LA BARQUE A SEC
Un beau matin, sur la rive muette, Une nacelle effilée et fluelte
Se balançait ; Et chaque flot, illuminé par l'aube, En l'entourant d'une luisante robe,
La caressait.
Un ciel heureux, une mer éclatante,
Des vapeurs d'or la diaphane tente
Qui la couvrait,
Et les zéphyrs, sous qui la mer se plisse, Tout lui jetait un parfum de délice Qui l'enivrait.
Le soir. . . les flots avaient quitté la rive. La barque était à sec, triste et pensive
Comme un vieillard.
Le vent soufflait. Et le ciel, sans étoiles, Disparaissait, envahi par les voiles
Du noir brouillard.
Pauvre petit esquif, délaissé sur no< grèves Comme les flots dorés, hélas î nos premiers rêves Nous bercent d'avenir, mais ils sont bien trompeurs ! El nos illusions, nos amours ineffables, Ne brillent qu'un instant, puis s'envolent semblables A tes éphémères vapeurs.
Oui, tout luit, tout rayonne au matin de la vie ! Mais la clarté du jour de la nuit est suhie. Quand vient le soir des ans, l'homme désenchanté, N'étant plus soutenu par le flot d'or des rêves, Comme toi, pauvre esquif, reste à sec sur les grèves De la froide réalité.
A MADAME ADÈLE LONCLAS
Bien que la plainte soit commune, Puisqu'elle est dans toutes les voix, Sur la corde de l'infortune Je laisse encore errer mes doigts.
J'avais souvent, clans mes jours sombres, Maudit la noble pauvreté Qui rive au milieu des décombres, Ma jeunesse et ma liberté .
Mais la saine philosophie Eclaira ma vie et m'apprit Que, seul, le travail sanctifie, Que seul, il féconde et nourrit.
Elle m'apprit, ô jeune femme !
A tuer tout orgueil en moi., A vouer mon corps et mon âme Au travail, cette grande loi.
Je dois à ses conseils pratiques, A ses austères entreliens, L'oubli de mes maux chimériques Et l'intelligence des tiens.
Tu n'as pas commencé sous d'aussi laids présages. Quand tu pris ton essor vers un but glorieux, Dans la vie où, plus lard, t'attendaient tant d'orages, Ton astre, à son lever, se montra radieux. Dieu conduisit vers toi la joie et la fortune Qu'on voit si rarement suivre un même chemin, Et pour te faire un sort doublement beau, chacune Vint te guider par une main.
Tu brillas, les beaux jours aux beaux jours succédèrent: Tout en toi rayonna de jeunesse et d'amour;
Puis, comme un songe heureux, ces beaux jours s'effacèrent. L'inexorable temps te les prit sans retour. Comme les blonds épis, ta vie était bercée Au souffle du printemps, au souffle du bonheur : Mais quand l'été parut, tu vis, d'eFroi glacée, Paraître aussi le moissonneur.
Tu ne connus jamais les tourments du génie, Et, cependant, ton cœur fut un de ses aulels. Tu ne ressentis point la fièvre et l'insomnie Compagnons obstinés des rêves immortels.
Jeune fille, en voyant l'aurore sans nuages, Tu t'écrias : Le jour sera beau jusqu'au soir î Mais le vent du malheur, charriant les orages, Soudain renversa ton espoir.
Je sais une maison dans les champs isolée. Le rosier du Bengale et le pâle olivier Forment devant le seuil une modeste allée Dont nul profane pas ne foule le graver. Là, jamais on ne voit la joie et le délire ; On n*enten;l point des bals les concerts enivrants Mais seulement, parfois, la brise qui sojpire, Ouïe bruit lointain des torrents.
Une mère adorée, en ce paisible asile, Parmi ses fils, oublie un passé «le douleur. Tandis que les aînés, sous l'ombrage tranquille, Demandent à l'étude un avenir meilleur, Les jeux occupent seuls la belle et blonde lête Du plus jeune qu'on voit, dans les longs rameaux verts, S'asseoir sur le feuillage, ou sur l'escarpolette Qui le fait voler dans les airs.
<J vous qui des douleurs sondâtes les abîmes, Et qui savez combien de déchirements sourds Bouleversent du cœur les profondeurs intimes Quand des êtres aimés la mort brise les jours, Songez que, dans ces lieux, une grande àme pleure ; Que c'est là qu'elle espère. El si vous y passez, En jetant un regard sur sa pauvre demeure, Ne pleurez pas !.. . mais bénissez !