‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 461 sur 785 · SCÈNE XII · texte numérisé non relu

SCÈNE XII

CLÉONTE, MONSIEUR JOURDAIN , MADAME JOURDAIN, LUCILE, COVIELLE, NICOLE.

cléonte. Monsieur , je n’ai voulu prendre personne pour vous faire une demande que je médite il y a longtemps. Elle me touche assez pour m’en charger moi-même ; et, sans autre détour, je vous dirai que l’honneur d’être votre gendre est une faveur glorieuse que je vous prie de m’accorder.

monsieur Jourdain. Avant que de vous rendre réponse , monsieur, je vous prie de me dire si vous êtes gentilhomme.

cléonte. Monsieur, la plupart des gens , sur cette question , n’hésitent pas beaucoup. On tranche le mot aisément. Ce nom ne fait aucun scrupule à prendre, et l’usage aujourd’hui semble en autoriser le vol. Pour moi, je vous l’avoue , j’ai les sentiments , sur cette matière , un peu plus délicats. Je trouve que toute imposture est indigne d’un honnête homme, et qu’il y a de la lâcheté à déguiser ce que le ciel nous a fait naître , à se parer aux yeux du monde d’un titre dérobé , à se vouloir donner pour ce qu’on n’est pas. Je suis né de parents, sans doute, qui ont tenu îles charges honorables ; je me suis acquis dans les armes l’honneur de six ans de service, et je me trouve assez de bien pour tenir dans le monde un rang assez passable : mais, avec tout cela, je ne veux point me donner un nom où d’autres , en ma place, croiroient pouvoir prétendre; et je vous dirai franchement que je ne suis point gentilhomme.

monsieur Jourdain. Touchez là , monsieur : ma lille n’est pas pour vous.

Page 1