‹ Œuvres choises de Desportes, Bertaut (volume 2)Chapitre 1 sur 66 · DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT · texte numérisé non relu

DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT

IMPRIMEUR DU ROI , ET DE i/ltf STITUT , RUE JACOB, N° 24.

Philippe Desportes, né à Chartres en 1040, embrassa de bonne heure l'état ecclésiastique. S'étant attaché à un évêque , il le suivit cà Rome , où il étudia avec soin la langue et la littérature italienne. De retour à Paris , il se livra tout entier à la poésie française , et il réussit principalement à la débarrasser des ornements étrangers qui la déparoient. La confusion e$ le désordre étoient alors dans les lettres ; on depassoit sans cesse le but dans tous les genres, parce qu'on ignoroit que le vrai mérite consiste seulement à l'atteindre. La plupart des écrivains de cette époque, loin de chercher à fixer la langue , sembloient au contraire vouloir en retarder les progrès par des tentatives hasardées. Les uns appliquoient à la poésie les formes métriques des anciens ; les autres s'étudioient a introduire dans les vers toutes sortes de mots arecs et latins, croyant que pour les faire adopter, il suffisait de leur donner une terminaison française. Les succès de Ronsard et de ses imitateurs eussent facilement égaré le jeune Desportes, s'il n'avoit su se défier de

leurs exemples et se frayer lui-même une route nouvelle. Sans doute , Desportes n'eut pas toujours un goût sûr , qualité qui ne peut s'obtenir qu'avec le secours du temps et de l'expérience; il manquoit quelquefois de verve et d'imagination ; il sacrifia trop souvent aux idées recherchées de son siècle; mais il eut le mérite de simplifier le mécanisme de notre versification , et de préparer des réformes utiles en se permettant peu l'usage des hiatus et des enj ambements . Admirateur passionné des anciens , il eut souvent l'art de cacher son érudition sous des traits faciles et gracieux. Il embellit son style d'imitations empruntées aux figures brillantes des poètes italiens; il donna plus de pureté et de douceur au langage , plus de clarté à l'expression; en un mot, il apprit aux muses de la France à parler français.

La poésie fut pour Desportes une source de faveurs et de richesses. Accueilli avec distinction à la cour, il eut bientôt des protecteurs puissants et nombreux. Charles IX , à qui il dédia une pièce assez médiocre , imitée en partie de l'Arioste , lui donna , en cette occasion, huit cents écus d'or et le combla de bienfaits. Aussi Balzac , comparant le sort de quelques écrivains de cette époque avec celui de Desportes , se plaint-il hautement de la misère et de l'abandon dans lesquels ils furent laissés. Il ajoute avec l'accent d'une noble indignation: «Dans cette même cour, où l'on exerçoit « de ces libéralités , Torquato Tasso a eu besoin d'uu « écu, et l'a demandé par aumône à une dame de &a « connoissance* »

Desportes fut également honoré de la protection et de l'amitié du duc d'Anjou, qui, ayant été élu roi de Pologne en i5l3, emmena le jeune poète et l'associa à ses ennuis jusqu'à l'année suivante où ce prince , par la mort de son frère, fut appelé au trône de France qu'il occupa sous le nom de Henri III. Dès -lors la faveur de Desportes n'eut plus de bornes. Le nouveau roi le nomma lecteur de son cabinet ; il l'appelait souvent dans son conseil privé. Il lui donna trente mille livres (plus de cent mille francs de notre monnoie)pour faire imprimer ses poésies. Les bénéfices ecclésiastiques qu'il reçut de lui s'élevaient à dix mille écus de rente , sans y comprendre les libéralités de plusieurs seigneurs , et notamment du duc de Joyeuse , qui lui fit avoir une abbaye considérable pour un seul sonnet.

Il faut le dire toutefois , Desportes faisoit le plus bel usage de ses richesses. Sa maison et sa bourse étoient ouvertes à tous ceux qui cultivoient les lettres ; ils trouvoient en lui un protecteur généreux et un ami dévoué. Il employoit une partie de son revenu à acheter des livres, et sa bibliothèque étoit à la disposition de tous ceux qui vouloient la consulter. Sa modestie fut quelquefois assez grande pour mettre ellemême des bornes à la munificence du souverain ; il refusa l'archevêché «de Bordeaux. Tant de qualités louables furent un moment altérées par sa conduite politique. Après la mort tragique de Henri III, Desportes s'étoit retiré dans son abbaye de Bon-Port, en Normandie ; là , son attachement et sa reconnoissanee

4 IOTICE

pour le. duc de Joyeuse l'entraînèrent dans le parti de la ligue. Plus tard il changea de sentiment, et en i5g4 il contribua à ramener cette province sous l'obéissance de Henri IV.

