LA VILLE DE TOULON
l'inauguration du nouveau théâtre
Dans ce palais qu'aux arts élève la cité,
Hôte qu'on n'attend pas, que nul n"a présenté,
Séduite par l'éclat des chants, de la lumière,
A la fête du jour j'apparais la première.
Qui suis-je ? Vous savez, vous tous qui m'écoulez,
Mon nom, qu'avec orgueil dans le cœur vous portez.
Je m'appelle Toulon. Transfuge de la Grèce,
J*eus pour berceau vos bords que la vague caresse,
Vos bords couverts de fleurs, Eden dont le soleil
Dans PArgolide seule éclaira le pareil !
Far votre rade immense ouverte aux nefs amies, Par vos écueils, couchés clans les eaux endormies, De leur patrie absente, aux aïeux exilés, Les souvenirs heureux étaient tous rappelés. Le rythme de la mer, qui dans la brise arrive, Guida mes premiers pas hasardés sur la rive ; Et depuis deux mille ans, vingt siècles bien comptés, J'ai grandi sur ces bords que je n'ai plus quittés.
Ah ! lorsque je naquis sur cette plage nue,
Comme vous eussiez fui si vous m'aviez connue !
Les sauvages indiens que cache la forêt
Pourraient seuls, aujourd'hui, rappeler mon portrait.
Car la mode d'alors serrait ma taille svelte
Dans la peau de brebis dont se couvrait le Celle,
Et, lorsque de la faim je sentais l'éperon,
Je disputais aux loups le gibier de Faron.
Sur ce rivage, en proie à d'effroyables luttes,
Je n'avais d'autre abri que quelques pauvres huttes,
Noir mélange de boue et des roseaux du bord.
A la place des quais, sur le carré du port
Où Puget a sculpté ses deux cariatides,
Croupissaient des marais et des varechs fétides,
Et mes premiers enfants n'eurent pour oreiller
Que l'algue qu'à leurs seuils le flot venait mouiller :
Tribus qui n'ont laissé de traces dans l'histoire
Que leur pêche célèbre au pied d'un promontoire.
La pêche du murex, dont on faisait sortir Un sang plus éclatant que la pourpre de Tyr
J'ai végété longtemps, obscure colonie,
Ou plutôt j'ai vécu d'une longue agonie.
Le javelot de Rome ou le fer sarrazin
Pendant quinze cents ans ont déchiré mon sein.
Pestes, sièges, combats, famine, deuil, misère,
J'ai tout subi. La mort m'étreignait dans sa serre
Et m'arrachait des mains, tyran sombre et jaloux,
Mille prospérités que je tressais pour vous.
Je résistais pourtant ; mes familles accrues
Construisaient, s'entassaient, mais dans d'immondes rues,
Dans Magnaque et Bastide, affreux échantillons
De ce passé couvert de honte et de haillons.
C'était l'a le Forum, l'Agora des ancêtres,
Coupé d'impurs ruisseaux, large au plus de deux mètres r
Noir cloaque, terreur de l'odorat, égoût
Dont chacun maintenant s'éloigne avec dégoût.
Cependant le Destin m'ouvre une ère nouvelle. A la France, à ses rois enfin je me révèle. Le Maure ne vient plus ravager mes moissons ; On bâtit sur mes quais, et l'essor des maisons
Monte au Pavé d amour : dons nom dont je 1
Ou*on l'ait débaptisé. . . même pour Lafayelle.
Henri quatre, ce roi que le peuple bénit,
Fait entourer mes flancs de bronze et de granit ;
Puis, grâces à Vauban, ma poitrine meurtrie
Devient le boulevard, la clé de la patrie.
Le? échos de la mer qu'attristaient mes sanglots
Retentissent au loin du chant des matelots,
Et mes golfes déserts, avec leurs monts pour cadres,
Se peuplent tout -à-coup de puissantes escadres.
