LA HARPE
Galopez devant moi, formidables nuées !
D'où vient que vous semblez pâles, exténuées. Que vos flancs sulfureux vont ramper sur le sol? En avant, en avant ! ô rétives cavales î Faut-il à mon secours appeler les rafales, Pour précipiter votre vol ?
En avant ! vous voilà telles que je vous aime, Étreignant ces vieux monts d'un brûlant diadème, Déracinant les rocs dans la terre rivés. Absorbant du soleil la lumière et la gloire, Et n'allant décbirer votre tunique noire Qu'aux sommets les plus élev(''s.
En avant sur ces monts ! leur masse colossale Du monde, \olre empire, est l'épine dorsale ;
El les rocs monstrueux, allongés sur leurs fronts. Sont de ces monts géants les puissantes vertèbres. Qu'ils tremblent tout-à-coup au milieu des ténèbres, Sous le choc de vos escadrons !
En avant sur ces monts ! et que le noir tonnerre Qui bout dans votre sein, frappe leur front de pierre Dressé contre le ciel comme pour l'insulter î Quoi î depuis vingt mille ans l'orage les fracasse. Et depuis vingt mille ans ils redoublent d'audace. Sans que vous puissiez les dompter ?
En avant ! que vos dards brûlants les décapitent ! Qu'en des gouffres profonds leurs rocs se précipitent ; Que le ciel désormais ne soit plus défié, Et qu'aux cris triomphants de votre sœur la foudre, En voyant ces Titans crouler et se dissoudre. Le monde soit terrifié !
Voici que devant vous s'étend un vaste espace : C'est rOcéan ! sur lui que votre essaim repasse ! Comme un vol de démons, bouleversez les airs ! Hurlez avec les cieux qui fulgurent et tonnent ; Que les flots ébranlés se heurtent et moutonnent, Aiguillonnés par vos éclairs.
Si^ pour vous diriger sur ces sombres empires, Il vous faut des flambeaux, embrasez des navires ! Dirigez-vous sur eux aux clartés des fanaux Brillant au bout des mats que la nuit enveloppe, Comme un œil sur le front d'un furieux Cycloj^e ; Engloutissez -les dans les flots î
Et ne redoutez pas leur canon qui fracasse, INi le rordage épais qui grince et qui se casse. Ni les tristes clameurs des matelots broyés Par la chute des mâts, ni les râles sauvages Des flots qui vont semer de morts et de ravages Les vaisseaux qu'ils ont foudroyés.
La tempête édala tout-à-coup, et la plaine
De rochers, de troncs d'arbre et de torrents fui pleine ,
Le rivage des mers fut couvert de débris;
De cadavres srnglanis la grève fut jonchée,
Et des nuages nolïS la tuti'que ébrécbée
S'efi'ara p^r degrés diios ]q^ c'euv assombris.
Kl la harpe se tut et les mools rayonoéient : Les flots exaspérés lenîement se ca'mèicnl ;
Le timide soleil qui redora les airs Chassa dans riiorizon la lempéte brûlante ; Et, devant l'arc-en-ciel, la harpe élincelante, Fumante de courroux, s'abîma dans les mers.