‹ ŒuvresChapitre 154 sur 629 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

cathos. C’est une vérité incontestable.

mascarille. Il y fait un peu crotté; mais nous avons la chaise. madelon. Il est vrai que la chaise est un retranchement merveilleux contre les insultes de la boue et du mauvais temps. mascari î le. Vous recevez beaucoup de visites ? Quel bel-esprit est des vôtres ? madelon. Hélas! nous ne sommes pas encore connues; mais nous sommes en passe de l’être; et nous avons une amie particulière qui nous a promis d’amener ici tous ces messieurs du Recueil des pièces choisies. cathos. Et certains autres qu’on nous a nommés aussi pour être les arbitres souverains des belles choses.

mascarille. C’est moi qui ferai votre affaire mieux que personne; ils me rendent tous Arisite; et je puis dire que je ne me lève jamais sans une demi-douzaine de beaux-esprits.

madelon. Eh! mon dieu! nous vous serons obligées de la dernière obligation, si vous nous faites cette amitié; car enfin il faut avoir la connoissance de tous ces messieurs-là, si l’on veut être du beau monde. Ce sont eux qui donnent le branle à la réputation dans Paris, et vous savez qu’il y en a tel dont il ne faut que la seule fréquentation pour vous donner bruit de connoisseuse, quand il n’y auroit rien autre chose que cela. Mais, pour moi, ce que je considère particulièrement, c’est que, par le moyen de ces visites spirituelles, on est instruite de cent choses qu’il faut savoir de nécessité, et qui sont de l’essence d’un bel-esprit. O-n apprend par-là chaque jour les petites nouvelles galantes, les jolis commerces de prose et de vers. On sait à point nommé, nn tel a composé la plus jolie pièce du monde sur un tel sujet; une telle a fait des paroles sur un tel air: celui-ci a fait un madrigal sur une jouissance; celui-là a composé des stances sur une infidélité : monsieur un tel écrivit hier au soir un sixain à mademoiselle une telle, dont elle lui a envoyé la réponse ce matin sur les huit heures; un tel auteur a fait un tel dessein; celui-là en est à la troisième partie de son roman; cet autre met ses ouvrages sous la presse. C’est là ce qui vous fait valoir dans les compagnies; et si l’on ignore ces choses, je ne donnerois pas un clou de tout l’esprit qu’on peut avoir. cathos. En effet, je trouve que c’est renchérir sur le ridicule, qu’une personne se pique d’esprit, et ne sache pas jusqu’au moindre petit quatrain qui se fait chaque jour; et pour moi, j’aurois toutes les hontes du monde, s’il falloit qu’on vînt à me demander si j’aurois vu quelque chose de nouveau que je n’aurois pas vu. mascarille. Il est vrai qu’il est honteux de n’avoir pas des premiers tout ce qui Se lait; mais ne vous mettez pas en peine: je veux établir chez vous une académie de beaux- esprits, et je vous promets qu’il ne se fera pas un bout de vers dans Paris, que vous ne sachiez par cœur avant tous les autres. Pour moi, tel que vous me voyez, je m’en escrime

un peu quand je veux; et vous verrez courir de ma façon, dans les belles ruelles de Paris, deux cents chansons, autant de sonnets, quatre cents épigrammes et plus de mille madrigaux, sans compter les énigmes et les portraits.

madelon. Je vous avoue que je suis furieusement pour les portraits; je ne vois rien de si galant que cela.

mascarille. Les portraits sont difficiles, et demandent un esprit profond: vous en verrez de ma manière qui ne vous déplairont pas. cathos. Pour moi, j’aime terriblement les énigmes.

mascarille. Cela exerce l’esprit, et j’en ai fait quatre encore ce matin, que je vous donnerai à deviner.

madelon. Les madrigaux sont agréables, quand ils sont bien tournés. mascarille. C’est mon talent particulier; et je travaille à mettre en madrigaux toute l’histoir e romaine.

madelon. Ah! certes, cela sera du dernier beau; j’en retiens un exemplaire au moins, si vous le faites imprimer.

mascarille. Je vous en promets à chacune un, et des mieux reliés. Cela est au-dessous de ma condition; mais je le fais seulement pour donner à gagner aux libraires qui me persécutent. madelon. Je m’imagine que le plaisir est grand de se voir imprimé! mascarille. Sans doute. Mais, à propos, il faut que je vous die un impromptu que je fis hier chez une duchesse de mes amies que je fus visiter; car je suis diablement fort sur les impromptus. cathos. L’impromptu est justement la pierre de touche de l’esprit. mascarille. Ecoutez donc.

madelon. Nous y sommes de toutes nos oreilles.

mascarille. «Oh! oh ! je n’y prenois pas garde:

«Tandis que sans songer à mal, je vous regarde,

«Votre œil en tapinois me dérobe mon cœur;

«Au voleur! au voleur! au voleur! au voleur!»

cathos. Ah! mon dieu! voilà qui est poussé dans le dernier galant. mascarille. Tout ce que je fais a l’air cavalier; cela ne sent point le pédant. madelon. Il en est éloigné de plus de deux mille lieues. mascarille. Avez - vous remarqué ce commencement? oh! oh! voilà qui est extraordinaire, oh! oh! comme un homme qui s’avise tout d’un coup, oh! oh! La surprise, oh! oh!

madelon. Oui, je trouve ce oh! oh! admirable. mascarille. Il semble que cela ne soit rien.

cathos. Ah! mon dieu! que dites-vous? Ce sont là de ces sortes de choses qui ne se peuvent payer.

madelon. Sans doute; et j’aimerois mieux avoir fait ce oh! oh! qu’un poème épique.

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