‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 40 sur 62 · L'ARBRE D'AMOUR · texte numérisé non relu

L'ARBRE D'AMOUR

Poèmes héroïques. iq-j

CHANT PREMIER

Je veux mêler aux belliqueux accords Les doux accents d'amour et de féerie, Et répéter aux échos de nos bords Les nobles faits de la chevalerie.

Je chante un roi, la terreur des remparts, Qui, dans les murs de Pavie alarmée, Vint foudroyer l'empire des Lombards, Lorsque de loin la ville des Césars S'humiliait devant sa renommée.

Astre immortel, levé sur les héros.

De notre France ô lumineuse étoile !

De tes rayons daigne éclairer ma voile, Et diriger ma barque, au sein des flots. On avait vu le puissant Charlemagne Planter sa lance aux rives de l'Ister, Et des forêts de l'antique Allemagne Fouler aux pieds l'informe Jupiter :

Du fier Theudon les forces déployées N'ont pu lutter contre le coup fatal; Du grand Hermann les aigles foudroyées II. 13

194 OEuvres de Millevoye.

Fument encore au pied du mont Sintal.

L'heureux vainqueur des princes de la terre Qui devant lui frémissent prosternés, Daigne accueillir leur foule tributaire, Et protéger ces vassaux couronnés.

Du noble Haroun le visir magnanime, Ce Giaffar, sa future victime.

Au roi suprême a présenté l'anneau, Gage sacré d'alliance et d'estime ; Et l'envoyé du prince de Solyme Met à ses pieds les clefs du saint tombeau. Tout l'univers le redoute et l'implore : Pour rassurer ses droits mal affermis.

De l'Orient l'autre Sémiramis Lui fait offrir sa main sanglante encore; Et, des Etats où se lève l'aurore Le suppliant d'accepter la moitié.

Maître nouveau, le jeune Nicéphore Veut acheter sa puissante amitié.

Vaincu deux fois non loin de ses murailles, Didier posait le glaive de batailles :

De ses voisins reconnaissant les droits. Ce fier Lombard respectait leurs domaines; Et les débats du sceptre et de la croix N'agitaient plus les campagnes romaines.

Au jeune front des fils de Carloman, Le roi pontife accordait l'huile sainte, Et de ses mains, au pied du Vatican, • Laissait enfin tomber la foudre éteinte. Charles vainqueur, méditant son départ,

Poèmes héroïques. 195

Occupe encor les remparts de Modèce;

Et, chez Didier, le vaillant Isambart

Va de la paix confirmer la promesse.

Illustre appui du monarque des preux,

Cet Isambart, de ses exploits nombreux.

Avait le prix : Blanche était sa compagne,

Blanche, la sœur du fameux Charlemagne.

Il a revu, chez le prince lombard.

Le noble Ogier, l'ami de sa jeunesse,

Qui, n'écoutant qu'une aveugle tendresse.

Des paladins a quitté l'étendard.

Avant le jour o\i le fier Scandinave

Des bords français partit pour son malheur,

Les deux héros, aux champs de la valeur,

Laissaient douter quel était le plus brave.

On aurait dit ces gémeaux radieux,

Qui sur la terre, amis toujours fidèles.

N'eurent qu'un sort, et jusque dans les cieux

Ont confondu leurs clartés fraternelles.

Ce temps heureux, sans retour, s'est enfui :

Ogier, troublé, d'Isambart craint l'approche;

Il se détourne, et désormais, pour lui.

De son ami la vue est un reproche.

Ainsi Marseille, au pied de son rempart,

Quand les combats s'allumaient autour d'elle,

A vu depuis, soupirant à l'écart.

Ce Connétable, à son maître infidèle, >

Qui rougissait en regardant Bayard.

Mais de la paix la prochaine assurance Livrait son cœur à des pensers plus doux.

[96 OEuvres de Millevoye.

Muse fidèle ! approche, et redis-nous

Qui des deux rois rompit rintelligence.

Tyrans du cœur, orgueil, amour, vengeance,

Ce fut vous seuls ! « Mon père ! vengez- vous

S'est écrié le fougueux Adalgise,

Vengez un fils en qui l'on vous méprise.

J'adorais Blanche et demandais sa main :

J'ai de son frère essuyé le dédain.

Au fils d'un roi, Charlemagne préfère

Un Isambart, un simple paladin :

Vous le souffrez, et vous êtes mon père !

Depuis le jour où ce prince odieux

A mes desseins refusa de souscrire,

La soif du sang me consume, et vos yeux

Depuis ce jour, ne m'ont pas vu sourire.

J'ai juré guerre à qui m'a dédaigné;

Mais je la veux et terrible et prochaine.

Je veux périr, mais dans le sang baigné ;

Et si je vis, ce n'est que par ma haine.

Vengez-moi donc, seigneur, ou reprenez

Ces jours amers, que vous m'avez donnés. »

Dès qu' Adalgise eut vu Didier souscrire Aux noirs projets conçus par sa fureur, Sa bouche enfin retrouva le sourire.

Et de la haine il savoura l'horreur.

Douce, et livrée à la mélancolie.

Sa jeune sœur, la touchante Ophélie, Plaignait tout bas ses transports odieux. L'ange infernal et l'ange de lumière, La nuit profonde et la clarté des cieux

Poèmes héroïques. 197

Diffèrent moins qu'Ophélie et son frère :

Tel est du sort l'arrêt capricieux.

Ne voit-on pas, des mêmes feux brillantes,

Du firmament les étoiles tremblantes,

Et la comète, effroi de l'horizon?

Ne voit-on pas les salutaires plantes

Fleurir non loin du funeste poison?

A la terreur, ton âme s'abandonne.

Tendre Ophélie ! A l'ombre des autels.

Tu vas prier la céleste Madone De mettre un terme à ces combats cruels. Les vœux fervents échappés de ta bouche, Quelques moments, suspendent ta terreur; Mais, de ton frère inflexible et farouche, Ils ne sauraient enchaîner la fureur.

Cette fureur ne s'est point apaisée ; Tes pleurs en vain coulent pour le toucher : Hélas ! ainsi la goutte de rosée.

Sans l'amollir, tombe sur le rocher.

Moins insensible, Ogier pour toi soupire. Ces yeux si doux, cette douce pâleur, Ce mol accent et ce vague sourire, Ce front pensif, et triste sans douleur. Portent le trouble et le charme en son cœur. Le nom chéri de la beauté qu'il aime.

Par ses couleurs, ne s'est point révélé; Son bouclier, par un discret emblème.

En champ d'azur porte un astre voilé.

Longtemps Morgane, habile enchanteresse.

Sut captiver ses vœux et sa tendresse :

198 OEuvres de Millevoye.

Ce temps n'est plus ; et quel enchantement Peut ramener un infidèle amant !

Près de Messine, et non loin de ce phare, Dont les clartés, chères aux matelots.

Frappent au loin les îles de Lipare Et leurs volcans allumés dans les flots; Assujetti sur sa base agitée, Brille un palais, dont la perle argentée A revêtu les murs éblouissants :

Ses tours sans nombre à demi sont voilées De ces vapeurs, qui du fond des vallées Montent le soir comme un léger encens, Et, vers les cieux lentement exhalées, Suivent du jour les rayons pâlissants.

Là, du nocher jamais la rame active N'interrompit le long calme des airs ; Là, seulement, gémit la voix plaintive Des alcyons qui glissent sur les mers.

Ce lieu charmant, de Morgane, est l'asile ; Et, chaque année, on dit que la Sicile, Au sein des flots, voit apparaître encor Du beau séjour l'image passagère.

Son toit vermeil, sa coupole légère.

Ses murs d'albâtre, et ses colonnes d'or.

Là, désormais Morgane, seule au monde, Songe à l'ingrat qui néglige ses feux; Et, tout entière à sa douleur profonde, Elle soupire, au bruit lointain des jeux, Ou d'un ruisseau regarde couler l'onde.

Parfois encor, quand le jour qui s'enfuit

Poèmes héroïques. ipo

Cède l'empire aux astres de la nuit,

Morgane, au sein d'un nuage d'opale ,

Vient enlever le héros bien-aimé,

Et le retient sur son sein enflammé ,

En attendant l'étoile matinale.

Mais l'infidèle effleure avec ennui

Des voluptés la coupe enchanteresse ;

Et, dans les bras de sa belle maîtresse,

Son bonheur même est un tourment pour lui.

De ces froideurs Morgane a vu la cause; Rien à ses yeux ne saurait échapper.

Amante et fée, on ne peut la tromper; Et, sur la couche où le plaisir repose, De sa vengeance elle aime à s'occuper.

Elle sourit à la guerre prochaine, Se lève, attend le réveil du héros.

Et, déguisant les projets de sa haine.

Sur le théorbe elle chante ces mots :

C'était un soir. Au fond de sa tourelle , Je m'en allais, par la vague de l'air, Réconforter naïve jouvencelle, Pleurant l'ami qui voyage outre-mer.

Je t'aperçus errant sous la ramée :

Mon front alors se couvrit de rougeur ; Et j'oubliai, de ton aspect charmée, La jouvencelle et l'ami voyageur.

Reine de l'air, du printemps et des roses , Dans les parfums je descendis vers toi ; Et sans détour, et sans métamorphoses , Beau chevalier, je te dis : « Sois à moi ! »

200 OEuvres de Millevoye,

L'anneau d'azur du serment fut le gage : Le jour tomba ; l'astre mystérieux Vint argenter les ombres du bocage, Et l'univers disparut à nos yeux.

Dans le séjour de l'heureuse Morgane Quel doux loisir eût charmé tes liens Combien de fois le palais diaphane Eût éclairé nos jeux aériens !

Au mol accent de la harpe sonore, On nous verrait , dès le réveil du jour, Franchir les monts embellis par l'aurore. Et jusqu'au soir nous eni^Ter d'amour.

Sur un rayon de la lune naissante, On nous verrait descendre tous les deux , Pour consoler la vierge languissante.

Et d'un amant lui rapporter les vœux; Ou quelquefois, aux clartés des étoiles. En feux errants voltiger sur les flots , Et, de la nef illuminant les voiles.

Guider au port les tremblants matelots.

