DE LA NATION
Pièce couronnée par VAthènèe de Lyon qui en a propose le sujet en 1801 ^
Je respire : à la fin^ j'ai chassé mon libraire. A ses soins fatigants je devais ce salaire; Ma bile avait besoin de s'épancher sur lui. Depuis assez longtemps, ce colporteur d'ennui, De ses romans du jour, coup sur coup, m'assassine;
I. Cette satire, dont la première édition avait paru, à Paris, chez Capelle, an XI-1802, in-12, fut ajoutée ensuite à la seconde édition des Plaisirs du Poète, en 1804, ^^ "'^ pas été réimprimée depuis.
326 Œuvres de Mill evoye.
Non, je ne lirai plus que Molière et Racine. C'en est trop, je suis las de ces tristes récits, Gigantesques enfants de cerveaux rétrécis; Loin de moi ces cachots, ces lampes sépulcrales, Ces spectres échappés des rives infernales, Et ces châteaux affreux, noir séjour de la mort. Avec leur tour de Y Est, ou du Sud, ou du Nord! Je hais tous ces romans, dont la lecture aride Dessèche mon esprit et laisse mon cœur vide.
Autrefois, Don Quichotte et ses nobles travers Egayaient mes loisirs, au vSein des longs hivers; J'y puisais, en riant, des leçons importantes. Que ne peux-tu revivre, ingénieux Cervantes! Oh ! combien tu rirais de nos romans nouveaux, Et de nos écrivains, plus fous que ton héros! Comme l'on te verrait, dans tes malignes pages. Fronder le sot orgueil de ces chétifs ouvrages ! Et comme ton curé, frémissant de courroux, Soudain au feu vengeur les condamnerait tous !
Et toi, conteur brillant, peintre aimable et fidèle, Arioste ! reviens nous servir de modèle ! Vif et souple écrivain, doux tourment des lecteurs. Fantastique habitant du pays des erreurs : Le croiras-tu ? Le Moine et la Nonne sanglante Font oublier Roland, Roger et Bradamante ! Des portraits monstrueux ou de maigres pastels Remplacent aujourd'hui tes tableaux immortels. IJ Esprit a rabaissé le vol de la pensée ;
Satires. 327
Les Beaux-Arts sont en deuil; et triste et délaissée, La Gloire, gémissant sur ses lauriers flétris, Contemple avec douleur ses fastes appauvris. Le Dieu des vers lui-même a perdu son délire; Vn murmure plaintif vient errer sur sa lyre : Il soupire, il languit, méconnu des mortels; Le feu sacré s'éteint sur ses derniers autels. Un nouvel ennemi menace sa puissance ; Du noir roman, le Drame a reçu la naissance; Il vient, les yeux hagards, le bras ensanglanté. Et son père lui-même en est épouvanté.
Par ce monstre aujourd'hui la scène est investie : Il fait fuir Melpomène et larmoyer Thalie, Veut régner en despote, et, du même poignard, Immole le bon goût, et la raison, et l'art. Ses infernales sœurs, les noires Pantomimes, O Racine ! ont proscrit tes ouvrages sublimes : Il faut parler aux yeux, et tu parlais au cœur. Le Théâtre n'est plus qu'un triste champ d'horreur. Dramaturges fameux, poursuivez ! Que nos belles Viennent s'épanouir, à vos pièces nouvelles. Faites, comme Shakspeare, avec un art divin. Trébucher sur la scène un héros pris de vin; Et placez, comme lui, dans vos drames célèbres. De grossiers fossoyeurs, mauvais plaisants funèbres: Ainsi l'on vous verra, copistes effrontés. Imiter les défauts, sans saisir les beautés.
Plus funestes encor, des romans condamnables Osent mêler l'histoire avec d'absurdes fables ,
328 Œuvres de Mîllevoye.
Et d'un nom respecté revêtant des erreurs, Abusent aisément les vulgaires lecteurs.
Pour eux, tout se confond. Leurs lignes mensongères Changent les lieux, les temps, les mœurs, les caractères ; Portent, à l'avenir, des traits défigurés; Flétrissent sans pudeur les noms les plus sacrés ; Du siècle qui n'est plus compromettent la gloire... Eh! n'est-ce point assez des fautes de l'histoire. Sans que d'autres romans, avec impunité, Aillent mentir, pour elle, à la postérité !
Peindrai-je des romans plus vils, plus exécrables?
Faudra-t-il d'Augias nettoyer les étables !
Quels dégoûtants ramas de lubriques fureurs.
Raffinement affreux de tranquilles horreurs !
Quel écrivain sans mœurs, sans honneur et sans honte.
Quel monstre a pu tirer, des bourbiers d'Amathonte,
Ces tableaux révoltants, hideux d'impureté,
Et qui feraient haïr jusqu'à la volupté!
