‹ ŒuvresChapitre 37 sur 192 · DAVID · texte numérisé non relu

DAVID

PLEURANT SAÛL Et JONATHAS

Campagnes d'Israël ! terre délicieuse, Des regards du Seigneur si longtemps orgueilleuse ! Attristez- vous, pleurez Saûl et Jonathas. Gelboé ! couvre-toi des ombres du trépas. Puisse pour toi le ciel, avare de rosées, Ne rafraîchir jamais tes cimes embrasées ! De Saûl, de son fils, garde le souvenir^ Et raconte leur chute aux siècles à venir.

Harpe fidèle, ô toi dont les sons prophétiques Tempéraient de Saûl les accès frénétiques. Rappelle-moi ce jour de trouble et de douleur. Où l'altier Philistin trompa notre valeur; Où, dérobée aux vœux de la sainte vallée. Du Dieu des nations l'Arche fut exilée; Jour fatal, où Saûl, en son farouche ennui. Vit l'esprit du Très-Haut se retirer de lui.

126 OEuvres de Millevoye.

Il alla consulter l'horrible Pythonisse.

Évoqué du tombeau par un noir maléfice, Samuel apparut, et de la même voix Qui sur le trône assis faisait pâlir les rois : « Tremble , tremble, ô Saûl ! ton dernier jour se lève; Le glaive doit frapper qui régna par le glaive. Dieu s'indigne du meurtre et de la trahison : Malheur à toi ! malheur à toute ta maison ! »

Tandis qu'épouvanté de la voix du Prophète,

A l'exil, à la mort, il dévouait ma tête,

Ce Dieu, qui, sur le Nil, de son bras paternel,^

Protégea le berceau du fils de Jocabel,

Ce Dieu qui, m'inspirant une audace intrépide,

Fit tomber Goliath sous ma fronde rapide,

Daignait me réserver pour ses vastes desseins,

Et détournait de moi le fer des assassins.

Mais Saûl, même injuste, était encor mon père. Souvent, avec sa fille, épouse aimable et chère. J'allais me prosterner au tombeau de Rachel. Le chêne du Thabor et les monts de Bethel M'entendirent souvent, durant la nuit entière. Élever jusqu'aux cieux ma fervente prière; Hélàs ! et le soleil au milieu de son cours Me retrouvait encore , et je priais toujours.

Cependant je partis, et, d'une marche lente Traversai de Pharan l'immensité brûlante, Éphraïm et Silo, Séir et Bethzamé.

Elégies. I2j

Tantôt, pâle, abattu, par la soif consumé. Je me traînais, la nuit, sur des sables stériles, Aux tigi-es du désert disputant leurs asiles ; Tantôt, assis au bord des torrents irrités, Je comparais ma vie à leurs flots agités.

Oh! que n'ai-je perdu la lumière céleste, Avant que Jonathas, percé du coup funeste, Tombât comme la palme atteinte dans sa fleur ! Jonathas, seul ami qui fût selon mon cœur, Des vierges d'Israël ta mort flétrit les charmes ; La maison de Saûl est la maison des larmes; Et moi, comme Rachel, traînant au loin mes pas, J'ai dit : « Ils ne sont plus ! Ne me consolez pas. »

Peuple, cher à mon cœur, qu'un long regret consume, De vos honneurs cruels épargnez l'amertume. Il est d'autres devoirs : que, dans tout Israël, Par des gémissements, par un deuil solennel, La désolation soit neuf jours signalée.

Et durant ces neuf jours l'iVrche sainte voilée. Vos princes ont vécu; venez, et, l'œil en pleurs, A leur tombe récente apportons nos douleurs.

De ta couronne auguste Israël me décore, O Saiil ! de ton sang elle est fumante encore. A ton fils étaient dus ce sceptre et ce bandeau ; Mais il n'est plus de rois dans la nuit du tombeau. Héritage fatal! douloureux diadème.

Qu'autrefois dans Rama Dieu me légu'a lui-même

OEuvres de Millevoye.

Fallait-il que David te payât d'un tel prix?... Que n'habité-je ericor la terre des proscrits !

Campagnes d'Israël ! terre délicieuse,

Des regards du Seigneur si longtemps orgueilleuse !

Attristez- vous, pleurez Saiil et Jonathas.

Gelboé ! couvre-toi des ombres du trépas.

Puisse pour toi le ciel, avare de rosées,

Ne rafraîchir jamais tes cimes embrasées !

'De Saûl, de son fils, garde le souvenir,

Et raconte leur chute aux siècles à venir.

L'ARABE

AU TOMBEAU DE SON COURSIER

e noble ami, plus léger que les vents, Il dort, couché sous les sables mouvants.

O voyageur ! partage ma tristesse ; Mêle tes cris à mes cris superflus.

Il est tombé, le roi de la vitesse !

L'air des combats ne le réveille plus.

Il est tombé dans l'éclat de sa course : Le trait fatal a tremblé sur son flanc ; Et les flots noirs de son généreux sang Ont altéré le cristal de la source.