Mais du repos ton audace murmure ; Triste et rêveur, tu languis dans mes bras. Eh bien ! reprends l'étincelante armure, Mon jeune amant, je te cède aux combats. Cours affronter le vaillant Charlemagne Guidant ton glaive au milieu des hasards, Dans les périls je serai ta compagne.

Et sur ton cœur j'émousserai les dards.

Elle s'arrête, et d'une douleur feinte A tous ses traits elle donne l'empreinte. Grâce au pouvoir d'un art insidieux,

Poèmes héroïques. 2Ci

Le paladin la revit plus charmante, Et, lui rendant le nom chéri d'amante, D'un baiser tendre il scella ses adieux.

D'autres adieux vont coûter [plus de larmes. L'affreux clairon résonne, et d'Isambart Ce bruit de guerre a marqué le départ; Il va quitter Ogier... son frère d'armes ! Pâles tous deux, et le regard troublé.

Les deux amis s'abordent : leur pensée Reste confuse, et leur langue glacée; Mais leur silence avait déjà parlé.

« Toi, qui bientôt ne seras plus mon frère. Dit Isambart d'une débile voix, Donne ta main... Cette main me fut chère... Que je la presse une dernière fois !

Qui l'eût pensé, qu'une aveugle furie.

De nos serments, eût brisé le lien.?

Rappelle-toi les instants où ta vie Était la mienne, où mon sang fut le tien. Pourquoi jadis, .sous ces mêmes murailles. M'as-tu sauvé du glaive des batailles ! Je serais mort ton frère, et nos deux noms Eussent un jour paré tes écussons ; Plus d'une fois, sur mes cendres chéries. Mon compagnon serait venu pleurer...

Mais non; le sort, hélas! doit séparer Nos deux tombeaux, comme nos deux patries. Contre mon cœur laisse-moi te serrer...

Je vais partir ; je vais, sans espérance. Rejoindre, seul, les drapeaux de la France,

Et, désormais de larmes m'abreuvant,

Porter le deuil de mon ami vivant. »

Ogier frémit; il s'émeut, il hésite...

Se pourrait-il !... Isambart, éperdu,

A ses genoux soudain se précipite :

« Rends-moi, rends-moi celui que j'ai perdu,

Et prends pitié du trouble qui m'agite ! »

Il triomphait... O funeste retour!

Son faible ami, subjugué par l'amour,

De la beauté si chère à sa tendresse

S'est retracé l'image enchanteresse :

« Le sort, dit-il, enchaîne ici mes pas...

Plains-moi, plains-moi, ne me condamne pas. »

Tous deux alors s'embrassent en silence :

Un dernier gage est l'adieu du départ.

Du Scandinave Isambart prend la lance.

Et tristement lui donne son poignard...

Présent fatal! — Mais, l'œil sur l'Italie,

Et tout entière à son ressentiment,

Morgane, aux vœux de son perfide amant.

A résolu de ravir Ophélie.

Pour Charlemagne, elle espère enflammer

Le cœur naïf de celle qui , peut-être

Cédant un jour au doux besoin d'aimer.

Eût partagé l'ardeur qu'elle fit naître.

Dès que le soir élève ses vapeurs,

La belle fée en sa grotte profonde

Cherche un asile, et des sylphes trompeurs

Y réunit la foule vagabonde :

« Vous tous, dit-elle, ornement de ma cour.

Poèmes héroïques. 203

Sylphes brillants, aimables infidèles,

Illusions, compagnes de l'amour,

Prenez vos luths et parfumez vos ailes.

Si tant de fois votre invisible essaim,

Glissant dans l'ombre aux heures du mystère,

Fit soupirer la vierge solitaire,

Et souleva l'albâtre de son sein;

Si, par vos soins, le miroir de la nue.

Qui se colore aux flammes du matin.

Lui présenta, dans un riant lointain.

Du jeune amant l'apparence inconnue ;

A la lueur du magique flambeau.

Accompagnez mon nocturne voyage...

Je vous prépare un triomphe nouveau. »

Elle se tut. Dans la troupe volage.

Un bruit flatteur doucement circula.

Comme le bruit du mobile feuillage,

Ou de l'abeille aux montagnes d'Hybla.

De ses jardins, odorant labyrinthe, La fée alors gagne la vaste enceinte.

Là, croît pour elle un arbuste enchanté. Qui de ses mains autrefois fut planté : Un charme pur, de sa tige, s'exhale ; Un prisme éclate au milieu de ses fleurs ; Et mollement la brise orientale En fait mouvoir les changeantes couleurs. Pour l'arroser, de vingt jeunes sylphides Les urnes d'or se plongent tour à tour Dans le cristal des fontaines limpides.

L'arbre inconnu se nomme Arbre d'amour.

OEuvres 'de Millevoye,

Tout est soumis à son magique empire.

L'hôte des airs, sur sa branche arrêté, Charmé soudain, frémit de volupté; Plus tendrement la palombe y soupire.

L'indifférent, qui sous l'ombrage heureux S'est endormi, se réveille amoureux.

Même on a vu les sylphides charmantes, Abandonnant leurs urnes éclatantes, Faibles, céder aux langueurs du désir.

Et l'œil fermé, là bouche demi-close.

En murmurant les accents du plaisir.

Tomber d'amour sur les tapis de rose.

Morgane approche. Elle invoque la Nuit, Divinité favorable au prestige.

Cueille un rameau qui verdit sur la tige, Et des jardins rapidement s'enfuit.

A l'escorter sa troupe est préparée :

Quatre lutins, à l'aile diaprée.

Sont les coursiers de son char nébuleux ; Et dans sa main la branche balancée.

Sceptre léger, ressemble au caducée Qui, mène au Styx les mânes fabuleux.

Poèmes héroïques. 205

CHAJNT SECOND

La nuit s'avance, et Morgane, ravie, Dans la vapeur a reconnu Pavie :

Le char docile y descend à sa voix.

Devant ses pas déjà s'ouvre l'asile, Où d'un sommeil innocent et tranquille Dormait encor l'héritière des rois.

Elle frémit de la trouver si belle :

« Songes d'amour, enivrez-la ! » dit-elle. Et le rameau, doucement agité, Avec lenteur s'abaissant sur la couche Où reposait la pudique beauté, Vient effleurer et ses yeux et sa bouche. En même temps, les Sylphes mensongers Ont caressé de leurs souffles légers La vierge pure, et font jouer, dans l'ombre, De leurs miroirs les facettes sans nombre : Le roi des preux, sous mille aspects mouvants, Paraît, s'enfuit, et reparaît encore; Tantôt, porté du couchant à l'aurore, Sur un coursier non moins prompt que les vents;

2o6 Œuvres de Millevoye.

Tantôt, debout sur le char de la guerre. Distribuant les trônes de la terre, Dictant la paix à vingt peuples soumis ; Tantôt, aux pieds de la beauté qu'il aime, Avec son sceptre, avec son diadème, Posant un fer qui manque d'ennemis.

Mais sans retour le prestige s'envole.

Et l'on entend ce chant délicieux S'unir au bruit des luths harmonieux De la cithare et des harpes d'Eole :

L'ombre s'enfuit ; la courrière du Jour Va de ses feux colorer le nuage :

Avec lAurore et les lis du bocage, Éveille-toi du doux réveil d'amour!

Aime et jouis ; le plaisir n'a qu'un jour : Moins fugitive est la fleur printanière. Dans les bosquets de rose et de lumière, Viens te mêler à nos danses d'amour !

Viens, d'Obéron, charmer le beau séjour : Titania sur son trône t'appelle ; Un char, traîné par la blanche gazelle, Te conduira vers son île d'amour.

La voix s'exhale et meurt... L'aube nouvelle Vient d'Ophélie éclairer le séjour.

Elle s'éveille, et regarde autour d'elle. Et son regard semble étonné du jour.

Songes légers, peuple de Sylphirie, Déjà, bornant votre rapide essor.

Poèmes héroïques, 207

Vous reposiez au palais de féerie,

Que du réveil elle doutait encor.

Elle se lève et marche à l'aventure :

En noirs anneaux flotte sa chevelure,

Et des soupirs s'échappent de son sein;

Puis, retenant ses plaintes étouffées.

Elle s'arrête, et croit dans le lointain

Ouïr les sons de la lyre des fées.

Le regard fixe et le sein palpitant.

Elle poursuit l'image qu'elle adore;

Elle la voit, et lui parle, et l'entend;

Et dans son cœur s'accroît, à chaque instant,

L'affreux progrès du mal qui la dévore.

Telle, aux rayons d'un soleil enflammé,

Du bord des mers, quand la jeune Africaine

Croit découvrir la pirogue lointaine.

Qui lui rendra l'aspect du bien-aimé;

Les flots en vain mouillent ses pieds d'ébène;

La jeune amante, ainsi que le rocher,

Reste immobile, et de l'image vaine

Ses longs regards n'ont pu se détacher :

La vague enfin la soulève et l'entraîne.

Mais des remparts, de piques hérissés.

Au loin s'étend l'arsenal redoutable ; Les traits sifflants, la flèche inévitable, Des rocs aigus les débris entassés, Bordent les murs et les larges fossés.

De la cité défense tutélaire.

Des toits d'airain couvrent ces vastes forts, Qui, s'élevant sur le mont circulaire,

2o8 OEuvres de Millevoye.

Du premier choc soutiendront les efforts.

De surveillants une élite éprouvée,

Debout, la nuit, aux clartés des fanaux,

Se succédait, sur la tour élevée.

Et, tout le jour, à travers les créneaux.

De Charlemagne épiait l'arrivée.

Les derniers feux du troisième soleil,

De son approche, éclairent l'appareil.

On voit marcher, sous la même bannière,

Ce Richardet et ce jeune Guiscard,

Oui de Renaud, leur invincible frère,

Tous deux encor regrettent le départ;

L'ardent Montglave, et le fier Angibart,

Si redoutés des hordes germaniques;

Et Théodulphe, orateur et guerrier.

Et Lancelot, dont les vieilles chroniques

Nous ont transmis les actes héroïques.

Ne cherchz plus le vaillant Olivier;

Au champ d'honneur, une lance ennemie

De ce héros borna l'illustre vie.

Et le cyprès ombrage son laurier.

