‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 1 sur 17 · Oeuvres · texte numérisé non relu

Oeuvres

Maître Gedde, le héros de cette histoire, habitait, à Cannes, une cabane au bord de la mer, en face des iles de Lérins, dont la principale et la plus rapprochée du continent. File Sainte-Marguerite, a servi de prison au Masque-de-Fer. Le gouvernement français y a longtemps interné les chefs des tribus algériennes révoltées contre notre domination.

Maître Gedde était un vieux grenadier (je l'Empire.

En quittant le service, il s'était fait braconnier par amour du fusil. Il avait tant brûlé d'amorces dans sa vie qu'il en était devenu complètement sourd. Mais l'excellence de sa vue avait racheté cette infirmité et il était encore le plus habile et le plus infatigable chasseur de l'endroit. L'ardeur martiale qui le poussait autrefois contre les Cosaques le poussait aujourd'hui contre toute espèce de gibier. — Il découvrait dans les feuilles sèches ou sur la roche nue la piste invisible du sanglier et la retrouvait avec un flair merveilleux dès que les chiens l'avaient perdue. Il avait chassé avec succès le chamois dans les Alpes-Maritimes et tué le dernier chevreuil des forets de l'Esterel. Aucun lièvre n'avait passé à portée de son fusil sans payer de sa vie cette témérité. Quant aux oiseaux, je ne vous en parle pas. L'ornithologie provençale ne compte pas une espèce dont il ne pût montrer quelques exemplaires dans son cabinet entre les hures grises de nos sangliers, les queues dorées de nos renards et les fauves fourrures de nos loups.

Le chien de maître Gedde était aussi un vieux grognard. C'était un magnifique chien mouton

qui, après avoir parcouru tous les camps de l'Europe, était devenu chien de chasse à force de patience et de leçons. Intelligent et fidèle comme un chien de régiment, il avait suivi les différentes phases de la vie de son maître et tout portait à croire qu'ils finiraient tranquillement leurs jours ensemble comme Baucis et Philémon.

Hélas î

Assis le soir devant sa treille autour de laquelle serpentait une corniche d'oiseaux de proie cloués au mur, maître Gedde, entouré de jeunes braconniers, et Mouton nonchalamment étendu à ses pieds, prenait des poses de Nemrod. Il semblait dire à son auditoire : a J'ai accompli mes douze travaux, je me repose ! »

Pauvre et naïf maître Gedde î. . . tes barbares voisins d'Afrique qui viennent mourir de nostalgie sur les rochers de la Provence, vont bientôt détruire tes illusions et ton repos. Entends, entends ces voix gutturales dont le vent de la mer t'apporte l'étrange accent ! On chante aux îles Sainte-Marguerite, ce matin. Y a-t-il encore un départ de prisonniers rendus à leur

patrie ou une distribution de couscoussou ?

— Que diable ont donc les Arabes ce matin, maître Gedde ? cria un brave pécheur au vieux braconnier.

— Ils ont le diable, ma foi! Que Dieu les confonde ! Us font un vacarme d'enfer, ces damnés là. On dit que ce sont d'excellents tireurs?

— C'est possible , répartit le pécheur avec dédain ; mais pas un d'entre eux ne sait ce que c'est qu'un filet ou une ligne.

— Et ils n'ont pas tort, reprit le braconnier. Une bonne perdrix ou un gros lièvre vaut mieux que toutes les pèches miraculeuses du monde.

— Toujours le même, dit le pêcheur. Mais nsvous fâchez pas, maître Gedde. Voulez-vous venir déjeuner aux iles ? Vous verrez ce que signifient ces cris qui ressemblent assez h une bourrasque de mistral d'hiver.

Le braconnier siffla son chien et s'embarqua. Arrivé dans l'ile, il se dirigea vers le fort où sont internés les Arabes. Un soldat d'Afrique remplissant auprès des prisonniers les fonctions d'interprète, vint au-devant de maître Oedde qu'il connaissait.

— Ah ! mon brave grenadier, arrivez vite et écoutez : ceci vous concerne.

— Qu'est-ce, qu'est-ce ? dit maître Gedde d'un ton moitié important, moitié ironique. Aton pris ici un sanglier venu à la nage des montagnes de la Corse ?

— Non pas, non pas, mon naïf provençal. En Afrique, on laisse chasser le sanglier aux enfants qui ont besoin de distractions. C'est du lion qu'il s'agit.

— Du lion ? dit maître Gedde avec explosion.

— Du lion, répéta tranquillement le soldat.

— Voyons ? ce doit être burlesque, cela.

— Chut, dit vivement l'interprète ; ils recommencent. Je vais vous traduire leur chant.

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