CHANT DE LA HARPE
Noirs orages qui pour \ atrie Choisissez l'immense océan, La harpe, veuve d'Ossian, Succombe sous votre furie !
Nrai-je pas assez déploré Le trépas du guerrier poète ?
Depuis seize sièeles muette, Ne l"ai-je pas assez pleuré ?
Depuis la nuit froide et sauvage Où, sur mon sein, la mort ferma Les yeux du vieillard de Selma, J'erre de rivage en rivage.
Et, comme sur le bord glacé Où le barde a fini sa vie, L'ouragan du nord m"a suivie Sous tous les cieux où j'ai passé.
Il ne m'emporta pas au palais de nuages,
L'Écossais immortel ! et l'aile des orages
Me jeta, tiède encore, à la merci des flots,
Comme elle jette aux vents le chant des matelots.
Cherchant, de plage en plage, un cœur vierge où ma corùV
Versât l'harmonieux torrent qui la déborde,
J'ai visité ces mers où jamais le soleil
Ne daigna se montrer, où l'éternel sommeil
Du pôle séculaire envahit la surface,
Où la mer roule au loin ses mamelles de glace.
J'ai vu le continent que Colomb découvrit,
Et le Golgotha, teint du sang de Jésus-Christ.
Pauvre harpe, jouet de la rafale sombre,
J'ai contemplé la mer sous ses aspects sans nombre :
Et subi, tour à tour, dans de lointains climats.
Los torrides brasiers, les polaires frimas.
Oh î la mer est un grand poète !
Toujours Dieu parle dans son sein.
Toujours le calme ou la tempête Fait vibrer ce grand clavecin.
Sa clameur est aussi profonde Que la profondeur de son onde.
Elle a, comme le firmament, De belles plaines azurées, Des dimensions ignorées ; Elle a, de plus, le mouvement.
Et pour traduire à l'âme humaine Tout ce que les vents et les flots Font résonner, dans mon domaine, D'hymnes d'amour ou de sanglots, Pour révéler ce grand poème Que j'amasse et cache en moi-même Ainsi qu'nn précieux trésor, J'appelle en vain d'autres poètes :
La terre et la mer sont muettes Et mes chants meurent sans essor. . .
Et semant en tous lieux l'horreur qui me devra e,
J'arrive sur tes bords, ô sereine Provence ! J'arrive, et l'ouragan mugit ; L'éclair fend ton ciel qu'il rougit;
Et ta mer se débat, dans sa colère étrange, Comme l'esprit du mal sous le pied de l'Archange.
Pourtant on m'avait dit, Eden des heureux jours, Que ton sein nourrissait de vaillants troubadours Qui chantaient l'amoureuse flamme, Le premier sourire de femme, La terre à pleines mains prodiguant ses trésors, La gloire des guerriers, les beautés ingénues . ..
« 0 reine des concerts ! dit le vent dans les nues, « Les nobles troubadours qui charmèrent ces bord> « Ainsi que tes bardes, sont morts. »
Oh! ne pouvoir trouver des mains assez hardies, Pour faire résonner mes cordes engourdies, Un bras qui me dérobe aux coups de l'Océan !
Je regardai le ciel et j'y vis Ossian. Le vent dans la tempête agitait son t'charpe. Lui, d'un doigt frémissant, me désignait sa harpe. « Ramasse, me dit-il, cet auguste débris; « Que ton àme et tes rocs deviennent ses abris ; « Qu'en souvenir de moi ta piété s'applique « A sauver de l'oubli la lyre gaélique. »
A moi, lyre des mers, m'écriai-je aussitôt, Viens, fille de Fingal! Et d'un pas intrépide J'escaladai le roc anguleux et rapide. . . Mais quel flot colossal court sur nous, ou, plutôt, Quelle masse s'écroule, à grand bruit, vers la cîme Où la harpe exhalait l'angoisse qui l'opprime? Horreur ! le flot, tandis que d'effroi je pâlis, Déferle sur la harpe et, dans ses vastes plis, Au milieu de la nuit l'emporte dans l'abîme.
Elle a repris son vol sous le souffle de Dieu ; Et, quel que soit pour lui le respect qui m'anime. Je n'ai pu d'Ossian réaliser le vœu.