Roland n'est plus, bien qu'il respire encore

D'un long amour le funeste poison

A désormais égaré sa raison ;

Il suit au loin l'ingrate qu'il adore.

Quel est le brave, à l'orgueilleux cimier,

Qui près du roi s'avance le premier?

C'est Isambart. Vaincu par la tristesse

En soupirant, il songe à son ami.

Et sa douleur se rappelle sans cesse

Poe /ne s héroïques. 200

L'adieu cruel dont son cœur a gémi.

Quand tout s'élance au signal de la guerre, Triste, et les yeux attachés à la terre, Le seul Ogier se dérobe aux exploits : « Quoi ! disait-il, regardant son épée; Je combattrais mes amis d'autrefois !

Ce fer sanglant... Dieu ! si ma main trompée... Mais Ophélie !... O tendresse, ô devoir, Qui de vous deux aura la préférence?

La mériter, ou ne plus la revoir !

La mériter, c'est ma seule espérance. » Et tout à coup Ogier, se ranimant.

Semble sortir d'un long enchantement.

Oh ! que d'instants perdus pour son courage 1 Que de hauts faits dérobés à son bras ! Il en rougit et de honte et de rage, Et tout son cœur appelle les combats.

Tel en sursaut s'éveille le nomade.

Qui, sans prévoir le matinal départ.

D'un long sommeil s'endormit à l'écart : En haletant, il poursuit la peuplade Qui disparaît, et que l'œil incertain Découvre à peine à l'horizon lointain.

Ou, tel encor, si des meutes ardentes, A son réveil, l'impatient chasseur Entend déjà les clameurs discordantes, Qui du hallier traversent l'épaisseur, En s'accusant de sa molle indolence.

Du lit oiseux aussitôt il s'élance.

Son tube éclate aux rayons du soleil : II. n

210 OEuvres de Millevoye.

Hôtes tremblants de la forêt sauvage, Fuyez ses coups, fuyez! un prompt ravage Va réparer les lenteurs du réveil.

De ses guerriers à l'éclatante armure, Le roi des preux s'avance environné.

Eblouissant de pourpre et de dorure, Un destrier, à la haute encolure.

Parmi la foule, en pompe, est amené :

C'est Fulgurin. Son pied frappe la poudre ; Son flanc jamais n'a senti l'aiguillon ; Fier de son maître, il vole, et de la foudre A la vitesse, et le choc, et le nom.

Charles revêt la pesante cuirasse, Et fait jaillir l'éclair du bouclier.

Il prend aux mains du fidèle écuyer Les rênes d'or, les ajuste avec grâce; Monte; et déjà le bouillant Fidgtirin S'agite, écume, et tourmente le frein : D'un œil ardent il dévore l'espace; Les crins dressés, et les naseaux mouvants, Il est semblable aux coursiers , dont la race Naquit, dit-on, des cavales de Thrace, Que fécondaient les caresses des vents.

Pour le combat, cependant, tout s'apprête. Déjà, non loin du rempart assiégé, Le double camp dans la plaine est rangé. Les fiers Lombards, Adalgise à leur tête. Pour arrêter l'armée aux larges flancs.

Ont déployé leurs formidables rangs.

Ils gardent tous un farouche silence :

Et les Français, en agitant leur lance,

D'un chant de gloire entonnent le refrain.

Charles, monté sur l'ardent Fulgiirin,

Parcourt les rangs : sa parole enflammée.

Qui garantit le succès du combat.

Fait un héros du plus obscur soldat;

Et d'un regard il double son armée.

Quelques moments, retenant ses transports,

Des deux partis la fureur est réglée.

Et les guerriers s'attaquent corps à corps;

Mais, par degrés, s'animent leurs efforts;

A chaque instant, s'épaissit la mêlée.

Le cimeterre, et la lance, et les dards,

La double hache, et les tranchants poignards

Ont varié les coups et les blessures.

En pétillant, le feu sort des armures.

Le sang jaillit; plus d'ordre, plus de rangs;

Vainqueurs, vaincus, chefs, soldats, morts, mourants.

Tout se confond : la vue épouvantée

N'aperçoit plus qu'une masse agitée;

L'oreille au loin n'entend plus dans les airs

Qu'un cri formé de mille cris divers.

Le grand monarque au loin se multiplie; Chef et soldat, partout en même temps.

Presse ou retient l'essor des combattants; Autour de lui tantôt il les rallie, Tantôt lui-même, au plus fort du danger. Se précipite, afin que leur courage Jusques à lui s'ouvre un sanglant passage. Et de la mort vienne le dégager.

212 OEuvres de Millevoye.

Par les débris la terre est accablée;

L'énorme tour croule, démantelée;

Les murs épais tombent; en un moment,

De paladins une troupe hardie

Monte à la fois sur la brèche agrandie,

Qu'un fer aigu protège vainement.

En ce désordre, Isambart, intrépide, Va poursuivant la retraite rapide Des ennemis dérobés à son bras.

Au sein des murs, il pénètre : et les portes. Tout aussitôt se fermant sur ses pas.

Le livrent seul aux nombreuses cohortes. Il va périr, mais il ne tremble pas.

Sous un portique il vole et se retranche : Le fer luisant de la lance et du dard Vient s'émousser sur son armure blanche. Et de son glaive il se fait un rempart. Mais par degrés faiblit sa main lassée; Lors il commence à connaître l'effroi ; A son épouse, à la France, à son roi Il dit adieu, du fond de sa pensée.

Loin du Caïstre ou des bords du Cydnus, Tel un beau cygne, égaré dans l'orage, Regrette, hélas! à l'aspect du naufrage. Le lac tranquille et les fleuves connus. Pour échapper à son destin sinistre, Il lutte en vain contre le flot des mers : Une heure encore, et l'oiseau du Caïstre Du dernier chant aura frappé les airs.

Mais Charlemagne avait suivi sa trace :

Poèmes héroïques. 213

Des chevaliers il ranime l'audace :

Les chevaliers, à sa voix rassemblés, D'un bras nerveux levant l'énorme hache. Frappent ensemble et frappent sans relâche; La porte crie; et ses gonds ébranlés Cèdent bientôt à leurs coups redoublés.

La hache en main, ils entrent dans Pavie, Où, sous le nombre, Isambart terrassé Allait périr de mille coups percé :

Pour Isambart, leur présence est la vie.

Des assiégés les bataillons épars, Que d'Adalgise entraîne la menace.

Sont accourus de la plaine au rempart.

Et, furieux, ils rentrent dans la place. A ta rencontre, Adalgise est venu, Noble Isambart ! ses yeux ont reconnu Le nom de Blanche écrit sur ta cuirasse ; En frémissant, il mord son bouclier :

« Te voici donc, insolent chevalier, Dont le bonheur me blesse et m'injurie ! De te soustraire à ma juste furie Le fol espoir te pouvait-il flatter?

Époux de Blanche, ose la disputer ! »

Disant ces mots, Adalgise, en silence.

Met en arrêt sa formidable lance ; Il va frapper : Isambart, s'écartant, Echappe au coup de la lance trompée; Et, d'un revers de sa terrible épée.

Sur la poussière à ses pieds il l'étend. En vomissant la menace et l'injure.

214 OEuvres de Millevoye,

Sous les débris de sa pesante armure,

S'est relevé le farouche Lombard.

Ogier, soudain, proférant le blasphème,

Accourt : La fée abuse son regard...

Le fer, présent de son cher Isambart,

Brille, levé sur Isambart lui-même.

Les paladins s'étonnent; son ami,

Le cœur navré, d'un bras mal affermi.

Pare les coups de sa main forcenée,

En s' écriant : « Frappe, frappe, cruel!

Bientôt ma mort remplira ton attente.

L'ingrat oubli d'une amitié constante

Pour moi d'avance était le coup mortel. »

Il est frappé. Son sang coule et bouillonne.

Son œil s'éteint, la force l'abandonne.

Et de sa bouche, après un long effort.

Sortent ces mots : « Adieu... Je te pardonne. »

Le pâle Ogier, dans un sombre transport.

Avec fureur l'appelle... Il était mort.

Le malheureux, contemplant son ouvrage.

Contre lui-même allait tourner sa rage ;

C'en était fait : mais, plus prompt que l'éclair,

Charles retient son homicide fer.

Alors Ogier semble se reconnaître;

De son délire il sort, pour un moment,

Nomme tout bas celui qui fut son maître.

Et de ses yeux maudit l'enchantement.

En soupirant, Charlemagne l'embrasse.

Et dit : « De moi, reçois aussi ta grâce!

Quitte à jamais les drapeaux du Lombard ,

Poèmes héroïques. 215

Et dans ce sang que ton erreur s'efface...

C'est à toi seul de me rendre Isambart. »

A cette voix touchante et paternelle,

Ogier renaît : son sinistre regard

Se lève au Ciel, au Ciel qui tôt ou tard

Punit l'ingrat, et frappe le rebelle.

Son désespoir passe dans tous les cœurs :

Absorbés tous dans un sombre silence,

Les paladins laissent tomber la lance,

Et leur visière est humide de pleurs.

Des fiers vaincus le courroux même expire;

Même Adalgise, ému par la pitié.

Suspend le cours de son inimitié,

Et dans la ville à pas lents se retire.

Mais, toutefois, de cet aspect d'horreur, Morgane encor réjouit sa fureur, Prend le poignard dans le sang qui ruisselle, Et l'agitant trois fois : « Certes, dit-elle, Ce fer est sûr; conservons bien ce fer; Pour d'autres coups j'en saurai faire usage ! » Un rire atroce erra sur son visage.

Et dans ses yeux apparut tout l'enfer.

2i6 OEuvres de Millevoye.

CHANT TROISIEME

Les paladins, appuyés sur la lance, Pleuraient leur gloire : Isambart n'était plus ; Et, dans ces murs où régnait le silence, On eût douté quels étaient les vaincus. Pour le convoi cependant tout s'apprête. Le grand monarque, assis sur des pavois. Reste à l'écart, immobile et sans voix. Et sur sa main laisse tomber sa tête.

Les dards croisés, les larges boucliers Sont du héros la couche funéraire.

