‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 472 sur 785 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

MONSIEUR JOURDAIN, COVIELLE, déguisé.

covielle. Monsieur, je ne sais pas si j’ai l’honneur d’ètre connu de vous. monsieur Jourdain. Non , monsieur.

covielle, étendant la main à un pied de terre. Je vous ai vu que vous n’étiez pas plus grand que cela.

MONSIEUR JOURDAIN. Moi ?

covielle. Oui. Vous étiez le plus bel enfant du monde, et toutes les dames vous prenoient dans leurs bras pour vous baiser. monsieur Jourdain. Pour me baiser?

covielle. Oui. J’étois grand ami de feu monsieur votre père.

monsieur Jourdain. De feu monsieur mon père?

covielle. Oui. C’étoit un fort honnête gentilhomme.

monsieur Jourdain. Comment dites-vous?

covielle. Je dis que c’étoit un fort honnête gentilhomme.

monsieur Jourdain. Mon père?

covielle. Oui.

monsieur Jourdain. Vous l’avez fort connu ? covielle. Assurément.

monsieur Jourdain. Et vous l’avez connu pour gentilhomme? covielle. Sans doute.

monsieur Jourdain. Je ne sais donc pas comment le monde est fait! covielle. Comment?

monsieur Jourdain. Il y a de sottes gens qui me veulent dire qu’il a été marchand.

covielle. Lui, marchand? C’est pure médisance, il ne l’a jamais été. Tout

ce qu il fuisoit, c’est qu’il étoit fort obligeant, fort officieux; et, comme il se connoissoit fort bien en étoffes , il en alloit choisir de tous les cotes, les laisoit apporter chez lui, et en donnoit à ses amis pour de l’argent.

monsieur Jourdain. Je suis ravi de vous connoître, afin que vous rendiez ce temoignage-là que mon père étoit gentilhomme. covielle. Je le soutiendrai devant tout le monde. monsieur Jourdain. Vous m’obligerez. Quel sujet vous amène? covielle. Depuis avoir connu feu monsieur votre père, honnête gentilhomme, comme je vous ai dit , j’ai voyagé par tout le monde. monsieur Jourdain. Par tout le monde!

COVIELLE. Oui.

monsieur Jourdain. Je pense qu’il y a bien loin en ce pays-là. covielle. Assurément. Je ne suis revenu de tous mes longs voyages que depuis quatre jours ; et, par l’intérêt que je prends à tout ce qui vous touche, je viens vous annoncer la meilleure nouvelle du monde. monsieur Jourdain. Quelle?

covielle. Vous savez que le fils du grand-turc est ici? monsieur Jourdain. Moi ? Non.

covielle. Comment! Il a un train tout-à-fait magnifique; tout le monde le va voir, et il a été reçu en ce pays comme un seigneur d’importance.

monsieur Jourdain. Par ma foi, je ne savois pas cela. covielle. Ce qu’il y a d’avantageux pour vous, c’est qu’il est amoureux de votre fille.

monsieur Jourdain. Le fils du grand-turc? covielle. Oui : et il veut être votre gendre. monsieur Jourdain. Mon gendre, le fils du grand-turc? covielle. Le fils du grand-turc votre gendre. Comme je le fus voir, et que j’entends parfaitement sa langue, il s'entretint avec moi; et, après quelques autres discours, il me dit : Acciam croc soler onch alla moustaph gidelum amanahem varahini oussere carbulath , c’est-à-dire , N’as-tu point vu une jeune belle personne, qui est la fille de M. Jourdain , gentilhomme parisien?

monsieur Jourdain. Le fils du grand-turc dit cela de moi ? covielle. Oui. Comme je lui eus répondu que je vous connoissois particulièrement , et que j’avois vu votre fille : Ah ! me dit-il , Marababa saliem ! c’est-à-dire, Ah ! que je suis amoureux d’elle! monsieur Jourdain. Marababa saliem , veut dire : Ah! que je suis amoureux d’elle!

covielle. Oui."

monsieur Jourdain. Par ma foi, vous faites bien de me le dire; car, pour moi , je n’aurois jamais cru que marababa saliem eût voulu dire : Ah !

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