Où vont-ils, où vont-ils ces vaisseaux que je vois Déployer dans les airs leurs frissonnants pavois ? Ils vont, sous le guidon d'illustres capitaines, Faire admirer la France aux nations lointain! En Egypte, par eux, Bonaparte et Kléber Pour vaincre l'Orient tombent comme Péclair ; Ils vont à Navarin, où la Grèce asservie Recouvrera par eux la liberté, la vie : Des pirates d'Alger ils vont purger les mers Et des chrétiens captifs ils vont briser les fers ; A travers le Bosphore ils vont, mèche allumée. Devant Sébastopol foudroyer la Crimée :
Enfin, cherchant plus loin de puis rodes exploits, Ils vont, pour y semer nos progrès et nos lois, Planter notre drapeau jusqu'au fond de la Chine ! Eh bien ! vive Toulon. . . et vive la marine !
Best à ses arsenaas où tant Je gloire a lui
|ac je «lois ma richesse et ma force aujourd'hui î
Pourtant, en comparant ce premier port de guerre
Au Toulon dont j'ai peint la détresse naguère,
J'entendais chaque jour dire de toutes parts
Que je n'avais rien fait encore pour les arts.
f/est vrai. Je gémissais qu'à Racine, à Molière
Notre ville ne fut pas plus hospitalière ;
Qu'à leur royal génie, en tous lieux célébré,
Elle ne put offrir qu'un grenier délabré :
Masure aux murs lépreux, que la fortune ingrate
Ne veut pas honorer du tison d'Erostrate,
Qui, depuis soixante ans, sous son toit de hangar,
Menaçait nos marins d'un nouveau Trafalgar.
Quypouvais-je, mou Dieu? les remparts d'Henri quatre
Ne m'avaient pas laissé la place d'un théâtre.
Celui qu'on décorait de ce nom était né
l'Anjou, le roi moine, ou sous le bon René : eux avaient vu, sur son étroite scène, Pleurer la Cendrillon, rire la Belle Arsène; Puis vos pères, friands du patois familier, Y vinrent applaudir Maniclo bouan groulier.
Les générations se léguaient d'âge en âge Au péril de leurs jours ce sordide héritage; Vous-même, après avoir vainement protesté, Vous-même, en rougissant, vous l'aviez accepté El vous auriez fini, martyrs de l'habitude, Par être ensevelis sous sa décrépitude.
Dieu vous a préservé d'un désastre pareil.
Dépouillant du passé le sordide appareil
J'ai vu, depuis trente ans, grandir mes destinées.
Depuis, j'ai vu Marseille et Nice, mes aînées,
Se rapprocher de moi par des chemins de fer ;
J'ai vu mes arsenaux s'étendre sur la mer,
La fortune m'ouvrir à deux battants ses portes,
Mes flottes se tripler plus belles et plus fortes ;
Depuis, il est venu le jour que j'appelais
Où la muse et les arts ont ici leur palais.
Oubliez maintenant mon obscure origine, L'avenir est plus beau que nul ne l'imagine.
A ses premiers rayons qu'ici vous saluez,
Pour m'ouvrir la mer Rouge on éventre Suez.
Ce grand œuvre accompli, ma raile aux eaux profonde
Sera le rendez-vous des vaisseaux des deux mondes.
Vous possédez l'Afrique aujourd'hui. — Vous aurez
Demain la Chine et l'Inde. . . et les nababs dorés,
Accourus de Madras, étranges estafetles,
Souriront aux Thouaregs assis sur ces banquettes.
Tout vous le prédit donc : la ville, avant cent ans,
Comptera dans ses murs deux cent mille habitans.
Le spectre du passé, devant cet horoscope,
Va se voiler la face et tomber en syncope.
Qu'importe le passé ! le présent est vivant.
Il n'est qu'un mot qui serve : en avant ! en avant !
Qu'il soit de mes enfants la devise unanime.
Oui, marchons vaillamment vers l'avenir sublime
Plus riche de faveurs qu'on n'ose en espérer.
Conquérons l'avenir. . . et pour l'inaugurer
Consacrons aujourd'hui ce temple digne d'elle
A la muse qu'aima la Grèce maternelle.
Comme j'en ai moi-même inspiré les travaux,
J'ai réclamé ma part de joie et de bravos.
J'ai voulu présider ma fête de famille
Et, dans la noble enceinte où tant de splendeur brille,
Complétant le bonheur qu'enfin je lui donnais,
Dire toute ma joie au peuple toulonnais.