SCÈNE IV
DON JUAN, DON CARLOS, SGANARELLE, au fond
du théâtre.
don carlos, remettant son épée. On voit, par la fuite de ces voleurs, de quel secours est votre bras. Souffrez, monsieur, que je vous rende grâces d’une action si généreuse, et que... don juan. Je n’ai rien fait, monsieur, que vous n’eussiez fait en ma place. Notre propre honneur est intéressé dans de pareilles aventures, et l’action de ces coquins étoit si lâche que c’eût été y prendre part que de ne s’y pas opposer. Mais par quelle rencontre vous êtes -vous trouvé entre leurs mains?
don carlos. Je m’étois, par hasard, égaré d’un frère et de tous ceux de notre suite; et, comme je cherchois à les rejoindre, j’ai fait rencontre de ces voleurs, qui d’abord ont tué mon cheval, et qui, sans votre valeur, en auroient fait autant de moi. don juan. Votre dessein est-il d’aller du côté de la ville? don carlos. Oui, mais sans y vouloir entrer; et nous nous voyons obligés, mon frère et moi, à tenir la campagne pour une de ces fâcheuses affaires qui réduisent les gentilshommes à se sacrifier, eux et leur famille, à la sévérité de leur honneur, puisque enfin le plus doux succès en est toujours funeste, et que, si l’on ne quitte pas la vie, on est contraint de quitter le royaume; et c’est en quoi je trouve la condition d’un gentilhomme malheureuse de ne pouvoir point s’assurer sur toute la prudence et toute l’honnêteté de sa conduite, d’être asservi par les lois de l’honneur au dérèglement de la conduite d’autrui, et de voir sa vie, son repos et ses biens dépendre de la fantaisie du premier téméraire qui s’avisera de lui faire une de ces injures pour qui un honnête homme doit périr.
don juan. On a cet avantage qu’on fait courir le même risque et passer mal aussi le temps à ceux qui prennent fantaisie de nous venir faire une offense de gaîté de cœur. Mais ne seroit-ce point une indiscrétion que de vous demander quelle peut être votre affaire? don carlos. La chose en est aux termes de n’en plus faire de secret, et, lorsque l’injure a une fois éclaté, notre honneur ne va point à vouloir cacher notre honte, mais à faire éclater notre vengeance et à publier même le dessein que nous en avons. Ainsi, monsieur, je ne feindrai point de vous dire que l’offense que nous cherchons à venger est une sœur séduite et enlevée d’un couvent, et que l’auteur de cette offense est un don Juan Tenorio, lils de don Louis Tenorio.
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