‹ ŒuvresChapitre 28 sur 192 · HOMERE MENDIANT · texte numérisé non relu

HOMERE MENDIANT

Beau séjour où l'Hermus épand ses flots sacrés, Ville chère à Junon, ville aux coteaux dorés, Dont la haute Sardène et son ombrage antique Couronnent les vallons et l'antre prophétique, Cumes ! je te salue. Au sein profond des nuits, Trois fois un heureux songe a flatté mes ennuis : Tout songe vient des cieux ; et Jupiter sans doute. De tes remparts divins m'a fait prendre la route, Seul avec cet enfant que Samos a nourri. Depuis douze soleils, sans secours, sans abri, Je me traîne à pas lents sur l'inculte rivage. Quelques fruits dédaignés de la brute sauvage, L'herbage impur vomi par le flot écumant. De nos corps épuisés sont l'unique aliment. Verra-t-on cet enfant, l'appui de ma misère, Mourir à mes côtés, en appelant sa mère ? Verra-t-on le vieillard, de rocher en rocher. Errer tel qu'un vaisseau privé de son nocher ? Mon guide m'a conduit au seuil de l'opulence :

()6 OEuvres de Millevoye.

Au nom de ce rameau qu'en ma main je balance, Laissez-vous attendrir à mes tristes accents, Portes d'airain ! tournez sui' vos gonds gémissants ; Et mon guide, ce soir, aux prochaines prairies. Enlacera pour vous les guirlandes fleuries . » Ainsi parle, accablé de ses cruels destins^ Un vieillard, dont les yeux pour jamais sont éteints ; C'est Homère ! A Lycus appartient cette enceinte, Où l'art des Doriens le dispute à Corinthe : Pour les parvis des Dieux le marbre réservé Soutient de son palais le portique élevé ; Cent vierges, qu'enfanta l'Inde voluptueuse. Couvrent de mets choisis sa table fastueuse. Et dans les coupes d'or épanchent en ruisseaux Les vins délicieux de Chypre et de Naxos, Jusqu'à l'heure où, lassé de la bruyante orgie, Il s'endort, aux doux sons des flûtes de Phrygie.

Le vieillard, sur le seuil, aux nombreux serviteurs, Atteste du foyer les Lares protecteurs, Le nom de suppliant, son âge et sa misère. De Lycus, qui déjà s'arme d'un front sévère, Il s'approche, et, fidèle au signe accoutumé. Baise humblement les bords du manteau parfumé : « O Lycus ! l'homme heureux, tel qu'un dieu sur la terre; Des biens de l'indigence est le dépositaire; Un favorable sort m'amène vers ces lieux : L'étranger, tu le sais, vient de la part des Dieux; Ne me dédaigne pas. La Prière, éplorée, Du puissant Jupiter est la fille sacrée.

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gies. 97

Xe me dédaigne pas, Lycus; mon seul trésor, Cette lyre envers toi peut m'acquitter encor. J'ai visité du Nil les campagnes fécondes; J'ai traversé la terre et parcouru les ondes : Les peuples m'entouraient; et les trépieds dorés Furent souvent le prix de mes vers inspirés. En écoutant mes vers, la docte Méonie Croyait d'Apollon même entendre l'harmonie; Et les vieillards charmés se levaient devant moi. J'ai chanté pour les Dieux, je chanterai pour toi. Puisse ma voix monter à la voûte étoilée ! Puisse de Jupiter la faveur signalée, De jours délicieux composer tes destins ! Que l'ambre le plus pur s'exhale à tes festins ; Que les Plaisirs, fixés dans tes belles demeures, Précipitent pour toi les pas légers des Heures; Qiie le char des moissons fatigue tes taureaux ; De tes saules nombreux, que les souples rameaux Ne suffisent qu'à peine à tresser les corbeilles. Qui rompent sous le poids des vendanges vermeilles! Et moi, je reviendrai sous ces toits éclatants, Ainsi que l'hirondelle au souffle du printemps, Saluer de nouveau tes sonores portiques. Et consacrer un hymne à tes dieux domestiques. »

« — Etranger, dit Lycus, porte ailleurs tes accords : Fais entendre ton hymne au sombre dieu des morts ; Il t'attend. Aussi bien, ta plainte m'importune, J'eus toujours en horreur l'aspect de l'infortune, » Triste, le cœur navré, le sublime vieillard

pS OEuvres de Millevoye.

Au ciel qu'il ne voit plus lève encor son regard; Il sort; mais, près du seuil, un instant, il s'arrête : « Que mes maux, ô Lycus ! retombent sur ta tête ! Puissent les immortels, justement irrités. Borner enfin le cours de tes prospérités ! Puisse ta dernière heure amener à ta porte. D'héritiers à l'œil sec une avide cohorte, Qui, dévorant tes biens, semble te reprocher L'obole que la mort paie au fatal nocher ! Toi, ville sans pitié, sourde aux chants du poète, Que pour tes murs ingrats la lyre soit muette ! Et qu'elle-même, un jour, la sévère Junon Abandonne à l'oubli ta poussière sans nom ! » Aussitôt de l'enfant la main compatissante Le guida vers les bords de la mer blanchissante ; Et, sur la grève assis, le vieillard, en ces mots, Chanta son dernier chant, au bruit mourant des flots :

M « O fleuve paternel ! beau Mélès ! doux rivage, |'|

Où Chritéis, ma mère, éleva mon jeune âge.

Quand Jupiter encor permettait à mes yeux

De voir les traits de l'homme et la clarté des cieux !

Frais vallons ! bois sacrés ! verdoyantes prairies !

Laissez, laissez du moins vos Nymphes attendries

Aux fidèles échos redire, quelque jour,

Votre Mélésigène exilé sans retour.

Et vous, dont je n'obtins, pour ombrager ma tête.

Qu'un stérile laurier, jouet de la tempête,

Muses, filles du ciel ! recevez mes adieux.

Je ne chanterai plus les héros, ni les Dieux,

Elégies. ()p

Ni les tours d'Ilion par les Grecs menacées, Ni l'épouse d'Hector devant les portes Scées, Ni d'Achille outragé l'inflexible repos, Ni le fils de Laërte au loin battu des flots. Déjà ma voix ressemble à la voix monotone De la faible cigale, aux premiers jours d'automne ; Déjà cessent pour moi les sons mélodieux : Muses, filles du ciel ! recevez mes adieux. »

Homère ainsi chantait, quand le dieu de la lyre Fit entendre ces mots, au fond du sombre empire : « O Parques, arrêtez ! L'Arbitre souverain Ravit les jours d'Homère à vos ciseaux d'airain. » Il dit, et l'enleva dans le sein du nuage; Et l'enfant de Samos resta seul sur la plage. Les Sirènes, dit-on, ces Muses de la mer. Recueillirent le chantre aimé de Jupiter; Et quand, la lyre en main, belles Achéloïdes ^ Il charme de sa voix vos demeures humides. Le nocher se dérobe à vos enchantements ; Thétis même, du fond des gouffres écumants,. L'écoute; et, célébré par le divin Homère, Le nom d'Achille encor fait soupirer sa mère.

I. Les Sirènes étaient filles du fleuve Achéloiis. {Noie de l'auteur.)

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