‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 1 sur 62 · Oeuvres · texte numérisé non relu

Oeuvres

Quel heureux sort, ma sœur, aujourd'hui nous rassemble ? On nous rencontre, hélas ! si rarement ensemble ! Dans nos communs destins, quel fatal changement ! N'occupant autrefois qu'un même logement, Chez Racine et Boileau nous vivions d'ordinaire; Nous ne nous quittions pas : maintenant, au contraire, Ce n'est que le hasard qui nous peut réunir.

LA RIME

J'ai tant à faire, aussi! je n'y saurais tenir. A toute heure, en tous lieux, oïl m'assiège, on m'obsède j Aux importunités, il faut bien que je cède; Enfin, petits et grands, chacun court après moi. Non, je ne puis, ma sœur, suffire à mon emploi II. I

Visiter tous les sots : la fatigue est trop grande. Tant bien que mal pourtant il faut que je me rende Chez nos auteurs du jour, chez mille beaux esprits, Faisant couplets, quatrains, et bouquets à Chloris, Petits vers anodins, madrigaux à la glace... Ma foi ! sans vanité, j'y tiens fort bien ma place.

LA RAISON

Régnez chez ces auteurs... Ah ! je vous le permets ; Vous avez le champ libre, on ne m'y voit jamais.

LA RIxME.

Vos beaux discours chez eux ne feraient pas fortune; Peut-être pourriez-vous leur paraître importune. J'y suis, c'est bien assez; et moi-même, entre nous. Je ne suis pas toujours exacte au rendez-vous. Mais, ma sœur, à présent, que faites-vous?

LA RAISON

J'ennuie.

LA RIME

Pourquoi me quittiez-vous? Le Ciel vous a punie.

LA RAISON

C'est votre faute, hélas! Du matin jusqu'au soir. Lorsque je disais blanc, vous me répondiez noir; A chaque instant, c'étaient nouvelles brouilleries. Un beau jour, lasse enfin de vos tracasseries , Je partis, m'exposant aux injures des sots : Peut-on jamais trop cher acheter le repos !

Dial ogues. 2

Vous courûtes le monde, en franche aventurière; Moi, pour vous imiter, je me sentis trop fière : Vous avez fait fortune avec quelques appas; Mais, pour moi, je fus sage, et ne réussis pas.

LA RIME

On vous boude partout, partout je fais merveilles ; Avec un double son je frappe les oreilles, Et l'on dit que l'oreille est le chemin du cœur. On vous connaît si peu, que j'en ai vu, ma sœur, Qui me prenaient pour vous : jugez de la méprise ! Vous plaisez peu sans moi.

LA RAISON

Sans moi, l'on vous méprise.

LA RIME

Un peu plus de justice et point tant de mépris. Chère sœur; comme vous, on peut avoir son prix. Repassons nos défauts, jugeons-nous l'une et rr>.utre : Vous me direz mon fait, je vous dirai le vôtre.

LA RAISON

Parlez, je vous écoute en un calme profond.

LA RIME

C'est vous qui commencez, je ne vais qu'en second, C'est l'usage.

LA RAISON

Eh bien ! donc, il faut vous satisfaire. Je parle sans aigreur, écoutez sans colère.

Œuvres de M illevoye.

Dans les petits propos, vous êtes assez bien,

Mais un peu monotone en un grave entretien.

On dit aussi (peut-être a-t-on voulu médire)

Que trop souvent, ma sœur, vous parlez, sans rien dire.

Vous exprimez à peine, en vingt mots superflus,

Ce que moi je dirais en quatre tout au plus ;

Et votre double son, dans sa chute pareille,

Revient incessamment tyranniser l'oreille :

Ainsi du balancier le bruit assoupissant,

A mouvements égaux, frappe l'air gémissant.

Chacun du premier mot prévoit votre pensée;

On termine aisément la phrase commencée ;

Et cette phrase enfin, dût-elle me braver.

Une fois entamée, il faut bien l'achever;

Il faut absolument, pour la rendre complète,

Placer à tout hasard votre folle épithète.

Vous faites bien du mal, et sans vous en douter.

LA RIME

Avez-vous dit, ma sœur? Voulez-vous m'écouter? Vous avez l'air sévère, et même un peu farouche: Ce n'est que pour gronder que vous ouvrez la bouche. Vous parlez sèchement, avec austérité, Et ce n'est point ainsi que plaît la vérité. Vous êtes prude, au moins : ce ton philosophique Est fort beau, mais peut-être un peu soporifique. Lorsqu'elle fait bâiller, la Raison même a tort : Que servent vos sermons .'' Entend-on, quand on dort.'' N'est-il que des pavots à cueillir sur vos traces ? Un vieux sage l'a dit : « Sacrifiez aux Grâces. »

Dialogues.

LA RAISON

Vos utiles conseils, ma sœur, seront suivis.

LA RIME

Moi, je veux profiter un jour de vos avis, Et ma reconnaissance...

LA RAISON

Oh ! comptez sur la mienne

Après un silence.

Malgré tous vos défauts, il faut que j'en convienne, Je vous aimais pourtant comme une tendre sœur.

LA RIME

Ah ! je vous chérissais aussi de tout mon cœur.

LA RAISON

Souvent je vous ai vue, avec art balancée. Dans les bornes du vers resserrer ma pensée, Et dans le souvenir imprimer mes discours.

LA RIME

Votre discernement m'était d'un grand secours.

LA RAISON

Par vous, mon moindre mot, prenant quelque importance, Passait de bouche en bouche, et devenait sentence.

LA RIME

Grâces à la vigueur que chacun vous connaît, On souffrait ma faiblesse, et l'on me pardonnait.

LA RAISON

M'en croirez-voUvS , ma sœur? Oublions des vétilles. Le trouble fit toujours le malheur des familles. Sans la bonne union, point de prospérité.

LA RIME

Si nous rétablissions notre communauté !

Si nous faisions dresser contrat en bonne forme !

LA RAISON

Votre avis est fort sage : aussi, je m'y conforme.

LA RIME

Eh bien ! suivez-moi donc, ma sœur, sans plus tarder : Allons chercher quelqu'un qui nous puisse accorder.

Page 1