Là, tour à tour, on voit les chevaliers Se prosterner devant leur noble frère : Ils vinrent tous... Ogier seul ne vint pas. Il lui semblait de son compagnon d'armes Ouïr le sang, qui murmurait tout bas Et repoussait ses remords et ses larmes. Muet, plongé dans un farouche ennui.

Les bras tendus, le front morne et stupide, Il regardait de loin ce corps livide.

Moins effrayant et moins pâle que lui.

Poèmes héroïques. 217

Dans la poussière, autour du mausolée, Confusément traînent les étendards; Et des guerriers la foule désolée Baise en pleurant la pointe de ses dards. D'un crêpe noir la trompette voilée.

Plaintive et sombre, affaiblit ses accords Et tristement répond aux sons des cors. Quand, tout entière à la lugubre fête, L'armée en deuil oubliait sa conquête, Les citoyens, prompts à se révolter, De ces instants songeaient à profiter.

Ils sont armés : leur troupe se partage, Et, s'enivrant de l'espoir inhumain Qui lui promet un facile carnage.

Vient à la fois, par un triple chemin, De ses vainqueurs surprendre le courage. C'était en vain : des héros indignés Le front penché se relève, et la rage Sèche les pleurs dont leurs yeux sont baignés. En lourds faisceaux assemblés sur la terre. Leurs boucliers et leurs glaives nombreux Sont ressaisis : Mort est le cri de guerre ; Mort!... A ce cri, répété plus affreux. Ils crurent voir dans le sang qui la souille Se ranimer l'insensible dépouille.

Et d'Isambart l'ombre s'armer pour eux.

Des révoltés la horde téméraire Aux coups vengeurs veut en vain se soustraire ; Et des mourants les corps amoncelés Ont satisfait, sur le lit funéraire,

2i8 OEuvres de Millevoye.

Du paladin les restes consolés.

« Arrêtons-nous, dit Charles; nos épées De trop de sang se sont déjà trempées. Que, dès ce jour, un convoi douloureux, Aux habitants de ma cité fidèle.

Porte le cœur du plus vaillant des Preux, Mort peur la France en triomphant pour elle. » On dit qu'alors, posant son bouclier.

Il s'inclina vers la terre sanglante, Pleura longtemps, et d'une main tremblante Pressa la main du pâle chevalier.

O d'Isambart compagne triste et chère, Que faisais-tu? Des créneaux de la tour. Tes yeux, errant vers la plage étrangère, Redemandaient l'objet de ton amour.

Tout désormais à ton cœur le retrace : Là^ quand du glaive avait jailli l'éclair, Ton sein tremblant sentait les coups du fer. Qui d'Isambart émoussait la cuirasse; Mais d'Isambart quand les rapides coups. D'un paladin, consommaient la défaite.

Ton âme alors respirait satisfaite.

Et tes regards brillaient d'un feu plus doux. Là, quand le soir, aux heures du silence. Le ménestrel consacrait ses chansons A ce vainqueur, dont la terrible lance Aux plus vaillants fait vider les arçons, Tu descendais de la tourelle obscure.

Pour octroyer au chanteur fortuné L'agrafe d'or, et la verte ceinture,

Poèmes héroïques. 219

Et le chapeau, de roses couronné.

Parfois aussi, livrée à tes alarmes, Tu remontais au moment odieux.

Où ton époux, les yeux baignés de larmes, Reçut de toi le présent des adieux :

« Prends, disais-tu, cette écharpe nouvelle; Garde-la bien... Hélas ! et puisse-t-elle A tout jamais conserver sa couleur ! » Stériles vœux, espérance trompée!

De ton époux attestant le malheur, L' écharpe blanche, encor de sang trempée, N'a pas longtemps conservé sa couleur.

Mais Charlemagne, aussi grand que sa gloire, Des châtiments déployant la rigueur.

Sait réprimer l'abus de la victoire.

Et du vaincu la grâce est dans son cœur : « Prince, a-t-il dit, je plains votre misère; Vous faisant roi, le ciel vous fit mon frère. Si votre empire a passé sous ma loi.

Toute grandeur ne vous est point ravie : " Ce beau palais, cette illustre Pavie, Seront à vous; acceptez-les de moi. » En écoutant cette voix généreuse, Didier pardonne au sort moins inhumain : « Ma fille encor, dit-il, peut être heureuse ! » Et du vainqueur sa main toucha la main.

Lors une vague et timide espérance Vient d'Ophélie adoucir la souffrance.

Oh! si jamais un avenir plus doux.

Réunissant Charlemagne et son père.

OEuvres de Millevoye,

Dans un vainqueur lui gardait un époux !...

En ce moment, son inflexible frère

L'appelle et dit : « Tout est perdu pour nous ;

Mais à l'affront je saurai te soustraire.

J'ai des amis, ce fer, et mon courroux.

Console-toi! l'oppresseur téméraire,

Avant trois jours, tombera sous mes coups. »

Sa sœur à peine entend ce vœu farouche.

Qu'un cri d'effroi s'échappe de sa bouche :

« Eh quoi ! s'écrie Adalgise égaré,

Notre ennemi te deviendrait sacré !

Tu chérirais des jours que je déteste !

Tremble à ton tour : ce fer encor me reste;

Il est pour toi; tremble! » A ces mots, il part,

Lançant sur elle un sinistre regard.

Elle en frémit; son erreur passagère

A disparu comme une ombre légère,

Et le réveil la rend à ses douleurs :

Tel un berger, qui, sur les bords de l'onde.

Tranquillement dormait parmi les fleurs.

S'éveille au bruit de la foudre qui gronde.

Sa longue nuit s'acheva dans les pleurs.

Le lendemain, languissante et plaintive.

Se dérobant à la foule attentive.

Dans les jardins, seule, elle vS'égara, •

Et jusqu'au soir, silencieuse, elle erra.

En ces jardins s'ouvre une morne enceinte,

Lieu d'épouvante, où le saule agité

Semble imiter les soupirs et la plainte,

Lieu rarement des heureux visité.

Poèmes héroïques. 221

Si l'on en croit les longs récits du pâtre, Au clair de lune, en cortège folâtre, Après minuit, tout le peuple lutin y vient souvent, au bruit d'un luth sonore. Sous les rameaux du jeune sycomore, Danser en rond jusqu'aux feux du matin. Là, depuis peu, sous la sombre feuillée. Seule, Ophélie, à ses chagrins secrets.

Sa harpe en main, consacre la veillée:

Sa harpe encore est au pied d'un cyprès. Sur les débris d'un tronc couvert de mousse. Elle s'assit, déplorant son malheur.

Et soupira d'une voix lente et douce Ce lai touchant d'amour et de douleur :

Le noble Arthus fut aimé dArabelIe, Qui pour lui seul avait connu l'amour : Dissimulant sa blessure mortelle , Elle brûlait sans espoir de retour...

Dieu fasse paix à qui brûle comme elle !

Les doigts errants sur sa harpe fidèle, Elle venait, à l'approche des nuits, Sous les créneaux de la sombre tourelle, Gémir dans l'ombre et chanter ses ennuis... Dieu fasse paix à qui gémit comme elle !

Un soir, cédant à sa peine cruelle, L'infortunée à jamais disparut; Et, loin d'Arthus, la plaintive Arabelle Ne pleura point, hélas! elle mourut...

Dieu fasse paix à qui mourra comme elle!

222 Œuvres de Alillevoye.

Ainsi chanta la royale beauté; Et, du palais suivant la route obscure, Elle entendit, sur le dôme écarté, Siffler l'oiseau de lamentable augure.

C'était non loin de l'asile pieux, Où de Didier reposent les aïeux.

A cet aspect, la tremblante Ophélie Sentit rouler des larmes dans ses yeux, Et dit : « Il reste une place en ces lieux; Bientôt peut-être elle sera remplie... »

Et, cependant, Charlemagne abusé Ignore un mal que lui-même a causé !

Le voyageur, ainsi, dans la prairie.

Sans le savoir, a renversé la fleur.

Oui, se penchant sur sa tige flétrie, Déjà s'effeuille, et languit sans couleur. Morgane alors, dans l'ombre solitaire, De se venger gardant encor l'espoir, De la magie invoquait le pouvoir.

De son pied nu frappait sept fois la terre. Et, l'œil fixé sur le fatal poignard Qui s'est plongé dans le sang d'Isambart, Par ces accents commençait le mystère :

Rois des enfers et sujets de mon art, Assemblez-vous autour de ce poignard !

Esprit des bois, vous qui dans la clairière Allez rêvant à quelque affreux dessein ; Qui de vos feux armez l'incendiaire, De vos couteaux le nocturne assassin ;

Poèmes héroïques. 22"^

Esprit des bois ! de l'obscure demeure Sortez enfin , sortez : voici votre heure !

Rois des enfers et sujets de mon art, Assemblez-vous autour de ce poignard !

Démons du sang, noires intelligences.

Qui , sur le corps d'un enfant massacré , Chantez en chœur les sinistres vengeances , L'ombre complice, et le crime ignoré; Démons du sang, pères des maléfices!

Interrompez vos hideux sacrifices !

Rois des enfers et sujets de mon art, Assemblez-vous autour de ce poignard !

Parques du Nord , divinités sauvages !

Fatales Sœurs, que servit mon amant!

Apportez-lui vos terribles breuvages , Et l'enchaînez à mon ressentiment.

Parques du Nord! quittez vos Scandinaves... Il vient le jour de la moisson des braves!

Rois des enfers et sujets de mon art, i\ssemblez-vous autour de ce poignard !

Morgane ainsi, de vengeances avide, Chantait tout bas les mots accoutumés; Et tout à coup naît la plante homicide Au noir calice, aux sucs envenimés, Affreux trésor des marais de Colchide.

Elle sourit ; et, quand l'horrible fer En triple cercle a rayonné dans l'air, Elle répand sur sa pointe fatale

224 Œuvres de Millevoy e.

Tous les poisons de la plante infernale, Et le dévoue à ces dieux, qu'à la fois Du sombre bord vient d évoquer sa voix. Pour achever sa cruelle entreprise, Le front tranquille elle aborde Adalgise : « Je t'ai sauvé, dit-elle; mais tes jours Seraient un bien trop peu digne d'envie, Si ton rival empoisonnait leur cours.

