SCÈNE II
sganarelle. Et moi, je vous dis que je suis résolu de me marier, et que je ue serai point ridicule en épousant la fille que je recherche. géronimo. Ah! c’est une autre chose! Vous ne m’aviez pas dit cela. sganarelle. C’est une fille qui me plaît et que j’aime de tout mon cœur. géronimo. Vous l’aimez de tout votre cœur? sganarelle. Sans doute, et je l’ai demandée à son père. géronimo. Vous l’avez demandée?
sgan a RF.LLE. Oui. C’est un mariage qui se doit conclure ce soir; et j’ai donné ma parole.
géronimo. Oh! mariez-vous donc! je ne dis plus mot. sgan a r elle. Je quitterois le dessein que j’ai fait! Vous semble-t-il, seigneur Géronimo, que je ne sois plus propre à songer à une femme? Ne parlons point de l’âge que je puis avoir; mais regardons seulement les choses Y a-t-il homme de trente ans qui paroisse plus frais et plus vigoureux que vous me voyez? N’ai-je pas tous les mouvements de mon corps aussi bons que jamais, et voit-on que j’aie besoin de carrosse ou de chaise pour cheminer? N’ai-je pas encore toutes mes dents les meilleures du monde? (7/ montre ses dents.) Ne fais-je pas vigoureusement mes quatre repas par jour, et peut-on voir un estomac qui ait plus de force que le mien? (7/ tousse.) Hem, hem, hem. Eh! qu’en dites-vous?
géronimo. Vous avez raison, je m’étois trompé. Vous ferez bien de vous marier.
SGANARF.LLF.. J’y ai répugné autrefois; mais j’ai maintenant de puissantes raisons pour cela. Outre la joie que j’aurai de posséder une belle femme qui me fera mille caresses, qui me dorlotera, et me viendra frotter lorsque je serai las; outre cette joie, dis-je, je considère qu’en demeurant comme je suis je laisse périr dans le monde la race des Sganarelles, et qu’en me mariant je pourrai me voir revivre en d’autres moi-mème; que j’aurai le plaisir de voir des créatures qui seront sorties de moi, de petites figures qui me ressembleront comme deux gouttes d’eau, qui se joueront continuellement dans la maison, qui m’appelleront leur papa quand je reviendrai de la ville et me diront de petites folies les plus agréables du monde. Tenez, il me semble déjà que j’y suis, et que j’en vois une demi-douzaine autour de moi. géronimo. Il n’y a rien de plus agréable que cela, et je vous conseille de vous marier le plus vite que vous pourrez. sganarelle. Tout de bon, vous me le conseillez? géronimo. Assurément; vous ne sauriez mieux faire. sganarelle. Vraiment, je suis ravi que vous me donniez ce conseil en véritable ami.
géronimo. Eh! quelle est la personne, s’il vous plaît, avec qui vous vous allez marier?
530 LE MARIAGE FORCÉ
sganarelle. Dorimène.
géronimo. Cette jeune Dorimène, si galante et si bien parée?
SGANARELLE. Oui.
géronimo. Fille du seigneur Alcantor?
sganarelle. Justement.
géronimo. Et sœur d’un certain Alcidas, qui se mêle de porter l’epée? sganarelle. C’est cela.
géronimo. Vertu de ma vie!
sganarelle. Qu’en dites-vous?
géronimo. Bon parti! Mariez-vous promptement. sganarelle. N’ai-je pas raison d’avoir fait ce choix? géronimo. Sans doute. Ali! que vous serez bien marié! Dépêchez-vous de l’être.
sganarelle. Vous me comblez de joie, de me dire cela. Je vous remercie de votre conseil et je vous invite ce soir à mes noces. géronimo. Je n’y manquerai pas; et je veux y aller en masque, afin de les mieux honorer.
sganarelle. Serviteur.
géronimo, à part. La jeune Dorimène, fille du seigneur Alcantor, avec le seigneur Sganarelle, qui n’a que cinquante-trois ans! Oh! le beau mariage ! Oh ! le beau mariage! ( Ce qu’il répète plusieurs fois en s’en allant.)