Les heureuses réformes que Desportes introduisit dans la poésie française lui suscitèrent autant d'ennemis que sa fortune rapide et sa célébrité lui firent de jaloux. Ses ouvrages devinrent l'objet de critiques souvent minutieuses ou injustes, et l'envie trouva dans l'infidélité passagère du citoyen une occasion favorable d'attaquer le poète avec les traits envenimés de la calomnie. Desportes reconnut ses erreurs et les fit oublier à Henri IV lui-même par un repentir sincère et par un dévouement utile. Il opposa toujours aux reproches outrés de ses critiques une modération ou une docilité qui fait également l'éloge de son esprit et de son cœur. On publia contre lui un ouvrage intitulé la Rencontre des Muses, contenant quarantehuit sonnets qu'il avait imités ou traduits de l'italien ; et pour mieux dénoncer les prétendus larcins du poète français, l'auteur fit imprimer le texte original en regard de ces diverses imitations. Desportes prit la chose gaiement, et blâma son ennemi de ne l'avoir pas consulté : « J'aurois pu, disoit-il, lui fournir des « mémoires pour grossir son livre. »

Les OEuvres de Desportes se composent de poésies amoureuses et de poésies chrétiennes. Il a traduit tous les psaumes en vers français ; mais ce dernier ouvrage, qu'en a comparé aux foibles soupirs dune muse expirante , se ressent beaucoup trop de la vieil-

lesse de l'auteur. Le poète religieux fut moins bien inspiré que le poète galant. Néanmoins cette traduction du psautier est quelquefois remarquable par une grande fidélité , seul mérite que le traducteur ambitionna sans doute, lorsqu'à la fin de sa vie il crut par ce travail expier les compositions un peu mondaines de sa jeunesse. Desportes, en effet, avoit choisi l'état ecclésiastique, et n'écrivit avec succès que sur la galanterie. Il célébra particulièrement trois de ses maîtresses dans des vers qu'il a publiés sous le titre des Amours de Diane, d'Hippolite et de Cléonice, Un de ses sonnets , en forme d'épitaphe , peut faire présumer que la première étoit cette infortunée Diane de Cossé-Brissac , comtesse de Mansfeld, que son mari surprit avec le comte de Maure, son amant, et qu'il immola dans un accès de jalousie. Il est permis de croire également que sous le titre des Amours d'Hipv otite , il a chanté Hélène de Surgères, fille d'honneur de Catherine de Médicis, et à laquelle Ronsard, déjà vieux , avoit adressé plusieurs pièces amoureuses. Enfin Héliette de Vivonne de la Châtaigneraye * lui fournit le sujet de Cléonice.

Outre ces poésies galantes , Desportes en a publié d'autres sous le titre de Diverses Amours. Il a composé aussi deux livres d'élégies qui lui firent donner le nom de Tibulle français. Mais la postérité n'a point con* firme à cet égard le jugement de ses contemporains. Les élégies de Desportes manquent en général de naturel et de vérité ; on n'y trouve pas cette simplicité touchante à laquelle on reconjioit le sentiment qui

f> NOTICE

inspire le vrai langage de la souffrance ou celui de la passion. Chez Desportes , l'esprit de l'auteur étouffe presque toujours les plaintes de l'amant sous des antithèses ou des proverbes rimes qu'il entasse froidement sans goût et sans choix. Ses lamentations fatiguent et ne touchent pas, sa douleur est sans intérêt, ses grâces même ont perdu leurs charmes. J'aurois moins insisté sur ces défauts si, dans plusieurs ouvrages modernes, trés-recommandables d'ailleurs, on n'avoit, sans examen, conservé à ce poète un titre trop flatteur, et qu'il n'a jamais mérité. J'ajouterai que ces défauts étonnent d'autant plus, que Desportes a vraiment réussi dans la chanson anacréontique , genre qui se rapproche souvent de l'élégie.