Sans la vengeance, eh ! qu'importe la vie! Prends ce poignard... En tes mains est la mort !. Frappe et détruis : je te réponds du sort. » Elle parlait; deux légères Sylphides Prennent dans l'air un lumineux essor, Fendent l'espace, et leurs ailes rapides Ont emporté le char étoile d'or.

Enseveli dans sa mélancolie, Le même soir, Ogier, seul à l'écart.

Baignait de pleurs le tombeau d'Isambart; Et quelquefois il nommait Ophélie.

A ses regards se présentant soudain :

« Est-ce bien toi, valeureux Scandinave? Crie Adalgise. Un fils du grand Odin, D'un prince altier, s'est fait le vil esclave ! Il peut subir d'injurieuses lois !

Ah ! c'en est trop ; brise à jamais ta chaîne. Jurons tous deux, par l'honneur et la haine, D'unir nos bras, d'associer nos droits.

De l'oppresseur jurons la mort... — Arrête, Je te l'ordonne ! ou ma vengeance est prête. Moi , me prêter à ton forfait nouveau !

Moi, te servir?... Regarde ce tombeau!

Mon Isambart, sans ta haine funeste,

Verrait encor la lumière céleste;

Son sang me crie : « Egorge mon bourreau ! »

J'obéirai. Mais mon bras est sans armes :

Eh bien! demain, dès le soleil naissant,

Je t'attendrai, sur ce tombeau récent;

Je t'attendrai : ton sang paîra mes larmes.

— Tu rejoindras celui qui te fut cher ! Crie Adalgise avec un rire amer.

— Non, dit Ogier, c'est toi seul qu'il appelle. Je fus. témoin de ton dernier malheur : Encor froissé de ta chute nouvelle.

Il te sied bien de parler de valeur ! » 11 dit et part. Le fougueux Adalgise Reste immobile et glacé de surprise.

Mille projets, l'un par l'autre heurtés, Dans son esprit se confondent, se pressent, S'offrent ensemble, ensemble disparaissent; Projets détruits aussitôt qu'enfantés.

Plein de sa rage implacable et profonde, Il cherche en vain d'un farouche regard Quelque vengeur, dont le bras le seconde; Il reste seul; mais il tient un poignard.

iS

220 OEuvres de Millevove.

CHANT QUATRIEME

Loin du palais, Adalgise en courroux Nourrit sa haine et prépare ses .coups : A son poignard il garde une victime.

Quelques instants encore, et le guerrier Ne sera plus qu'un lâche meurtrier.

Par intervalle, aux approches du crime, De ses remords il se sent combattu; Par intervalle, un reste de vertu.

Malgré lui-même, en son cœur se ranime. Tel le soleil, de ses derniers rayons.

Vient colorer les ténébreux nuages.

Qui dans leurs flancs recèle^it les orages, La grêle affreuse et les noirs tourbillons. Bientôt renaît la fureur d' Adalgise.

Que dis-je? il veut que, servant ses complots, Son père même au crime l'autorise; Didier troublé reçoit et lit ces mots : « L'ombre est propice, et la nuit est muette. Que dans une heure une porte secrète Devant mes pas s'ouvre ! C'en est assez.

Poèmes héroïques. 22j

Ou la vengeance ; ou ma mort : choisissez »

Perdre son fils ! le sauver par un crime ! Comment choisir? Entre ce double abîme, Didier demeure interdit et flottant.

Si l'étranger, loin du port s'écartant, Entre les flots et la creuse ravine S'est engagé sur la roche en ruine, Et des deux parts voit la mort qui l'attend Son œil se trouble, il pâlit, il s'arrête, Jusques à l'heure où, sifflant sur sa tête, Les vents du nord, fougueux tyrans des airs, L'entraîneront, au gré de la tempête, Dans la ravine ou dans les flots amers. Du roi lombard image trop fidèle !

Que fera-t-il? D'une main criminelle Doit-il signer l'aveu des attentats.

Ou d'Adalgise accepter le trépas? Au seul devoir il va céder peut-être... Mais, devant lui, de son fils menaçant L'errante image alors semble apparaître Il jette un cri, prononce, en frémissant, L'ordre fatal, et tombe pâlissant Sur les degrés de ce trône sans maître.

Durant ce temps, à pas précipités.

Autour des murs de la ville soumise.

S'égare encor le farouche Adalgise, Et du vainqueur les drapeaux détestés.

Battus des vents, sifflent à ses côtés. De leur aspect, sa haine est redoublée; Un feu plus sombre allume ses regards.

228 OEuvres de M illevdye.

De citoyens une foule troublée,

Au même instant, parcourait les remparts;

A leur approche, Adalgise s'écrie :

« Amis ! pour nous il n'est plus de patrie !

Les voyez-vous, ces insolents drapeaux,

Dont la présence insulte à nos misères ?

Entendez-vous les mânes de nos pères

S'en indigner, au fond de leurs tombeaux?

Vengeons ces murs, vengeons la Lombardie !

Armons nos bras de glaives, de flambeaux;

A ces drapeaux attachons l'incendie.

Et que leurs feux, guidant au loin nos pas

De nos vainqueurs éclairent le trépas ! »

Comme il parlait, d'une flamme soudaine

Les étendards pétillent dévorés;

Et, possédé du démon de la haine.

Vers le palais, à sa suite, il entraîne

Les citoyens, de sa rage enivrés.

Et cependant l'adroite enchanteresse Voudrait, au gré de son art infernal.

Punir d'Ogier l'infidèle tendresse.

Et l'accabler du bonheur d'un rival.

Elle voudrait dérober à la gloire, Du roi lombard le généreux vainqueur, Pour Ophélie enflammer son grand cœur, Et lui ravir les fruits de sa victoire. De sa baguette elle frappe; et soudain A son pouvoir la terre obéissante.

Près du palais, d'un merveilleux jardin A déployé la pompe éblouissante.

Poèmes héroïques, 220

Là, le printemps rit, au sein des hivers;

Les hauts sapins, les palmiers toujours verts

Vont balançant leurs souples colonnades;

L'onde bondit en limpides cascades.

Et son murmure, au loin charmant les airs,

A la douceur des plus tendres concerts.

Sous la feuillée, à la voix de Morgane,

Le luth en main, un groupe de beautés,

Laissant flotter son voile diaphane.

Par ses regards, invite aux voluptés

L'hôte nouveau de ces lieux enchantés.

Philtre d'amour plus dangereux encore,

Un pur nectar aussitôt a coulé.

Nectar charmant, que la vermeille amphore

Dans son cristal a longtemps recelé :

Il réunit au parfum de la rose

Le vif éclat des plus fraîches couleurs ;

Dans les bosquets, Morgane le compose

Du suc des fruits et de l'esprit des fleurs.

« Grand roi ! permets qu'à tes vaillants trophées

J'ose enlacer les myrtes amoureux !

Lui dit Morgane. Un dieu créa les fées

Pour le bonheur des amants et des preux.

L'amour t'attend sur la couche odorante.

Dit-elle encor; ces nymphes sont à moi :

Leur voix est tendre et leur bouche enivrante.

Tu peux choisir, la plus belle est à toi ! »

Charles se tait; il garde un front sévère :

« Contre l'amour mon cœur s'est affermi.

Dit-il. J'implore une faveur plus chère.

CEuvres de Millevoye.

Le fier Roland, mon neveu, mon ami, Peut-être, hélas! sur la rive étrangère, A rencontré le malheur ou la mort...

Savante fée ! instruis-moi de son sort. » Traçant en l'air un signe symbolique :

« Fils de Milon ! dit-elle, quel transport T'enchaîne aux pas de l'ingrate Angélique .'' Elle te fuit, elle insulte à tes feux : Aux faibles sons d'un luth voluptueux.

Elle et Médor, sous des ombres fleuries, Chantent l'amour... l'amour !... Ah ! malheureux ! Leurs chants pour toi sont l'hymne des furies. Ce bois profond, de chênes couronné.

Qui sait? peut-être a voilé leurs caresses^ Leurs longs baisers, leurs brûlantes ivresses !... Qu'il tombe ! » Il dit ; sous son bras forcené. Le chêne éclate et meurt déraciné.

Charles frémit de l'oracle funeste.

Mais, tout à coup, des accords ravissants Frappent Morgane ; une extase céleste Vient par degrés enchaîner tous ses sens : « Qu'ai-je entendu? dit-elle, quels accents! Est-ce le chant des magiques Orphées ?

Est-ce ta lyre, immortel Obéron?

Non. Brise-toi, luth impuissant des fées! C'est un mortel : Arioste est son nom. N'entends-tu pas la voix aérienne.

De ton Roland , signaler les travaux ?

Avec sa gloire, elle chante la tienne : Dans l'univers tu n'as plus de rivaux;

Poèmes héroïques, 231

Console-toî, même de Roncevaux! »

La docte fée^ en planant sur les âges, De l'avenir lisait ainsi les pages.

Charles l'écoute avec étonnement.

A ses côtés cependant elle range De ses lutins la légère phalange, Et dit tout bas : « Nous touchons au moment Que j'ai promis à mon ressentiment.

Secondez-moi, gracieuses sylphides!

Arbre d'amour ! arbre que j'ai planté ! Trouble ses sens de tes charmes perfides Et des erreurs de ton prisme enchanté; Et qu'aujourd hui la haine et la vengeance Avec l'amour marchent d'intelligence ! » Près du héros, qu'elle aspire à charmer, S'empresse alors chaque aimable sylphide, Et la plus jeune, en souriant, le guide Vers les rameaux dont l'ombre fait aimer.

A peine il touche au magique feuillage. Que sur ses yeux se répand un nuage.

Environné de prestiges d'amour.

Il croit d'abord, au séduisant séjour.

Voir s'égarer, en de vertes allées.

D'autres beautés fuyant l'éclat du jour. Et seulement de leur pudeur voilées.

L'une bientôt enchaîna tous ses vœux.

Les vents jouaient dans l'or de ses cheveux : La plus modeste, elle était la plus belle; Et je ne sais quel charme en ses regards Disait d'avance, au vainqueur des Lombards,

232 OEuvres de Mil levoye.

Qu'elle serait aussi la plus fidèle.