Ce noble ami, plus léger que les vents, Il dort, couché sous les sables mouvants.

Du meurtrier, j'ai puni l'insolence; Sa tête horrible aussitôt a roulé :

i^o OEuvres de Millevoy e.

J'ai, de son sang, abreuvé cette lance, Et sous mes pieds je l'ai longtemps foulé. Puis, contemplant mon coursier sans haleine, Morne et pensif, je l'appelai trois fois; En vain, hélas!... Il fut sourd à ma voix; Et j'élevai sa tombe dans la plaine.

Ce noble ami, plus léger que les vents. Il dort, couché sous les sables mouvants.

Depuis ce jour, tourment de ma mémoire. Nul doux soleil sur ma tête n'a lui : Mort au plaisir, insensible à la gloire. Dans le désert je traîne un long ennui. Cette Arabie, autrefois tant aimée.

N'est plus pour moi qu'un immense tombeau; On me voit fuir le sentier du chameau. L'arbre d'encens, et la plaine embaumée.

Ce noble ami, plus léger que les vents. Il dort, couché sous les sables mouvants.

Quand du midi le rayon nous dévore, Il me guidait vers l'arbre hospitalier ; A mes côtés, il combattait le More, Et ^a poitrine était mon bouclier.

De mes travaux compagnon intrépide !

Fier, et debout dès le réveil du jour, Au rendez-vous et de guerre et d'amour Tu m'emportais, comme l'éclair rapide.

Èlcgjes. 131

Mais, noble ami, plus léger que les vents, Tu dors, couché sous les sables mouvants.

Tu vis souvent cette jeune Azéide, Trésor d'amour, miracle de beauté; Tu fus vanté de sa bouche perfide ; Ton cou nerveux, de sa main, fut flatté. Moins douce était la timide gazelle ; Des verts palmiers elle avait la fraîcheur... Un beau Persan me déroba son cœur; Elle partit !... Tu me restas fidèle.

Mais, mon ami, plus léger que les vents. Tu dors, couché sous les sables mouvants.

LE MANCENILLIERi

Qu'il serait doux le baiser de ta bouche, O Zarina!... Je t'aime, et je suis roi. » Ainsi parlait le chef au cœur farouche, A Zarina, qui pâlissait d'effroi.

— « Fier Nélusko ! Zarina te révère ; Mais Zéphaldi, lui seul, est tout pour moi. » Jetant sur elle un regard de colère, Il répéta : « Je t'aime, et je suis roi. »

Puis, affectant un visage tranquille :

« O Zarina ! ce soir, je t'attendrai

Dans le bocage, au couchant de notre île. »

Et Zarina répondit : « J'y serai. »

1. Le Mancenillier, arbre des Antilles, faisait, dit-on, passer du sommeil à la mort quiconque reposait sous son ombre. On ajoute, je ne sais sur quel témoignage, que ce genre de mort était précédé de sensations délicieuses. (Note de routeur,)

Elégies. 15^

Il s'éloigna. L'insulaire, tremblante, Alla s'asseoir sous le mancenillier, Et commença, d'une voix faible et lente. Ce chant lugubre, et qui fut le dernier :

« Viens, Nélusko ! La feuille balancée Frémit au loin, sous les vents en courroux. Ta nuit d'amour sera triste et glacée.

Et mon sommeil sera paisible et doux. ^

« O charme pur ! ô voluptés nouvelles ! Esprit de l'air, est-ce toi que j'entends ? Viens-tu déjà m'emporter, sur tes ailes. Vers les bosquets de l'éternel printemps ?

« Je t'ai gardé le baiser de ma bouche. Mon jeune ami ! Viens te rejoindre à moi. Dans ce séjour, où le maître farouche Ne dira plus : Je t'aime, et je suis roi. »

Elle disait. Déjà, sur sa paupière^ Le long sommeil descendait lentement; Lorsque, à grands pas traversant la bruyère. Soudain parut Zéphaldi son amant.

Il la cherchait, O terreur! sous l'ombrage,

A peine il vit sa belle Zarina,

Qu'il reconnut le funeste feuillage ^

Et que d'horreur tout son cœur frissonna.

OEuvres de Millevoye.

Il la saisit, sous l'arbre solitaire,

Et dans ses bras l'emportant plein d'effroi

« O Zarina! parle, qu'allais-tu faire?

— Me dérober aux poursuites d'un roi. >

Le lendemain, la pierre accoutumée Avait reçu leur serment nuptial ; Et l'humble toit de la hutte enfumée Faisait envie au pavillon royal.

A leur passage, en tumulte on s'élance ; Et Zéphaldi répétait en chemin :

« J'ai la zagaie, et la flèche, et la lance. Et tout rival périra de ma main. »

Le roi, présent, dévore la menace; Son âme altière est contrainte à fléchir. Tel un torrent frémit, écume et passe, Au pied d'un mont qu'il ne saurait franchir.

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