‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 52 sur 77 · SUR LA MORT DE SA SŒUR · texte numérisé non relu

SUR LA MORT DE SA SŒUR

Dieu, dans son sein auguste hier l'a rappelée. La terre, sur son corps, fraîchement nivelée, Attend, pour se couvrir de gazons et de fleurs, Que l'esprit du repos, à Theure où le jour tombe. Moins oublieux que nous des hôtes de la tombe, Lui verse la rosée à défaut de nos pleurs.

Si rieuse et si belle à la vie arrachée

Comme l'herbe des prés que l'automne a séchée î

Pour le sombre inconnu partie avec frayeur

Bien qu'elle ail cru qu'en Dieu tout ce qui meurt renaisse

Tombée ainsi, dans tout l'éclat de sa jeunesse,

Des bras de sa famille aux bras du fossoyeur !

Oui ! c'est d'hier qu'elle est morte ! et, navrantes choses î Le rire épanouit déjà vos lèvres roses, Tièdes encore, hélas ! de son dernier baiser ; Et moi qui fut pour elle un étranger, peut-être Moi seul, qui le croirait?. . . je pourrais reconnaître La place où, dans la mort, on vint la déposer.

Vous dont le dévoûment consola sa détresse, Vous surtout qu'elle aimait de toute sa tendresse. Comme Rachel ses fils, Jacob son Benjamin, Déjà pour d'autres qu'elle, enfant, votre voix prie ; Son deuil vous paraît lourd et vos pieds, je parie, Ont de sa tombe obscure oublié le chemin.

Ah ! de tant de bonté, de vertus et de grâce S'il ne reste ici-bas ni souvenir ni trace.

Comme du frêle esquif qu'engloulit l'Océan ; Si l'homme, aux cœurs amis, ne laisse pas de vide, S'il descend lout entier dans le cercueil avide, Comment, devant la mort, ne pas croire au néant?

Pourquoi, Seigneur, pourquoi nous infliger la vie, Puisqu'aux meilleurs de nous elle est ainsi ravie Avant qu'ils aient vécu?. . . Quel infernal faucheur, Quel spectre inassouvi, quel ange de ténèbres Transforme ainsi nos jours heureux en nuits funèbres. Et flétrit la beauté, la joie et la fraîcheur?

Quel oiseau de malheur plane ainsi sur nos tètes ? •Quel vent effeuille, 6 Dieu ! les roses de nos fêtes Et brise l'épi vert qu'eût doré la moisson ? Qui souffle dans nos seins ces dévorantes fièvres. Et, dans la coupe d'or que tu tends à nos lèvres. Quand nous buvons l'amour mêle ainsi le poison ?

Quelle est cette vengeance implacable, inédite,

Qui frappe sans pitié rimmanilé maudite ?

Quel crime a donc commis, pour être ainsi traité.

Ce monde d'où le doute a banni l'espérance.

Où la mort à la vie ainsi fait concurrence.

Où ce que Tune enfante est par l'autre emporté?

Pourquoi tant de sueurs, pourquoi tant de misères. Tant d'affreux désespoirs, tant d'immondes ulcères. Tant de pervers instincts et tant d'affliction ? Pourquoi le mal enfin?. . . Dans ton œuvre immortelle En est-ce ainsi partout ? Ou la terre n'est-eile Rien que l'arrière-faix de la création ?

Comment l'aimerons-nous, puisqu^il faut qu'à éhaque heure Nous pleurions sur quelqu'un ou que sur nous Ton pleure ? Qui de nous désormais, la truelle à la main. Voudra, pour l'avenir, bâtir sur celte argile, Si le sol sous nos pieds est toujours plus fragile, Si l'œuvre et l'ouvrier n'ont pas de lendemain ?

Oui, la douleur, sur nous en souveraine rogne ; Oui, l'esprit se désole, oui la chair souffre et saigne ,• Ils subissent tous deux l'inexorable loi. Mais chacun d'eux contre elle en gémissant proteste, Car tu le sais, ô Dieu, dans ce combat funeste Notre corps perd la vie et notre âme la foi !

Le monde avait souffert cinq mille ans de torture Quand Jésus, pour sauver l'humanité future.

T'offrit son sang divin contre un divin pardon. Mais sa terreur suprême ébranla le Calvaire Lorsque, atteint comme nous par ton arrêt sévère, De ta main paternelle il sentit l'abandon.

Il rêvait de tuer la douleur sur la terre ;

Elle fondit sur lui comme un coup de tonnerre.

Ecrasa sous la croix son corps et son esprit ;

Enfin, jusqu'à la mort elle attrista son àme.