Dans cette image, il avait reconnu Les traits si doux de la belle Ophélie, Ces yeux rêveurs et ce front ingénu, Chargés d'amour et de mélancolie; , Et, sur ses pas, de détours en détours, S' abandonnant au magique dédale.

Sous les berceaux d'où la myrrhe s'exhale, Toujours il suit l'ombre qui fuit toujours. « Prince, arrêtez, ou c'est fait de vos jours ! Un noir complot menace votre tête. »

A ces accents, Charlemagne s'arrête :

Il voit Ogier, qui, les regards troublés, Des chevaliers, par ses soins rassemblés, A précédé la phalange intrépide.

Devant ses pas, le jardin mensonger, L'Arbre d'amour, la charmante sylphide, Tout disparaît comme un songe léger.

La rage au cœur, Morgane frémissante Agite en vain sa baguette puissante; Au sein des airs reprenant son essor. Elle se tait; c'est menacer encor.

Vers Charlemagne, en partant, elle guide Les assassins, dont la troupe homicide Sert Adalgise et ses projets affreux :

Le météore à la clarté livide Est le flambeau qui marche devant eux; Dans leur fureur, silencieux et sombres. Tantôt épars et tantôt ralliés.

Ils s'avançaient tels que d'horribles ombres,

Poèmes héroïques. 233

Et frissonnaient, l'un de l'autre effrayés. Au fils du roi les portes sont ouvertes; Suivi des siens, le long des cours désertes. Il s'avançait à pas lents et sans bruit : Mais des clartés qui veillent dans la nuit Frappent sa vue; il s'arrête, il frissonne; Et l'espérance un instant l'abandonne.

« Dieu ! qu'ai-je fait ? dit-il. J'ai tout détruit ! Le traître Ogier, de mes projets instruit, De ce palais n'a-t-il pas pris la route ? Les chevaliers, pour leur maître alarmés, Debout encore et de leur glaive armés.

En ce moment, l'environnent sans doute... » Ils sont venus. Tremble, fier agresseur! Charles, sur toi, fond comme la tempête : Son cimeterre est déjà sur ta tête; La froide mort est déjà dans ton cœur. Le fer des preux jette sur la poussière, Des révoltés la foule presque entière; Le reste fuit, de terreur éperdu.

Et court au loin, sous quelque abri sauvage. Ensevelir son impuissante rage, Et le regret de son crime perdu.

Le souvenir de sa chute fatale Glace Adalgise, et sa témérité N'ose tenter une lutte inégale; Il cherche au loin l'ombre et l'impunité, Didier tremblant, que le remords oppresse, A révélé sa parjure faiblesse.

Coupable roi ! ton arrêt est dicté.

234 Œuvres de Millevoye.

Charles, forcé de condamner le crime, En l'immolant, regrettait la victime :

« Toujours punir! s'écria-t-il trois fois. Toujours punir est donc le sort des rOiS ! »

Soudain paraît, dans la salle isolée, Du criminel la fille désolée; Son œil est triste et son teint sans couleur, Et sous ses traits on eût peint la douleur. Elle tremblait, ainsi que la gazelle, Quand par hasard, au sein du bois profond. Elle aperçoit le chasseur vagabond.

Qui l'atteignit de sa flèche mortelle.

Charles pensif lève les yeux sur elle.

Oh ! qui peindra ses transports renaissants, Dès qu'il revoit cette sylphide aimable. Dont la présence enivra tous ses sens ! Il veut parler; un trouble inexprimable Fait sur sa bouche expirer ses accents. Brûlant d'un feu qu'il peut cacher à peine, Avec lenteur il s'était rapproché Du front charmant vers la terre penché; Il effleurait de sa brûlante haleine Ce front d'albâtre et ces cheveux d'ébène. Tremblant d'amour, il pressait une main, Qui frémissait dans la sienne oubliée.

Et, sur son sein doucement appuyée.

Pouvait compter les soupirs de son sein. C'en était fait : un seul instant peut-être, Et de ses feux il n'étaii plus le maître. Mais un héros, au devoir, à l'honneur,

Poèmes héroïques. 235

Sait immoler jusques à son bonheur :

« Fille adorable autant que malheureuse,

Rassurez- vous, dit la voix généreuse;

Beauté, vertus ont des droits sur mon cœur.

Didier vivra : les jours de votre père.

Par vous sauvés, lui paraîtront plus doux. »

Et, bénissant le prince tutélaire,

La vierge en pleurs embrassa ses genoux.

« La tendre fille est épouse fidèle,

Dit le héros. Je vous dois un époux.

Ogier vous aime, il est digne de vous :

Le plus vaillant mérite la plus belle.

— Jamais d'époux! jamais!... » s'écria-t-elle;

Et de ses traits s'enflamma la pâleur;

Et, le cœur plein d'un funeste présage,

L'infortunée, en voilant son visage.

Cacha du moins son trouble et sa douleur.

236 OEuvres de Millevoye.

CHANT CINQUIÈME

Quand, loin des cieux par la foudre ébranlés, De la tempête a fui le char funeste.

Les sept couleurs de l'écharpe céleste Rendent le calme à nos bords consolés : Ainsi la paix ramène dans Pavie L'amour, les jeux, l'espérance, et la vie. Les chants du barde et du gai ménestrel Ont du palais déjà frappé les voûtes.

Pour les héros, un brillant carrousel A préparé ses défis et ses joutes.

Dans les jardins, Ophélie et sa cour Du ménestrel écoutent la romance.

Chaque beauté proclame tour à tour Du grand vainqueur la gloire et la clémence : Seule, Ophélie a gardé le silence.

Et dans son sein recueille son amour.

Pâle et tremblante, elle croit voir sur elle Tous les regards à la fois s'attacher, Et découvrir la blessure cruelle.

Qu'à son cœur même elle voudrait cacher.

Poèmes héroïques. 237

Pour déguiser son trouble involontaire : « Ce roi puissant, dit-elle, de sa mère A les vertus et n'eut point les malheurs. Berthe jadis vécut pour les douleurs.

Beau ménestrel, sur ta lyre d'ivoire, Il m'en souvient, tu nous contas ses maux.-* Répète-nous la merveilleuse histoire. »

Le ménestrel fit entendre ces mots, Et sa parole enchaîna l'auditoire :

« Dans un vallon, de bois environné, Près de Lutèce, une obscure retraite Cachait son toit, de mousse couronné.

Un bon vieillard, pieux anachorète.

Depuis vingt ans, sous ce toit résidait ; Depuis vingt ans, de la Vierge céleste Il desservait la chapelle modeste.

Pauvre lui-même, au pauvre il accordait Quelques secours, et Dieu les lui rendait. S'acheminant vers le saint ermitage, Dès le matin, les habitants du lieu Venaient offrir au serviteur de Dieu Les fleurs, les fi-uits, et le simple laitage. Ils répétaient, d'une commune voix :

« Priez pour nous, Notre-Dame-des-Bois ! » Et chacun d'eux, du pieux solitaire, Dévotement allait baiser la croix, Et le missel, et le pieux rosaire.

« Une étrangère, au timide regard, Vint partager l'asile du vieillard.

Cette beauté se disait orpheline

238 OEuvres de Millevoye.

Et, sous le nom, le doux nom d'Azoline, Du bon ermite elle écartait l'ennui, Servait sa table, ou priait avec lui.

Lorsque l'hiver attristait la nature, Au jour tombant, elle chantait parfois La surprenante et tragique aventure Des trois enfants égarés dans les bois; Et quand la nuit s'étendait plus obscure, Pour revêtir la veuve et l'orphelin, Elle filait et le chanvre et le lin.

Ses chastes mains paraient le sanctuaire, D'un fin tissu voilaient le reliquaire.

Et tous les jours, pour la Reine du Ciel, Des supphants, recevaient en offrandes Les blonds épis et les fraîches guirlandes, Les fruits naissants et les gâteaux de miel. O ! comme alors l'œil charmé la contemple ! Plus d'une fois, devant ses traits si doux On fut tenté de fléchir les genoux :

On croyait voir la patronne du temple.

« Voilà qu'un soir un grave pèlerin, Arrivé seul de la cité prochaine.

S'avance et dit : « Nous n'avons plus de reine Et, de la part de notre souverain, Je viens ici déposer pour hommage Cent pièces d'or, aux pieds de cette image. » Ainsi parlant, de la main il montrait La Vierge sainte en son grossier portrait. L'anachorète et la jeune inconnue Se regardaient; l'étranger continue :

Poèmes héroïques. 239

« Jusqu'à ce jour, le spectre du hameau,

De la forêt le fabuleux château.

L'esprit des bois, le chêne aux sept merveilles,

De contes vains ont frappé vos oreilles,

Et mon récit pour vous sera nouveau. »

Lors, s'asseyant, non loin de la colline.

Entre l'ermite et sa belle Azoline,

Il conte ainsi la royale douleur :

« Non sans regrets, la reine Blanchefleur

Se sépara de sa fille chérie.

Berthe quitta sa mère et sa patrie.

Un diadème et la main d'un époux,

Présents trompeurs, l'attendaient parmi nous.

Pour la guider, Margiste fut choisie.

Cœur ténébreux, monstre d'hypocrisie;

En méditant un projet inhumain,

De notre France elle prit le chemin.

Elle s'éloigne, et sa fille avec elle.

La jeune Alise, à ses leçons fidèle,

De la princesse est le portrait vivant;

Entre elles deux l'œil hésita souvent.

De l'élever au trône de la France,

L'horrible mère embrasse l'espérance.

Aux assassins qui marchent sur ses pas,

Elle a de Berthe ordonné le trépas ;

Et la forêt silencieuse et sombre

Ensevelit ce secret dans son ombre.

Et d'un faux nom le crime revêtu

Obtint le rang promis à la vertu.

Quand l'imposture au trône fut assise.

240 OEuvres de Millevoye.

On chercha Berthe, on ne trouva qu'Alise.

Son règne affreux, qui démentait son nom

De Blanchefleur éveillant le soupçon

(Eh! qui pourrait tromper l'œil d'une mère?),

Elle accourut, perça le noir mystère :

Bientôt Margiste expira dans les feux;

On recueillit ses iniques aveux ;

Et sa complice, à l'échafaud ravie,

Au fond d'un cloîcre alla cacher sa vie.

