‹ ŒuvresChapitre 523 sur 629 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

DON JUAN, en habit de campagne, SGANARELLE,

en médecin.

sganarelle. Ma foi! monsieur, avouer que j’ai eu raison et que nous voilà l’un et l’autre déguisés à merveille. Votre premier dessein n’étoit point du tout à propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous vouliez faire.

don juan. U est vrai que te voilà bien, et je ne sais où tu as été déterrer cet attirail ridicule.

sganarelle. Oui? C’est l’habit d’un vieux médecin, qui a été laissé en gage au lieu où je l’ai pris, et il m’en a coûté de l’argent pour l’avoir. Mais savez-vous, monsieur, que cet habit me met déjà en considération, que je suis salué des gens que je rencontre et que l’on me vient consulter ainsi qu’un habile homme?

don juan. Comment donc?

sganarelle. Cinq ou six paysans et paysannes, en me voyant passer, me sont venus demander mon avis sur différentes maladies.

don juan. Tu leur as répondu que tu n’y entendois rien?

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sganarelle. Moi? Point du tout. J’ai voulu soutenir l’honneur de mon habit; j’ai raisonné sur le mal et leur ai fait des ordonnances à chacun.

don juan. Et quels remèdes encore leur as-tu ordonnés? sganakelle. Ma foi! monsieur, j’en ai pris par où j’en ai pu attraper; j’ai fait mes ordonnances à l’aventure, et ce seroit une chose plaisante si les malades guérissoient et qu’on m’en vînt remercier. don juan. Et pourquoi non? Par quelle raison n’aurois-tu pas les mêmes privilèges qu’ont tous les autres médecins? Ils n’ont pas plus de part que toi aux guérisons des malades et tout leur art est pure grimace. Ils ne font rien que recevoir la gloire des heureux succès, et tu peux profiter, comme eux, du bonheur du malade et voir attribuer à tes remèdes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard et des forces île la nature.

sganarelle. Comment, monsieur, vous êtes aussi impie en médecine? don juan. C’est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes. sganarelle. Quoi! vous ne croyez pas au séné, ni à la casse, ni au vin émétique?

don juan. Et pourquoi veux-tu que j’y croie?

sganarelle. Vous avez Paine bien mécréante. Cependant vous voyez depuis un temps que le vin émétique fait bruire ses fuseaux. Ses miracles ont converti les plus incrédules esprits, et il n’y a pas trois semaines que j’en ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux. don juan. Et quel?

sganarelle. Il y avoit un homme qui, depuis six jours, étoit à l’agonie; on ne savoit plus que lui ordonner, et tous les remèdes ne faisoient rien; on s’avisa à là fin de lui donner de l’émétique. don juan. Il réchappa, n’est-ce pas?

sganarelle. Non, il mourut.

don juan. L’effet est admirable.

sganarelle. Comment! il y avoit six jours entiers qu’il ne pouvoit mourir, et cela le fit mourir tout d’un coup. Voulez-vous rien de plus efficace? don juan. Tu as raison.

sganarelle. Mais laissons là la médecine où vous ne croyez point, et parlons des autres choses; car cet habit me donne de l’esprit et je me sens en humeur de disputer contre vous. Vous savez bien que vous me permettez les disputes et que vous ne me défendez que les remontrances.

don juan. Eh bien?

sganarelle. Je veux savoir un peu vos pensées à fond. Est-il possible que \ous ne croyiez point du tout au ciel? don juan. Laissons cela.

sganarelle. C’est-à-dire que non. Et à l’enfer?

LE FESTIN UE PIERRE

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DON JUAN. Eh!

soanarelle. Tout do meme. Et au diable, s’il vous plaît?

DON JUAN. Oui, oui.

soanarelle. Aussi pou. No croyez-vous point l’autre vie?

don juan. Ali! ah! ah!

soanarf.lle. Voilà un homme que j’aurai bien de la peine à convertir. Et djjtes-moi un peu, le moine bourru, qu’en croyez-vous? eh!

iion juan. La peste soit du lat!

soanarf.lle. Et voilà ce que je ne puis souffrir; car il n’y a rien de plus vrai que le moine bourru, et je me lerois pendre pour celui-là. Mais encore faut-il croire quelque chose dans le monde. Qu’est-ce donc que vous croyez?

iion juan. Ce que je crois?

SOANARELLE. Oui.

don juan. Je crois que deux et deux sont quatre, Sgauarelle, et que quatre et quatre sont huit.

soanarf.lle. La belle croyance et les beaux articles de foi que voilà! votre religion, à ce que je vois, est donc l’arithmétique? Il faut avouer qu’il se met d’étranges folies dans la tète des hommes, et que, pour avoir bien étudié, on est bien moins sage le plus souvent. Pour moi, monsieur, je n’ai point étudié comme vous, dieu merci, et personne 11e sauroit se vanter de m’avoir jamais rien appris; mais avec mon petit sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que tous les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous voyons 11’est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je voudrois bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, cette terre et ce ciel que voilà là-haut, et si tout cela s’est bâti de lui-même? Vous voilà, vous, par exemple, vous êtes là; est-ce que vous vous êtes fait tout seul, et 11’a-t-il pas fallu que votre père ait engrossé votre mère pour vous faire? Pouvez-vous voir toutes les inventions dont la machine de l’homme est composée sans admirer de quelle façon cela est agencé l’un dans l’autre? ces nerfs, ces os, ces veines, ces artères, ces... ce poumon, ce coeur, ce foie et tous ces autres ingrédients qui sont là et qui... Oh! dame, interrompez -moi donc, si vous voulez. Je 11e saurois disputer, si l’on ne m’interrompt. Vous vous taisez exprès et me laissez parler par belle malice.

don juan. J’attends que ton raisonnement soit fini.

soanarelle. Mon raisonnement est qu’il y a quelque chose d’admirable dans l’homme, quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauroieut expliquer. Cela n’est-il pas merveilleux que me voilà ici et que j’aie quelque chose dans la tête qui pense cent choses différent! s en un moment, et lait de mon corps tout ce qu’elle veut ? Je veux frapper des mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la

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