‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 1 sur 77 · A ELLE · texte numérisé non relu

A ELLE

J'ai écrit deux livres sur le poème de notre amour : l'un en prose, l'autre en vers. J'ai détruit le premier. J'ai conservé le second qui n'en est que la répétition sous une forme plus concise, plus générale et plus choisie. lia d'ailleurs l'avantage de n'être pas rempli des douloureux détails qui m'ont forcé à les fermer brusquement tous les deux.

Gœthe, le grand poète allemand que vous aimez et que nous avons lu si souvent ensemble pendant nos soirées heureuses, a fait les frais de plusieurs de ces poésies. Vous m'aviez, en

effet^ manifesté le plaisir que yous auriez à me voir traduire à votre intention, et en y as5>ociant votre nom, quelques-unes des compositions de l'auteur de Fai(5^ et de Marguerite^ et vous me les aviez signalées dans ce but.

J'ai obéi avec bonheur à ce désir et, pour mieux indiquer la source des pièces imitées ou traduites, dans le cas où elles oseraient déserter la chère et tranquille obscurité du foyer où elles sont écloses, je leur ai conservé le doux nom de Lieds dont Gœthe a lui-même baptisé les primeurs de son génie.

C'est en hsant ces chants publiés par M. Henri Blaze, que, pour satisfaire à votre vœu, j'eus Ja pensée d'en traduire, ou plutôt, je le répète, d'en imiter quelques-uns parmi ceux qui vous avaient le plus charmée.

Ces poésies constituent un genre très peu connu en France bien qu'il soit, pour ainsi dire, le genre national de l'Allemagne. De célèbres poètes tels que Ulhand, Wiihem Miller, Schiller et Gœthe même, ont jeté dans le moule populaire du Lied les poèmes de leur première jeunesse, et le peuple allemand sait aujourd'hui

par cœur ces chants ravissants, comme nous savons, en France, les hymnes de Déranger.

M. Henri Blaze a consacré en 4841, dans la Revue des Deux-Mondes^ un long et bel article aux Lieds. « Le Lied., dit-il, n'est ni la fable de La Fontaine , ni Tépigramme latine d'André Chénier, ni le couplet de Déranger ; et cependant il se compOise de certains éléments essentiels à chacun de ces trois genres de poésie. Le Lied est un de ces soulagements immédiats de la pensée, une de ces aspirations divines vers la nature et l'amour, qui tempèrent les nécessités quotidiennes et trompent les amertumes de la vie. »

En effet, les allures du Lied sont à la fois mélancoliques comme celles de Télégie, spirituelles et mordantes comme celles de la chanson, naïves et morales comme celles de l'apologue, superstitieuses et dramatiques comme celles de la ballade. Il a, en outre, le rare mérite d'être, en général, très laconique et de résumer la pensée qu'il exprime dans deux ou trois strophes qui l'encadrent inexorablement.

Le critique que je viens de citer, complète et

résume ainsi la définition qu'il en a donnée : « Les personnages du Lied appartiennent presque tous au domaine de la fantaisie. Ce sont des étoiles, des fleurs^ des gouttes de rosée et des brins d'herbe. Le Lied ressemble au rossignol de la légende. Il chante dans les arbres, au bord de l'eau , mais pour vous attirer vers son monde à lui, la rêverie ! Il appelle, et vous le suivez Vous le suivez toujours et les heures se passent. Au moyen-age, on eût dit des siècles.» Pour moi, ce qui m'a surtout séduit dans le Lied, c'est que le sentiment humain y intervient toujours au milieu des merveilles de la création qu'il célèbre, comme pour les couronner et les féconder ; c'est que la chaste divinisation de la beauté et de l'amour qu'elle inspire, y rayonne au milieu des autres passions mises en scène, comme un soleil parmi des planètes secondaires. C'est cette qualité exquise que je me suis efforcé de lui conserver dans les essais que ma témérité a osé tenter. C'est là la pensée dominante de ce livre et le nœud qui lie en faisceau ces fleurs auxquelles j'ai donné le nom peut-ôtre un peu trop idyllique de Bouquet de Marguerites.

