ACTE I, SCÈNE IV. G
don juan. Je vous avoue, madame, que je n’ai point le talent de dissimuler et que je porte un cœur sincère. Je ne vous dirai point que je suis toujours dans les mêmes sentiments pour vous et que je brûle c\e vous rejoindre, puisque enfin il est assuré que je ne suis parti que pour vous fuir; non point par les raisons que vous pouvez vous figurer, mais par un pur motif de conscience et pour ne croire pas qu’avec vous davantage je puisse vivre sans péché. Il m’est venu des scrupules, madame, et j’ai ouvert les yeux de l’ame sur ce que je faisois. J’ai fait réflexion que, pour vous épouser, je vous ai dérobée à la clôture d’un couvent, que vous avez rompu des vœux qui vous engageoient autre part et que le ciel est fort jaloux de ces sortes de choses. Le repentir m’a pris et j’ai craint le courroux céleste. J’ai cru que notre mariage n’étoit qu’un adultère déguisé, qu’il nous attireroit quelque disgrâce d’cn-haut, et qu’enfin je devois tâcher de vous oublier et vous donner moyen de retourner à vos premières chaînes. Voudriez-vous, madame, vous opposer à une si sainte pensée, et que j’allasse, en vous retenant, me mettre le ciel sur les bras? que par...
no'.v f. elvire. Ah! scélérat! c’est maintenant que je te connois tout entier, et, pour mon malheur, je te connois lorsqu’il n’en est plus temps et qu’une telle connoissance ne peut plus servir qu’à me désespérer; mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni et que le même ciel dont tu te joues me saura venger de ta perfidie.
don juan. Sganarelle, le ciel.
sganarelle. Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres.
don juan. Madame...
don e elvire. U suffit. Je n’en veux pas ouïr davantage, et je m’accuse même d’en avoir trop entendu. C’est une lâcheté que de se faire expliquer trop sa honte, et, sur de tels sujets, un noble cœur, au premier mot, doit prendre son parti. N’attends pas que j’éclate ici en reproches et en injures; non, non, je n’ai point un courroux à exhaler en paroles vaines, et toute sa chaleur se réserve pour sa vengeance. Je te le dis encore, le ciel te punira, perfide, de l’outrage que tu me fais; et, si le ciel n’a rien que tu puisses appréhender, appréhende du moins la colère d’une femme offensée.
021 LE FESTIN DE PIERRE