ACTE III, SCÈNE IX
covielle. Qui songe à cela?
cléonte. Je veux contre elle conserver mon ressentiment, et rompre ensemble tout commerce.
covielle. J’y consens.
cléonte. Ce monsieur le comte cjui va chez elle lui donne peut-être dans la vue; et son esprit, je le vois bien, se laisse éblouir a la qualité. Mais il me faut, pour mon honneur, prévenir 1 éclat de son inconstance. Je veux faire autant de pas qu’elle au changement où je la vois courir, et ne lui laisser pas toute la gloire de me quitter. covielle. C’est fort bien dit, et j’entre pour mon compte dans tous vos sentiments.
cléonte. Donne la main à mon dépit , et soutiens ma résolution contre tous les restes d’amour qui me pourroient parler pour elle. Dis-m’en , je t’en conjure, tout le mal que tu pourras. Fais-moi de sa personne une peinture qui me la rende méprisable; et marque-moi bien, pour m’en dégoûter, tous les défauts que tu peux voir en elle. covielle. Elle, monsieur! voilà une belle mijaurée, une pimpesouée bien bâtie, pour vous donner tant d’amour! Je ne lui vois rien que de trèsmédiocre; et vous trouverez cent personnes qui seront plus dignes de vous. Premièrement , elle a les yeux petits.
cléonte. Cela est vrai , elle a les yeux petits ; mais elle les a pleins de feu , les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu’on puisse voir.
covielle. Elle a la bouche grande.
cléonte. Oui, mais on y voit des grâces qu’on ne voit point aux autres bouches ; et cette bouche , en la voyant, inspire des désirs, est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde. covielle. Pour sa taille, elle n’est pas grande. cléonte. Non, mais elle est aisée et bien prise.
covielle. Elle affecte une nonchalance dans son parler et dans ses actions. cléonte. Il est vrai , mais elle a grâce à tout cela; et ses manières sont engageantes, ont je ne sais quel charme à s’insinuer dans les cœurs. covielle. Pour de l’esprit...
cléonte. Ah! elle en a, Covielle, du plus fin, du plus délicat.
covielle. Sa conversation...
cléonte. Sa conversation est charmante.
covielle. Elle est toujours sérieuse.
cléonte. Veux-tu de ces enjouements épanouis, de ces joies toujours ouvertes ? et vois-tu rien de plus impertinent que des femmes qui rient à tout propos?
covielle. Mais enfin elle est capricieuse autant que personne du monde. cléonte. Oui, elle est capricieuse, j’en demeure d’accord ; mais tout sied bien aux belles; on souffre tout des belles. covielle. Puisque cela va comme cela, je vois bien que vous avez envie de l’aimer toujours.
cléonte. Moi? j’aimerois mieux mourir; et je vais la haïr autant que je l’ai aimée.
covielle. Le moyen , si vous la trouvez si parfaite ?
cléonte. C’est en quoi ma vengeance sera plus éclatante , en quoi je veux faire mieux voir la force de mon cœur à la haïr, à la quitter, toute belle, toute pleine d’attraits, tout aimable que je la trouve. La voici.