Ses œuvres contiennent aussi deux pièces intitulées Eurylas ou Avejiture première y et Cléophon ou Aventure seconde. Dans l'une, sous le nom d'Eurylas, le poète célèbre les amours de Henri III, alors duc d'Anjou, pour Marie de Crèves , princesse de Condé , qu'il désigne sous le nom à? Olympe. Le sujet de la seconde pièce est le fameux duel de Quélus , Livarot et Maugiron contre Ribérac , Schomberg et le jeune Antragues. Ces deux pièces offrent quelques bons vers , mais qu'il est difficile de détacher, parce qu'ils tiennent à la narration. Je citerai toutefois le morceau suivant extrait de l' Aventure première. L'auteur suppose que Vénus apparaît en songe à la belle Olympe , et qu'elle lui promet les plus douces faveurs :

Vénus, ce lui sembloit, à ces mots l'a baisée ; Laissant d'un chaud désir sa poitrine embrasée ,

SUR DESFORTES. .. J

Puis disparut légère. Ainsi qu'elle partoit, Le Ciel tout réjoui ses louanges chantoit, Les vents à son regard tenoient leurs bouches closes, Et les petits Amours faisoient pleuvoir des roses. Phébus aux cheveux d'or sur les monts paroissoit, Et la nuit devant lui son grand voile abaissoit; Les fleurs s'ouvroient au j our , et la gaie Arondelle Saluoit en chantant la lumière nouvelle : Quand, avec un penser plaisant et soucieux, Olvmpe se réveille entrouvrant ses beaux yeux; Doucement tout autour la vue elle a tournée , Puis se tint sans mouvoir comme toute étonnée.

>7e croiroit-on pas lire la description d'un tableau de TAlbane?

Parmi les pièces en divers genres que leur inégalité n'a pas permis de choisir ou d'extraire , on trouve souvent des vers dignes d'être retenus. Si je suis malheureux, dit-il, en s'adressant à sa maîtresse :

J'en accuse le Ciel plutôt que vous blâmer, La faute en est à lui qui vous forma si belle.

Il est inutile de remarquer que ce dernier vers a été copié depuis, et qu'il est devenu proverbe. Cet autre vers n'est pas moins beau .

Et crois qu'en l'adorant je fais honneur aux Dieux.

Quelquefois Desportes joint la délicatesse du sentiment à une pensée bien exprimée :

Ceux qui sont altérés d'honneurs ou de richesse , '

Importuns feront presse à la suite du roi ;

Les Liens et la grandeur que je brigue pour moi,

C'est de finir ma vie en servant ma maîtresse.

Ailleurs il adresse les ouvrages de Pétrarque à la beauté qu'il aime , et il lui dit que si l'amant de Laure le surpassa comme écrivain , il a bien plus d'amour que le poète de Vaucluse ,

Car sa Laure mourut , il demeura vivant ; Si ma dame mouroit, je mourrois avec elle.

Les détails de ses narrations ont de la facilité et du pxquant :

Un autre jour plus gai je m'en vais à la chasse ; Je cherche un lièvre au gîte ou le suis à la trace ; Je prends la simple caille , entr'imitant son chant : Quelquefois je retourne avec le chien couchant Lui dresser autre embûche , et le soir je devise, Quand elle est dans le plat, comme je l'ai surprise.

On y trouve de belles images empreintes des couleurs de la philosophie :

Les grands palais sont plus battus des vents, Et les hauts monts vers le ciel s'élevants Presque toujours sont frappés de l'orage.

Il s'exprime ainsi en parlant de l'aigle :

L'aigle , courrier du foudre , et ministre fidelle Du tonnant Jupiter, roi des oiseaux s'appelle, Pour ce que ^ sans fléchir, il soutient de ses yeu^

Les traits éblouissants du soleil radieux ;

Et que d'une aile prompte au travail continue ,

S'élevant sur tout autre, il se perd dans ia nue.

Veut -il caractériser un jaloux?

Tout ce qu'on dit d'Argus de lui se peut bien dire , Jamais le doux sommeil ne lui ferme les yeux; Et quand un papillon vole autour de la belle , Il crie , et veut savoir s'il est mâle ou femelle.

Ailleurs il fait cette réflexion sur l'amour :

Si l'Amour est un dieu, c'est un dieu d'injustice , Qui porte au lieu de sceptre un flambeau dans la main Dont il brûle les cœurs de flammes éternelles, Et tourmente plus fort ceux qui sont plus fidelles,

Il réussit également dans les comparaisons: .

Je fais comme la biche alors qu'elle est blessée ,

Elle fuit le chasseur, mais elle ne fuit pas

La flèche et la douleur qui causent son trépas.

On a déjà pu remarquer dans ces vers quelques imitations heureuses des poètes anciens. Desportes, nourri de la lecture de leurs ouvrages , en sentait vivement les beautés, et il s'attacha moins à les copier servilement, qu'à s'approprier, pour ainsi dire, l'art qui les avait produites. Il a été souvent imité luimême après sa mort. Pour n'en citer qu'un exemple , je me bornerai à indiquer, dans ce recueil, le sonnet de la page 65. Ce sonnet a évidemment fourni l'idée

Page 1