POUR LES VICTIMES DU CHOLÉRA
De ces torrides bords que l'Indus et le Gange Comme deux constrictors étreignent de leurs nœud; De ces marais sans fond, dont leur flot limoneux Dans l'Océan indien roule l'ardente fange ;
De ces lacs insondés où les visqueux goémons El les glauques fucus forment des milliers d'iles ; < là grouillent la vipère et les longs crocodiles, Kl dont le vent de feu corrode nos poumons :
De ces lieux calcinés qu'on fuit et qui n'inspirent Au passant effaré que le deuil et la peur, S'exhale incessamment une impure vapeur, Une brume mortelle à ceux qui la respirent.
C'est le choléra, c'est ce poison si subtil Qu'on ne sait s'il est fait d'insectes ou d'atomes Et que, jusqu'à ce jour, la science des hommes S'est en vain demandée : en quoi consiste-t-il ?
C'est ce fléau qu'un souffle au loin sème et disperse Qui, de l'Asie, un jour, franchissant les déserts, S'élança vers le Nord par le chemin des airs. Ravagea l'Arabie et la Chine et la Perse ;
Puis, sous nos cieux, soustraits encore à sa fureur, Eclata tout à coup comme éclate une trombe Et, transformant l'Europe en une immense tombe, Sur tous les fronts vivants incrusta la terreur.
C'est le démon que rien n'arrête : ni ténèbres, Ni soleils, ni glaciers, ni fleuves, ni volcans : Et qui dans les cités, sur les mers, dans les camps Laisse tomber la mort de ses ailes funèbres ;
Qui va de l'équateur au pôle : qui bondit
Du palais opulent sur l'obscure chaumière ; Qui ne connaît enfin ni saison, ni barrière Et sur le monde entier étend son \ol mau lit.
Quatre fois la Provence, en moins de quinze années, S'est vue en proie aux coups du fléau redouté. Contre elle quatre fois ses fureurs déchaînées Ont jonché de cercueils son sein épouvanté.
Avignon la papale ; Aix, Arles, sœurs romaines : La grecque Massilie assise au bord des flots, Ces foyers de la gloire et de la force humaines, Ont payé leur tribut de deuil et de sanglots.
Toulon, le port de guerre aux deux rades fermées, Tout hérissé de tours, de forts et de vaisseaux, Toulon dont les remparts dèfîraient dix armées, N'a pu du monstre indien repousser les assauts.
Comme au Bengale on voit dans l'épaisseur des jongles
Sur un troupeau d'élans fondre les léopards,
Il s'est rué sur nous en imprimant ses ongles
Sur le front des vaisseaux, des forts et des remparts.
Nous avons tous revu cet Antéchrist à l'œuvre Pendant les derniers mois de l'été qui finit : Chaque famille a vu cette immonde couleuvre Pour baver son venin se glisser dans son nid.
11 n'a rien respecté : ni l'aïeul pâle et chauve, Ni l'enfance charmante aux longs cheveux bouclés, Ni la vierge dont Dieu visite seul l'alcôve, Ni la mère féconde aux seins de lait gonflés ;
Ni le soldat bardé de fer et de courage ;
Ni l'actif matelot sur la hune perché,
Qui combat corps à corps, la nuit, avec l'orage ;
Ni le brun laboureur sur le sillon penché.
Les sœurs de charité, ces anges de la terre ; Le médecin, le prêtre au chevet du mourant : Sexe, âge, rang, beauté, pleurs, dévoûment austère, Tout a servi de proie au tigre dévorant.
Les enfants dans leurs bras ont vu mourir leur père Le frère a vu tomber son frère à ses côtés.
Jamais, dans ces douleurs que la peur exaspère, De plus grands désespoirs vers Dieu ne sont montés.
Il en est même, hélas ! dont la frayeur immense A tué la raison, cet auguste flambeau ! Et que, dans les cachots où rugit la démence On a fermés vivants, comme dans un tombeau.
Ah ! du moins, lorsque Dieu, dans les âges antiques, Sur les peuples voulait que son ire tombât, Jl frappait d'un seul coup, et les fléaux bibliques En une seule nuit remplissaient leur mandat.
Quand le jour se levait, l'ire était assouvie ; Les vivants se comptaient, i!s enterraient leurs mort> Ils oubliaient ce rê\e infernal.. . et la vie Arrêtée un instant, retrouvait ses ressorts.
Mais le fléau moderne, hélas ! par sa durée Use, pour l'épuiser, tout le courage humain, Et, comme s'il prenait plaisir à la curée, Il épargne aujourd'hui pour mieux tuer demain.
Puis enfui, quanti repu rie sang et de victimes, Il creuse pour partir son sillage odieux, Les cœurs les plus vaillants et les plus magnanimes Succombent, foudroyés par ses cruels adieux.
Arrachons de nos fronts ce crêpe d'agonie. La délivrance au ciel vient de sonner pour nous. Nous pouvons respirer, notre épreuve est finie ; Aux pieds de Dieu vengé tombons à deux genoux.
Mais pour les survivants des cités qu'il visite, Tout n'est pas terminé quand l'hôte horrible part. Non, à l'heure où la vie en nos seins ressuscite, Aux maux qu'il a produits, chacun doit prendre part.
Voyez autour de nous ?. . . que de veuves voilées Appelant leurs époux dans la mort descendus ! Que' de mères pleurant, Rachels inconsolées, Leurs lils pleins d'avenir et pour jamais perdus !
Que d'ateliers joyeux où chantait l'industrie, Dorment sous les scellés, sans bruits, sans mouvements !
Que de blonds orphelins dont vers nous la faim cru-, Qui n'ont ni pain, ni toit, ni feu, ni vêtements î
Ah î que la Charité les couvre de son aile, Ces beaux anges si purs, si seuls, si désolés, Et que sa main répare, autant qu'il est en elle, Ces ruines, ce deuil, ces maux amoncelés.
Ce devoir nous échoit à tous ! — Vous dont la faite Assura le salut en ces jours désastreux, Qui rentrez, ramenant la paix«à votre suite, Riche ou pauvre, donnez, donnez au malheureux.
Oui, dans le tronc sacré que votre aumône tombe : Par elle que de biens Dieu nous a réservés ! Donnez au nom de ceux que consume la tombe, Donnez au nom de ceux que le ciel a sauvés.
Donnez, surtout, donnons pour que du divin Maître Les bras levés sur nous soient enfin désarmés, Pour qu'à jamais il noie aux bords qui l'ont \unaitr-. Le fléau qui nous a quatre fois décimés.