Qui peut voir, sans frémir, la brutale licence
Profaner dans sa fleur la timide innocence,
Le vice prospérer; la vertu, dans les pleurs,
Se débattre et tomber sous le poids des malheurs!...
Désigner cet écrit, c'est peindre tous les crimes...
Muse! efface son nom, il souillerait mes rimes.
Moins obscène, Faiiblas n'est que plus dangereux : Son style est séduisant, ses effets sont affi-eux. Linval, simple et timide, heureux, mais sans ivresse. Echappant à l'enfance, attendait la jeunesse ;
Satires. ^zc)
Aucun désir encor ne troublait son sommeil,
Aucun songe brûlant ne hâtait son réveil ;
Sa vie était tranquille et son àmc était pure.
Un jour a tout détruit ! La perfide lecture
De ce livre, chargé de portraits odieux,
A déchiré le voile épaissi sur ses yeux.
Déjà l'adolescent, qu'un feu secret dévore,
Cherche, désire, apprend et veut apprendre encore.
Un héros jeune, aimable, heureux, indépendant,
Le séduit, et bientôt le lecteur imprudent
S'attache à ses destins et le choisit pour maître.
Il quitte, d'un œil sec, les lieux qui l'ont vu naître,
Lieux si chers, et pour lui désormais sans douceurs ;
Son père déjà vieux, ses innocentes sœurs.
Sa mère qui gémit... Elle en mourra... n'importe !
Rien ne peut l'arrêter, et son malheur l'emporte.
Il part. Heureux encor si ses vœux criminels
N'ont déjà convoité les trésors paternels !
Heureux, si, de ses mains, au crime moins novices.
Il ne les ravit point, pour en nourrir ses vices.
Et s'il n'a point encor follement dispersé
Cet or laborieux, avec peine amassé!
Quand son cœur, détrompé d'une erreur qui l'enchante.
Sentira du remords la pointe déchirante ;
Quand il sera réduit, dans l'horreur de son sort,
A demander au Ciel le bienfait de la mort,
Alors, sous les lambeaux qui couvrent la misère,
Il se ressouviendra qu'il eut jadis un père.
Il reviendra chercher ses parents malheureux...
Mais trop tard ; le tombeau sera fermé sur eux !
330 OEuvres de Millevoye.
Telle est de ces écrits l'impression funeste.
O mère! arrache-les à ta fille modeste;
Cours, hâte-toi... Peut-être il n'est déjà plus temps!
Depuis que Célimène adore les romans,
Tout en elle est changé. Distraite, embarrassée,
Célimène n'a plus qu'une seule pensée ;
Son maintien la trahit; ses yeux, chargés d'amour,
S'entr'ouvrent avec peine à la clarté du jour.
Quelquefois, sans sujet, elle verse des larmes;
Un feu secret flétrit et dévore ses charmes :
La fraîcheur, l'enjouement, l'heureuse aménité,
Oui voile la laideur et pare la beauté,
Tout est perdu pour elle. En désordre, égarée.
De désir palpitante et d'amour altérée,
Elle rêve un amant, elle appelle un vainqueur!
Qu'un séducteur alors, épiant sa langueur,
S'offi'e à ses yeux, paré des grâces du jeune âge;
Qu'une feinte candeur colore son langage ;
Qu'il flatte habilement son erreur et son goût.
Son cœur attend l'amour, l'amour obtiendra tout.
Déjà le repentir a suivi la faiblesse ;
Après l'avoir séduite, un ingrat la délaisse...
Peut-être on la verra, dans un réduit obscur.
De nos Phrynés, un jour, grossir le nombre impur.
Des temples de Vénus dangereuse prêtresse.
Changer, en calculant le prix d'une caresse,
Le plaisir en trafic et l'amour en métier.
Et vendre le remords à qui le veut payer.
Peut-être, méditant l'horreur d'un suicide,
Elle gagne à pas lents une rive homicide,
Sati
res.
Frissonne; mais, s'armant d'un courage nouveau, Prend la mort pour refuge et l'onde pour tombeau. De ces égarements, trop coupables ministres, Oui ne vous maudirait, à ces tableaux sinistres? Vous avez, corrompant nos esprits et nos cœurs, Sapé les fondements de l'empire des mœurs; Vous marchez, entourés des vices et du crime. Et chacun de vos pas rencontre une victime.
