa destinée, et regarde l’hymen de la princesse ainsi que l’arrêt redoutable qui le doit pousser au tombeau; et, si cela étoit, seigneur, seroit-il raisonnable que ce fût de ma main qu’il reçût le coup de sa mort?
iphicrate. Vous auriez bien la mine, Sostrate, d’être vous-même cet ami dont vous prenez les intérêts.
sostratf.. Ne cherchez point, de grâce, à me rendre odieux aux personnes qui vous écoutent. Je sais me connoître, seigneur; et les malheureux comme moi n’ignorent pas jusques où leur fortune leur permet d’aspirer.
aristione. Laissons cela; nous trouverons moyen de terminer l’irrésolution de ma fille.
anaxarque. En est-il un meilleur, madame, pour terminer les choses au contentement de tout le monde , que les lumières que le ciel peut donner sur ce mariage? J’ai commencé, comme je vous ai dit, à jeter pour cela les figures mystérieuses que notre art nous enseigne; et j’espère vous faire voir tantôt ce que l’avenir garde à cette union souhaitée. Après cela, pourra-t-on balancer encore? La gloire et les prospérités que le ciel promettra ou à l’un ou à l’autre choix, ne seront-elles pas suffisantes pour le déterminer; et celui qui sera exclus pourra-t-il s’offenser, quand ce sera le ciel qui décidera cette préférence?
iphicrate. Pour moi, je m’y soumets entièrement; et je déclare que cette voie me semble la plus raisonnable.
timoclès. Je suis de même avis; et le ciel ne sauroit rien faire où je ne souscrive sans répugnance.
ériphile. Mais, seigneur Anaxarque, voyez-vous si clair dans les destinées, que vous ne vous trompiez jamais? et ces prospérités et cette gloire que vous dites que le ciel nous promet, qui en sera caution, je vous prie?
aristione. Ma fille, vous avefc une petite incrédulité qui ne vous quitte point.
anaxarque. Les épreuves, madame, que tout le monde a vues de l’infaillibilité de mes prédictions, sont les cautions suffisantes des promesses que je puis faire. Mais enfin, quand je vous aurai fait voir ce que