Depuis ce jour, Pépin dans la douleur.

En son palais, seul avec Blanchefleur,

Pleure la mort d'une épouse ignorée.

D'un poison lent son âme est dévorée;

Triste, il succombe à son fatal ennui.

Homme de Dieu ! daignez prier pour lui ! »

« Il parle encore... Azoline éperdue Soudain s'écrie : « Aux pieds de votre roi. Bon pèlerin, venez, conduisez-moi!

A ses regrets Berthe sera rendue.

— Elle respire ! — Elle est devant vos yeux. » L'astre du soir alors blanchit les cieux. Le pèlerin la regarde... ô surprise !

Dans tous ses traits il revoit ceux d'Alise : « Bonté du Ciel ! Embrasse ton époux, Berthe ! c'est lui que le sort te renvoie... » Le saint pasteur versa des pleurs de joie, Et de son maître il pressa les genoux. Quand de minuit l'étoile radieuse Revint briller sur l'enceinte pieuse.

Il consacra ces nœuds touchants et doux.

Poèmes héroïques. 2^1

La sombre nuit achevait sa carrière :

Berthe, à Pépin, conta comment ses pleurs Surent fléchir une main meurtrière; Comment enfin la Vierge des douleurs Lui fit ouvrir la porte hospitalière.

Au point du jour, son bâton blanc en main, Le bon vieillard, de la reine nouvelle. Suivit les pas*; mais, le long du chemin. Il soupirait, songeant à sa chapelle :

Le roi, dit-on, le fit son chapelain.

Berthe régna, sans en être plus fière; Dans le palais, comme sous la chaumière, Pour revêtir la veuve et l'orphelin.

Elle filait et le chanvre et le lin : On la nomma Berthe la filandière. »

De Berthe ainsi répétant les malheurs, Le ménestrel, sous la verte feuillée, Par ce récit qu'interrompaient ses pleurs. Charma longtemps la troupe émerveillée.

Mais les hérauts ont élevé leur voix : « Accourez tous bénir les cieux propices, Et déposez le glaive pour la croix !

Fiers paladins ! Au dieu maître des rois, D'un jour si beau vous devez les prémices. Marchez au temple ! » Et du temple sacré On voit bientôt les vastes galeries Se revêtir de riches draperies; D'un lin plus pur l'autel est décoré.

A cet autel, où brille l'oriflamme, Le patriarche à pas lents est monté; II. 1 6

242 Œuvres de Millevoye.

Aux assistants ses mains ont présenté

Ce pain des cieux, nourriture de l'âme.

L'or d'un nuage enveloppait l'autel ;

Quand descendit l'Ange du sacrifice,

Qui transforma dans le pieux calice

Le vin mystique en un sang immortel.

Le prêtre enfin, aux oreilles charmées,

Fit retentir l'hymne cher au vainqueur,

Et les guerriers répétèrent en chœur :

« Louange au Dieu qui conduit les armées ! »

On entendit ce chant religieux.

Dont un pontife enrichit l'Ausonie,

Et dont jadis la sévère harmonie,

Sous Périclès, éclatait pour les dieux.

L'orgue y mêla ses sons mélodieux.

Charles priait au pied d'un oratoire :

Humble vainqueur, il prosternait sa gloire.

C'était ainsi que le héros pieux

Se recueillait au sein du sanctuaire;

C'était ainsi que le roi de la terre

Se préparait le royaume des cieux.

On sort du temple, et les lices désertes, Par les hérauts, à l'instant sont rouvertes. Superbe et jeune en sa maturité, Le grand monarque est assis sous la tente. On admirait sa libre majesté.

Son front serein, sa stature imposante.

Et de ses traits la douce gravité.

Sur cette foule^ à sa voix réunie, Il dominait : tel, aux bois d'Hercynie,

Poèmes héroïques. 243

L'arbre sacré, de ses puissants rameaux, Ombrage au loin les robustes ormeaux.

L'aigle, lui seul, repose sur sa tête ; Plus d'un trophée orne ses bras noueux; Et des forêts ce roi majestueux, Qui mille fois affronta la tempête.

Protège encor les fêtes et les jeux.

Non loin siégeait ce chancelier fidèle, Cet Archambaut, dont l'œil rapide et sûr Perce des lois le labyrinthe obscur; Cet Adélard, des sages le modèle; Cet Albion, dont les sanglants exploits Furent lavés dans les eaux du baptême ; Ce jeune Ecbert, qui, déchu de ses droits, De loin s'essaye au poids du diadème.

Et, s'instruisant sous un maître qu'il aime. Baise, à genoux, la main qui fait les rois.

Des nobles jeux l'écho, par intervalles, A répété le prélude guerrier; Déjà la voix des timides vassales Chante en ces mots la chanson d'Olivier, Aux faibles sons des légères cymbales :

Au doux pays que son ombre aime encor, Dès qu'Olivier jadis reçut la vie, Pour le doter, la Fée aux cheveux d'or Lui départit valeur et courtoisie.

Ses yeux à peine avaient vu le soleil, Qu'il palpitait au seul mot de victoire. Et que déjà son innocent sommeil Etait troublé par des songes de gloire.

244 Œuvres de Millevoye.

De la lueur du glaive menaçant, Combien de fois il effraya sa mère !

Combien de fois le héros grandissant Enorgueillit les cheveux blancs d'un père ! A sa merci tombait sur le préau Maint damoisel, en mainte cour plénière : Paraissait-il ? devant le jouvenceau, Les vieux barons inclinaient leur bannière.

Mainte beauté brûla pour lui d'amour;

Il fit rêver plus d'une châtelaine :

A son cimier l'on voyait tour à tour

De leurs cheveux flotter l'or ou l'ébène.

Terrible alors, contre les plus vaillants.

Il s'élançait, aussi prompt que la foudre ;

Environné de nombreux assaillants.

Il les comptait, mais couchés dans la poudre.

Advint qu'un jour, jour à jamais fatal ,

Il s'enfonça dans les vieilles Ardennes :

Là, répandu par un coup déloyal.

Son noble sang teignit le pied des chênes.

Consolons-nous : il est vivant encor;

Le paladin fut cher à la Sylphide ,

Et, sur son char, la Fée aux cheveux d'or

L'a transporté vers l'heureuse Atlantide.

A ces accents, des clairons et des cors Ont succédé les éclatants accords.

On a baissé l'importune barrière.

Un cri s'élève : « Honneur aux fils des preux ! » C'est le signal; et bientôt la carrière A disparu sous l'escadron poudreux.

Troublant soudain la belliqueuse fête,

Poèmes héroïques, 245

A la barrière, un inconnu s'arrête.

Un coursier noir porte ce chevalier; Noir est son casque et noir son bouclier; Sur sa cuirasse on lit ce mot : Vengeance. Vers Charlemagne, intrépide, il s'avance, Et dit : « C'est toi que j'ose défier ; Toi ! » Du héros la terrible joyeuse * Frémit déjà sous sa main furieuse.

Il est debout. S'empressant à la fois, Les paladins allaient punir l'audace Du discourtois, dont l'altière menace Se mêle aux jeux des paisibles tournois. Charles retient leur fureur vengeresse : « C'est à moi seul que le défi s'adresse, Leur a-t-il dit. Je veux bien déroger Jusqu'à soumettre un obscur étranger :

De cet honneur il est digne peut-être.

Malgré son casque et son noir écusson, A sa valeur je saurai le connaître.

Ou dans la poudre il me dira son nom. » Sur Fulgurin, à ces mots, il s'élance.

La rage au cœur, le farouche inconnu Pique des deux, serre sa forte lance; Mais, sans plier, Charles a soutenu De cet assaut l'horrible violence.

Autour de lui, la terre en a tremblé ; Et l'assaillant est lui-même ébranlé.

I. C'est le nom que les romanciers donnent à l'épée de Charlemagne. (ATo/e de l'auteur.)

2/^6 OEuvres de Millevoye.

Tous deux alors, d'une volte soudaine,

Semblent se fuir, et du bout de l'arène,

Plus menaçants, reviennent... Tel le flot,

Longtemps battu par le vent des orages.

En écumant se retire, et bientôt

D'un nouveau choc ébranle les rivages .

De l'étrier perdant l'utile appui.

Le forcené cède à l'atteinte affreuse.

Et de sa tête il frappe, malgré lui.

Du noir coursier la croupe vigoureuse.

Il va tomber : le royal paladin.

Noble vainqueur, le protège avec grâce,

Et, lui tendant une loyale main.

Retient sa chute et prévient sa disgrâce.

Jetant sa lance, il dit : « Fier étranger.

De cet essai mon âme est satisfaite;

Je t'ai sauvé l'affront de la défaite :

En t' éloignant, fuis un nouveau danger!

— Non, répond-il avec un cri de rage.

Je ne veux point de ta vaine pitié ;

Je veux ton sang, du mien fût-il payé.

Victoire ou mort ! Qui m'épargne m'outrage.

Victoire ou mort! Je suis prêt, défends-toi;

C'est un combat, et non plus un tournoi. »

Alors commence une attaque nouvelle.

De leurs coursiers, tous deux sont descendus

Le cimeterre en leurs mains étincelle;

Les coups fréquents, ensemble confondus.

Tout à la fois sont portés et rendus.

L'acier tranchant des lames aiguisées

Poèmes héroïques, 247

Frappe à grand bruit les visières brisées ;

L'éclair jaillit des mailles ^ des plastrons :

Aux champs d'Etna, tel et moins prompt encore

L'ardent marteau des nerveux forgerons,

A coups pressés bat l'enclume sonore.

Du chevalier le fer vole en éclats ;

Mais le poignard, préparé pour son bras,

A remplacé le large cimeterre.

Le front royal vient d'en être effleuré;

Le sang jaillit de ce front révéré.

Où sont écrits les destins de la terre.

A cet aspect, les pâles chevaliers

Poussent des cris, frappent leurs boucliers.

Rassurez-vous, élite généreuse!

De votre roi l'insolent agresseur

Est étendu dans la lice poudreuse :

Déjà du fer la pointe est sur son cœur.