Et l'homme apprit un jour que la douleur infâme,

Tout Dieu que fût Jésus, avait tué le Christ !

Tout le sang des martyrs, toute l'eau du baptême, N'ont pu, de notre front, laver cet anathéme. Nous sommes convaincus de son éternité.

Et l'homme, en expirant, pale et froid d'épouvante, Demande encor pourquoi ta main toute puissante A ce grand désespoir voua l'humanité î

Quel triste lot elle eut dans le commun partage ! Qu'avait-elle donc fait pour mourir à cet âge? Elle aimait tant les champs, la vie et le soleil !

Sa douce voi\(l'enfanl, si chère à noire oreille,

Méloclieuse encor relenlissait la veille :

Qui donc eût pu pré/oir un lendemain pareil ?

Elle aimait tant les fleurs, surtout ! Jamais abeille Comme elle du printemps ne pilla la corbeille . Quand de ce goût charmant elle me fit l'aveu, « Je voudrais, me dit-elle, un bouquet de poète, « Si splendide qu'un saint l'enviât pour sa fêle ! » Je demandai trois jours pour accomplir ce vœu.

Oh ! si vous m'aviez vu réalisant son rêve. Ravager les prés verts, les jardins pleins de sève. Et faucher sans remords toutes ces nobles fleurs : La rose au cœur pourpré, la marguerite blanche. L'œillet voluptueux et la chaste pervenche : Enfin tous les parfums et toutes les couleurs !

Je me hâtais d'instinct. Lorsqu'en immense gerbe J'eus, pour elle, lié celte moisson superbe, Vers son toit je courus tout heureux et tout fier. Hélas ! en arrivant, j'j^ vis briller des cierges ; Autour du corridor flottait le deuil des vierges. Et j'entendis quelqu'un dire : «Elle est morte hier !

C'était même trop tard pour en parer sa bière. Mon bouquet parfuma sa fosse au cimetière ;

— Ul —

J'en fis à son front pâle un funèbre coussin. Je n'en voulus garder, pour me souvenir d'elle, Qu'un bleu myosotis, la fleur aux morts fidèle, Et je le porte encor desséché sur mon sein.

Quand le veut de la mort eut éteint sa prunelle, On a dit, dans la foule indibcrèle et cruelle, Que votre sœur, malgré son exquise beauté, ^''inspira pas d'amour et péril consumée Du deuil humiliant d'aimer sans être aimée Et du fardeau morlel de sa virginité.

Oh î vivre sans amour ! Je comprends qu'on en meure!

Et voire cœur glacé la connaît à celle heure

Cette horrible douleur que rien ne peut guérir.

Qui mieux que vous, pourtant, savait, ô Marguerite î

Que des malheurs communs l'amour seul nous abrite

Et que seul il nous peut consoler de mourir ?

Quelque blessé qu'on soit i ar les maux de ce monde, On ne trébuche [as dans la fosse profonde Tant qu'on est soutenu \ ar un amour heureux. Tant qu'on marcbe a])pu} é §ur un cœur qui novs aime.

Et vous brisiez le mien, vous, quand voire sœur même Vous apprenait qu'on meurt de ce veuvage affreux.

Ah ! moi qui suis resté fidèle à notre flamme, J'ai la santé du corps, j'ai la santé de Tàme. Mais vous qui des serments osez trahir la foi. Le mal de votre sœur semble aussi vous atteindre. Et je ne sais, des deux, quelle est la plus à plaindre : D'elle, morte pour vous, de vous, morte pour moi !

Un jour, aux pieds de Dieu, noire âme prosternée Connaîtra le secret de notre destinée.

Nous saurons de nos maux etJa cause et le but. Dieu nous dira pourquoi l'homme, sa créature^ Trouve ainsi son bourreau dans la mère nature Et paie à la douleur un si rude tribut.

Jl nous dira pourquoi votre sœur fut ravie

A nos embrassemenls, à la fleur de la vie

Dont elle ne connut que les rigueurs ; pourquoi;

Votre mère à ce deuil n'a pas voulu survivre

Et pourquoi noire amour, doot le parfum m'enivrc>

Est mort en vous, tandis qu'il vit. toujours en moi.

— Ii3 —

Car doutes, pleurs, sanglots, révoltes, cris, blasphèmes.

N'altèrent qu'un instant nos facultés suprêmes :

Noire foi, notre amour et notre espoir en Dieu.

El la preuve qu'en nous leur trinité réside,

C'est qu'on souffre et qu'on vit, quand, grâce au suicide,

On pourrait à ses maux dire un soudain adieu î

Page 1