Oui, le sentiment qui plane sur tous les autres, dans ces vers, c'est Tamour; aussi lorsqu'il s'agira de peindre un de ces mille souvenirs qui forment Theureux roman de la jeunesse, un de ces épisodes de l'adolescence, âge où le cœur s'épanouit à la vie a\ec taiit de sève et d'énergie, le Lied se chargera du tableau et il le fera en traits rapides et saisissant-, à propos de la chose la plus insignifiante en apparence : d'un jeu d'enfant, par exemple.

Quant à l'épigramme, si le Lied s'en mêle, il la décochera avec un aplomb imperturbable. Il ne blessera personne individuellement; mais le coup portera, soyez-en sûr, et il atteindra à vos cotés plus d'un jeune cœur qui s'en croyait à l'abri. Mais celte épigramme, je le répète, sera si pleine d'humour et d'originale bonhomie qu'on lui pardonnera sa piqûre de guêpe.

Le véritable élément du lied, c'est l'amour sérieux et sincère. Ce n'est qu'exceptionnellement qu'il s'amuse à faire le mécliant et le sceptique. Et c'est heureux pour lui, car on finirait par le haïr, lui dont le rôle est d'aimer et, par conséquent, de se faire aimer.

Certes, on trouvera que le lied saute avec un peu trop de brusquerie et de sans façon d'un sentiment à un autre dans l'espace de quelques vers. Les austères clas-^iques, que je vénère infiniment, pour ma part, diront peut-être que c'est de l'impertinence. Eh mon Dieu ! non, c'est tout simplement de l'étourderie, de l'insouciance , de renfantillage, de l'exubérance d'expansion si vous aimez mieux. Le lied est un sylphe espiègle qui butine sur toutes les fleurs sans vouloir épuiser le suc d'aucune, de peur de trouver le ver au fond du calice. Qui oserait l'en blâmer?

11 a pourtant ses heures de tristesse , de doute et de crainte. Et il a raison de craindre et de douter, car la douleur arrive toujours à son heure.

Il faut voir alors ses larmes, ses sanglots et son indignation à propos d'une tendre conversation surprise par une oreille jalouse aux aguets ; ou bien encore à propos d'une lettre d'amour interceptée par l'envie qui l'épiait et qui Va saisie au passage, comme l'épervier fait de la blanche palombe.

Mais sa colère dure peu. Il est trop follement amoureux pour garder rancune à qui ou à .|uoi que ce soit. Et vite il reprendra son thème favori, et ses strophes vous diront les miracles de résurrection qu'opère le sourire de la femme aimée.

Enfin^ le lied excelle surtout à peindre les déco.;ragements, les lassitudes de Tàme qui se sent abandonnée par l'amour dont elle a vécu et par qui elle a été heureuse ; mais il le fait sans injure, sans amertume et sans récrimination, bénissant au contraire le bonheur perdu, comme s'il respirait encore le parfum évaporé des joies évanouies.

Et si parfois il repousse les chers souvenirs dont rame s'enivrait, ainsi que d'un vin généreux, c'est pour retremper cette âme aux sources vives, au flot éternel de sève qui coule du sein de la nature, de l'œuvre immortelle de Dieu.

Lisez ce livre avec le cœur, ô vous qui l'avez inspiré. C'est avec le cœur qu'il a été écrit, en dehors de toute préoccupation d'art et de publicité. Pardonnez-m'en la désolante conclu-

sion II n'a pas dépendu de moi qu'elle ne fût toute différente. Cela eût pu dépendre de vous. Mais c'était la destinée. Or, la destinée, c'est le psoudonym<^. de Dieu ; et bien que le cœur saigne et plv ure sous ses coups, il faut accepter sans protestation et sans révolte les arrêts divins qui disposent, souvent contre nous-mêmes, de notre propre vie ici-bas.

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