« Relève-toi ! lui dit Charles. Vengeance

Fut ta devise, et la mienne est Clémence.

Je te fais grâce. — Et, moi, je me punis,

Dit le vaincu ; nos débats sont finis.

Voici l'instant qui nous réconcilie :

Demain, demain nous serons réunis. »

Il meurt... C'était le frère d'Ophélie.

248 OEuvres de Millevoye.

CHANT SIXIEME

Il était nuit; dans le royal domaine, On n'entendait que le souffle des vents, Qui frémissaient sur les vitraux mouvants, Et tourmentaient le feuillage du chêne; Ou quelquefois le monotone bruit Des surveillants, dont la voix assidue, Des vastes cours traversant l'étendue, Va mesurant les heures de la nuit.

Roi malheureux et plus malheureux père, Didier pleurait son fils privé du jour : Sa fille en deuil oubliait, pour un frère, Ce Charlemagne objet de tant d'amour.

Et cependant Charlemagne lui-même Touche peut-être à son heure suprême.

Tout le venin de l'horrible poignard Brûle son front et trouble son regard.

Morgane alors, de sa voix infernale.

Laisse éclater le farouche transport.

Et vient planer sur la couche fatale.

En murmurant des paroles de mort :

Poèmes héroïques. ^49

« Meurs ! poursuit-elle avec un cri de rage, Meurs ! Souviens-toi du jour où mon amant, Pour te sauver, détruisit mon ouvrage.

Et de mon art rompit l'enchantement.

J'avais juré de venger cet outrage; L'heure est venue et je tiens mon serment. »

Dans le palais court l'affreuse nouvelle; Du souverain le danger se révèle :

Sur tous les fronts se répand la pâleur; Le désespoir et la terreur muette Glacent les cœurs, et la foule inquiète Semble tranquille, à force de douleur.

Quand l'incendie aux dévorantes ailes, La nuit, s'attache aux toits des citadelles, Quand le beff"roi tinte à coups redoublés, Les citoyens, interdits et troublés.

Errent en foule autour de l'édifice, Et, sans tenter aucun secours propice, S'intimidant loin de se raffermir.

Dans le péril, ne savent que frémir.

Tels, dans l'effroi dont leur âme est atteinte, Les habitants de la funèbre enceinte, Laissant leur maître en proie à ses douleurs, Au mal cruel n'opposent que des pleurs. Plus le temps fuit, plus le danger s'augmente : Au front brûlant où siège le poison, La fièvre monte, et le sang qui fermente A menacé de rompre sa prison.

L'art ne peut rien; l'oracle d'Épidaure Pour nos climats était muet encore.

250 OEuvres de Millevoye.

Mais sur les rois veille un dieu protecteur; Rassurons-nous... Alors se fit entendre, Sous les balcons, une voix jeune et tendre. Elle attira les zélés serviteurs; Et, l'écoutant d'une oreille attentive, On entendit ces mots consolateurs Qu'accompagnait la guitare plaintive :

Sauvez les jours de votre souverain :

La Providence à son secours m'amène ; Je vous promets sa guérison soudaine.

Ouvrez la porte au jeune pèlerin.

Sauvez les jours de votre souverain :

En voyageant au mont de la Galice, J'ai recueilli plus d'une herbe propice; C'est le trésor du jeune pèlerin.

Sauvez les jours de votre souverain :

Peut-être , hélas ! pour finir sa souffrance , L'ange qui veille aux destins de la France, A pris les traits du jeune pèlerin.

L'adolescent, à la voix inspirée.

Ainsi chanta : ce ne fut point en vain. Aux serviteurs il disait : « Si demain Je n'ai sauvé cette tête sacrée.

Je veux périr, frappé de votre main.

Seul avec vous, près d'un roi que j'adore, Oh ! laissez-moi veiller jusqu'à l'aurore. » Ses yeux en pleurs, ses accents ingénus Ont désarmé l'inflexible refus.

Dieu ! quelle nuit d'éternelle durée !

La voix éteinte et la marche égarée, Les chevaliers, désarmés à demi, Redemandaient leur maître et leur ami, Et parcouraient, avec inquiétude, Des corridors la longue solitude.

Ils s'abordaient, en se pressant la main, Se regardaient d'un œil triste et sans larmes, Et dévorant leurs mortelles alarmes.

Silencieux, reprenaient le chemin.

Les uns, du Ciel implorant un miracle.

Allaient prier pour le prince adoré.

Et sur l'autel, près du saint tabernacle. Offraient pour lui le cierge consacré.

Ils répétaient : « Que le Dieu des empires Daigne un instant te regarder d'en haut, O Charlemagne! et demain, s'il le faut. Nous mourrons tous, pourvu que tu respires. » Sur les perrons, les autres rassemblés Incessamment levaient des yeux troublés Vers cette lampe obscure et vacillante, Dont la clarté tristement avait lui.

Et qui, du roi compagne défaillante.

Peut-être encor doit durer plus que lui.

Enfin paraît l'aurore désirée ; Elle paraît ! De la chambre du roi Les preux en foule ont assiégé l'entrée. Tous palpitant d'espérance et d'effroi.

A leur approche, ô bonheur! ô merveille! Le roi chéri doucement se réveille :

252 OEuvres de Millevoy e.

Il croit sortir d'un songe plein d'attraits;

Un calme heureux respire dans ses traits.

Du pèlerin^ ce bienfait est l'ouvrage.

Les chevaliers, tour à tour, sur leur cœur,

Veulent presser l'enfant libérateur.

De ses deux mains il voile son visage.

Chacun sourit, et dans cette candeur

Croit du bienfait démêler la pudeur.

Ou l'embarras naturel au jeune âge :

On s'abusait. Mais l'ami d'Isambart,

Du pèlerin s'approche, et le supplie

De contenter leur avide regard...

Ah ! malheureux ! peux-tu savoir trop tard... ?

Tu l'as voulu : reconnais Ophélie !

Bientôt, hélas ! finiront ses destins.

Déjà la mort, sur ses lèvres muettes,

Change la rose en pâles violettes;

Son front est morne et ses yeux sont éteints.

Elle périt, la vierge magnanime!

Elle périt, volontaire victime;

Et les poisons, par sa bouche aspirés,

Jusqu'à son cœur arrivent par degrés.

En ces instants, belle de sa mort même,

Vers le monarque, elle lève les yeux.

Et, souriant du sourire des cieux :

« Prince, je touche à mon heure suprême.

Or, apprenez le secret du tombeau.

D'un long tourment le trépas me délivre...

J'aimais un roi... Pour lui je n'ai pu vivre...

Pour lui je meurs... et mon sort est trop beau ! )

Poèmes héroïques, 253

Elle a parlé : son âme au ciel s'élance, Et de la mort tout garde le silence.

Lors on crut voir l'ange du dernier jour, Qui la couvrait de son aile d'albâtre; Et tout à coup le nocturne séjour Sembla rempli d'une clarté bleuâtre Et d'un parfum d'innocence et d'amour.

Le lendemain, en pompe solennelle, On emporta la dépouille mortelle De cet objet autrefois si charmant.

Et sous les murs de la sainte chapelle, On éleva son simple monument.

Pour signaler sa puissance nouvelle.

En vain la pourpre, ornement des Césars, Est préparée au vainqueur des Lombards ; En vain les murs de la ville éternelle Ont vu flotter les sacrés étendards ; De l'Occident l'empire en vain l'appelle : Rien ne distrait ses douloureux ennuis ; Il croit toujours voir l'ombre virginale, A ses côtés, errer durant les nuits.

Jusqu'au lever de l'aube matinale.

Un soir, encor il voulut une fois S'acheminer vers l'enclos soHtaire, Pour y pleurer cette fille des rois.

Qui récemment avait quitté la terre.

Au lieu fatal, seul, il s'était rendu... De longs soupirs ont frappé son oreille; Il aperçoit, sur la pierre étendu.

Un malheureux qui sanglote et qui veille.

C'était Didier. Sur la terre isolé,

A ses regards son vainqueur s'offre à peine,

Qu'il lève au ciel un regard désolé.

Puis sur la pierre aussitôt le ramène.

Pâle et troublé, du misérable roi

Charles s'approche, et dit : « Pardonne-moi!

Sur ce tombeau le regret nous rassemble;

Et dans la nuit nous gémirons ensemble.

Tout a fléchi sous mes coups triomphants.

Et cependant, comme toi, je soupire !...

Si je ne puis te rendre tes enfants,

Je veux du moins te rendre ton empire. »

Didier se tait, sourit amèrement,

Et de l'enclos s'éloigne lentement.

Le cloître saint, Thébaïde profonde.

Ensevelit ce prince infortuné.

Oui, devant Dieu nuit et jour prosterné.

Goûte une paix qui n'est point de ce monde.

Du cénobite il apprend à souffrir.

En attendant qu'à son heure dernière.

Roi pénitent, sur un ht de poussière,

Le Christ en main, il apprenne à mourir.

Chaque minuit, l'airain du monastère Sonne trois fois : à ce nocturne appel. Les habitants de la cellule austère Prennent la croix et le pieux missel.

Et, les pieds nus, vont embrasser l'autel. Leurs chants aux cieux montent pour Ophélie; Et, répondant à leur voix affaiblie, L'orgue soutient de ses plaintifs accords

Poèmes héroïques. 255

La litanie et le psaume des morts.

Couvert de cendre et vêtu de la haire, De tout son corps pressant les froids parvis, A ces accents le royal solitaire Mêle tout bas quelques vœux pour son fils. Mais, d'Ophélie honorant la mémoire.

Une chronique, et nous devons l'en croire, Atteste encor que le vaillant Ogier, Jusqu'au trépas, resta son chevalier, Et désormais porta l'armure noire.

Le jeune pâtre, au pied d'un chêne assis, A l'étranger dit la touchante histoire, Et l'étranger se trouble à ses récits.

Plus d'une belle en ces lieux égarée.

Triste, et plaignant la mort prématurée. Sur le tombeau que ses pleurs ont mouillé, Laisse, le soir, son bouquet effeuillé.

De souvenirs l'âme encor poursuivie.

Souvent le roi vient lui-même en secret S'y recueillir, et donner un regret A la beauté, qui lui donna sa vie.

ALFRED

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