III
322 OEuvres de Millevoye.
C RAT Es.
De compagnons nombreux J'étais environné : l'on distinguait, entre eux, Le noble Isménodore, honneur de notre ville; Arsace, franc guerrier et gouverneur habile; Et le riche Orœtès, paisible Arménien.
Au pied du Cythéron, notre concitoyen ^ Sous les coups des brigands était tombé sans vie, Et, de ce souvenir son âme poursuivie Voyait luire toujours le fer de l'assassin. Des soupirs douloureux s'échappaient de son sein Il appelait ses fils, et, touchant sa blessure, S'accusait d'avoir pris une route peu sûre, Escorté faiblement, sans armes, mais d'ailleurs Muni de coupes d'or et des vins les meilleurs. Arsace, ce vieux Mède à la fière stature, Honteux d'aller à pied, demande une monture (Un Mède, comme on sait, doit mourir à cheval). Le sien avait péri, dans le combat fatal. Ainsi que lui percé du javelot d'un Thrace. Voyant que loin des siens l'emportait son audace, Le Thrace l'attendit, couvert du bouclier. Et perça d'un seul coup cheval et cavalier.
ANTISTHÈNËS.
Le coup me paraît fort.
CRATÈS
Il est pourtant notoire.
Arsace me l'a dit, et nous pouvons l'en croire.
Pour Orœtès;, ses pieds étaient si délicats,
Qu'on était obligé de soutenir ses pas.
Eternel cavalier, piéton par aventure,
Il n'aurait pu gagner la barque, si Mercure
Ne l'eût complaisamment sur son dos transporté;
Ce qui, je m'en souviens, me mit fort en gaîté.
ANTISTHÈNES.
Pour moi, sans me mêler à la commune troupe, Je courus tout d'abord m'installer à la poupe. Les autres gémissaient : leur lamentation Egayait, dans son cours, ma navigation.
Leurs airs piteux, surtout leurs fréquentes nausées Semblaient, comme à l'envi, provoquer mes risées.
DIOGÈNE
Moi, j'eus pour compagnons l'Acharnien Lampis,
L'usurier Blepsias, et l'opulent Damis.
Le premier s'est tué pour sa vile maîtresse ;
Le second , cousu d'or, a péri de détresse ;
Et le troisième enfin, avare renforcé,
Est mort par le poison que son fils a versé.
Quoique sachant au mieux toutes leurs aventures,
J'interrogeais... Damis, aux mortelles tortures,
Dévouait de son fils la noire iniquité.
« Si ton sort est cruel, tu l'as bien mérité,
Lui dis-je : sans mesure en tes dépenses folles,
Non sans peine, à ton fils tu donnais quatre oboles ;
Le Ciel t'en a puni... Toi, chef acharnien.
Tes imprécations ne te servent de rien.
^24 OEuvres de Millevoye.
Ne te plains de l'amour, ni de ta courtisane : C'est toi-même, toi seul, que la raison condamne. Invincible, aux combats tu marchais sans effroi; Et des pleurs mensongers ont triomphé de toi ! » Biepsias, de lui-même, accusait sa démence... Mais nous voici rendus. Oh ! quelle foule immense ! Tout éclate en sanglots , en cris hors de saison ; Les enfants nouveau-nés ont seuls l'air de raison. C'est toujours le plus vieux, qui le plus se lamente : Cet amour de la vie avec le temps s'augmente. Un philtre impérieux les retient-il au jour.?.,. Consultons ce vieillard. Parle-nous sans détour. Ami : de ta douleur, apprends-nous le mystère .'' Quels regrets sont les tiens? Étais-tu roi, sur terre ?
LE VIEILLARD
Il s'en faut bien.
DIOGÈNE
Satrape ?
LE VIEILLARD
Hélas ! non.
Riche au moins ?
LE VIEILLARD
Point du tout. Je vécus, assiégé de besoins. Vieillard sans héritiers comme sans héritage. Une ligne, un roseau, furent tout mon partage; Et j'étais, par surcroît, bossu, borgne, et boiteux.
Traductions.
Avec un pareil sort, tu n'es donc pas honteux De regretter la vie ?
LE VIEILLARD
Il est si doux de vivre !
DIOGÈNE
Tu fais l'enfant, bonhomme, et pour fou je te livre. Eh quoi ! presque aussi vieux que notre vieux nocher, Tu ne peux de la terre encor te détacher.'' Que dira la jeunesse, en voyant cette rage D'éviter le trépas, vrai bienfait à votre âge.^,. Mais partons : de vouloir quitter le sombre bord, On nous soupçonnerait , et Ton aurait grand tort.
326 OEuvres de Milleioye.