O vous, nos bons aïeux! vous n'aviez point nos goûts, Et vos plaisirs, plus purs, étaient aussi plus doux! Un sage, à ses enfants, dans vos longues soirées. Lisait du livre saint les pages révérées, Mêlait quelques leçons à ces pieux récits. Des vertus de son père entretenait ses fils; Sa fille à ses côtés, d'une voix douce et pure, Achevait quelquefois la touchante lecture. Oh ! comme, en l'écoutant, le cœur est suspendu ! On dirait que sa bouche embellit la vertu. De grâce et de pudeur, rare et parfait modèle, Elle est simple, ingénue, et sage autant que belle. Et, lorsque son cœur bat pour la première fois, La raison est toujours d'accord avec son choix. Un penchant vertueux se montre sans mystère, Elle voit son amant, sous les yeux de son père : Le Ciel bénit leurs feux, et l'hymen, à son tour. Vient serrer les doux nœuds qu'a commencés l'amour.
De nos jours, ces vertus ne sont qu'un ridicule : Les devoirs les plus saints s'immolent sans scrupule;
332 Œuvres de Millevoye.
Ce jeune enfant... il souffre! On ne plaint point son mal. Il appelle sa mère... et sa mère est au bal !... Mère! elle ne l'est plus. Voluptueuse, ardente, Vojez-la, tout entière à la valse enivrante, Sous les yeux d'un époux, qui feint de ne rien voir. S'assurer l'avant-goût des plaisirs du boudoir. Partout, vice, folie, impudeur et scandale. Pourquoi donc, aveuglés par une erreur fatale. Ces deux époux, hier l'un de l'autre adorés, Brisent-ils aujourd'hui les nœuds les plus sacrés? Osent-ils, outrageant l'amour et la nature, Sous le nom du divorce, invoquer le parjure ? Et tous les orphelins, au mépris condamnés, Expiant dans les pleurs le crime d'être nés!... Je sens, sur ces objets de tristesse et d'alarmes. S'arrêter mes pinceaux, détrempés de mes larmes.
Voyez et répondez , écrivains malheureux !
Quel délire a dicté vos romans désastreux ?
Quel démon vous a dit : « Ecris, écris sans cesse,
« Fatigue l'imprimeur et fais gémir la presse !
« Ne te repose point : entasse, à tous moments,
« Sottise sur sottise et romans sur romans;
« Assouvis sans pitié U fureur qui t'anime,
« Et choisis la vertu pour première victime... »
Ma verve, à ce penser, s'allume de courroux!
Pour vous justifier, que m'alléguerez-vous .''
Le besoin? L'assassin, monstre en horreur au monde.
Le voleur qui m'attend dans la forêt profonde,
Doivent donc, comme vous, trouver grâce à nos yeux ?
Satires. 333
Non, il faut les absoudre, ou vous punir comme eux.
INIais, vous, jeunes auteurs, qu'un plus beau zèle enflamme,
Enfants abandonnés, que le bon goût réclame,
Si, plein d'un noble espoir, votre cœur s'est flatté
De fixer les regards de la postérité ;
Si de créer enfin le besoin vous consume,
Que de sujets plus beaux appellent votre plume !
Chantez les vrais plaisirs, la loyauté, les mœurs,
L'amour et l'amitié, doux besoin de nos cœurs;
Que l'humanité sainte en vos écrits respire !
A de vastes travaux, si votre orgueil aspire,
Consacrez des héros les belles actions;
Retracez à grands traits les maux des passions.
Par des portraits frappants, faites rougir le vice;
De lui-même effrayé, que le crime pâlisse !
Je veux que votre ouvrage utile, avec douceur,
Conserve du roman la forme et la couleur.
Un bon roman vaut mieux qu'un traité de morale :
De l'homme à l'écrivain rapprochant l'intervalle.
Il frappe tous les yeux, il parle à tous les cœurs;
Chacun y reconnaît ses penchants et ses mœurs.
La leçon, plus aimable et bien mieux retenue.
Dans le cœur attendri doucement s'insinue;
Sur un récit touchant on aime à revenir.
Et la lecture en nous laisse un long souvenir.
De Paul et Virginie, en traçant la peinture ,
Bernardin est encore peintre de la nature.
Quel ton de vérité ! Quel sentiment profond !
Avec l'âme de Paul, mon âme se confond.
^34 OEuvres de Mil levoy e.
Ange de la pudeur, je crois voir Virginie Remonter vers les cieux, sa première patrie. Tout est simple, attachant; rien d'outré, rien de faux: Dans leur grandeur modeste, imitez ces tableaux. Peut-être un Aristarque, injuste et despotique, Accordera la palme à l'auteur emphatique. Qui, dans ses vains écrits, toujours vides de sens, Faisant choquer entre eux des mots retentissants. Exhale, à chaque page, en prose boursouflée, Le magnifique ennui de sa verve ampoulée. Bravez de tels censeurs : leur plaire est un défaut; Qui n'écrit que pour eux leur ressemble bientôt. Qu'importent leurs arrêts et leur vaine ironie? La Critique des sots est l'encens du Génie.
*ETRENNES AUX SOTS
En f^iveur du badinage, Faites grâce à la raison.
Figaro.
PREFACE DIALOGUEE