ACTE II, SCÈNE V
phii.inte. Mais pourquoi pour ces gens un intérêt si grand,
Vous qui condamneriez ce qu’en eux on reprend ? céi.imènf.. Et ne faut-il pas bien que monsieur contredise?
A la commune voix veut-on qu’il se réduise?
Et qu’il ne fasse pas éclater en tous lieux L’esprit contrariant qu’il a reçu des cieux?
Le sentiment d’autrui n’est jamais pour lui plaire;
Il prend toujours en main l’opinion contraire,
Et penseroit paroître un homme du commun Si l’on voyoit qu’il fût de l’avis de quelqu’un. L’honneur de contredire a pour lui tant de charmes Qu’il prend contre lui-même assez souvent les armes, Et ses vrais sentiments sont combattus par lui,
Aussitôt qu’il les voit dans la bouche d’autrui. alceste. Les rieurs sont pour vous, madame, c’est tout dire;
Et vous pouvez pousser contre moi la satire.
PHiLisTE. Mais il est véritable aussi que votre esprit
Se gendarme toujours contre tout ce qu’on dit;
Et que, par un chagrin que lui-même il avoue,
Il ne sauroit souffrir qu’on blâme ni qu’on loue. alceste. C’est que jamais, morbleu! les hommes n’ont raison, Que le chagrin contre eux est toujours de saison,
Et que je vois qu’ils sont, sur toutes les affaires, Loueurs impertinents, ou censeurs téméraires. cei. i mène. Mais...
alceste. Non, madame, non, quand j’en devrois mourir, Vous avez des plaisirs que je ne puis souffrir;
Et l’on a tort ici de nourrir dans votre ame Ce grand attachement aux défauts qu’on y blâme. clitax due. Pour moi , je ne sais pas; mais j’avouerai tout haut Que j’ai cru jusqu’ici madame sans défaut. acaste. De grâces et d’attraits je vois qu’elle est pourvue;
Mais les défauts qu’elle a ne frappent point ma vue. alceste. Ils frappent tous la mienne; et, loin de m’en cacher, Elle sait que j’ai soin de les lui reprocher.
Plus on aime quelqu’un, moins il faut qu’on le flatte; A ne rien pardonner le pur amour éclate;
Et je bannirois, moi, tous ces lâches amants Que je verrais soumis à tous mes sentiments,
Et dont, à tous propos, les molles complaisances Donneraient de l’encens à mes extravagances, ci.i.i mène. Enfin, s’il faut qu’à vous s’en rapportent les cœurs,
On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs;
LU MISANTHROPE
Et du parfait amour mettre l’honneur suprême A bien injurier les personnes qu’on aime. éliantk. L’amour, pour l’ordinaire, est peu fait à ces lois,
Et l’on voit les amants vanter toujours leur choix. Jamais leur passion n’y voit rien de blâmable,
Et dans l’objet aimé tout leur devient aimable;
Ils comptent les défauts pour des perfections ,
Et savent y donner de favorables noms.
La pâle est aux jasmins en blancheur comparable;
La noire à faire peur, une brune adorable;
La maigre a de la taille et de la liberté;
La grasse est, dans son port, pleine de majesté;
La malpropre sur soi, de peu d’attraits chargée,
Est mise sous le nom de beauté négligée;
La géante paraît une déesse aux yeux;
La naine, un abrégé des merveilles des cieux; L’orgueilleuse a le cœur digne d’une couronne;
La fourbe a de l’esprit; la sotte est toute bonne;
La trop grande parleuse est d’agréable humeur;
Et la muette garde une honnête pudeur.
C’est ainsi qu’un amant, dont l’ardeur est extrême, Aime jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime. alceste. Et moi, je soutiens, moi...
célimène. Brisons là ce discours,
Et dans la galerie allons faire deux tours.
Quoi! vous vous en allez, messieurs?
clitandre et acaste. Non pas, madame.
alceste. La peur de leur départ occupe fort votre aine.
Sortez quand vous voudrez, messieurs; mais j’avertis Que je ne sors qu’après que vous serez sortis. acaste. A moins de voir madame en être importunée,
Rien ne m’appelle ailleurs de toute la journée. clitanüre. Moi, pourvu que je puisse être au petit couche,
Je n’ai point d’autre affaire où je sois attaché. célimène, a Alceste.
C’est pour rire, je crois.
alceste. Non, en aucune sorte.
Nous verrons si c’est moi que vous voudrez qui sorte.