ODE SACRÉE
Arrière, 6 fureur insensée, Jadis si forte en ma pensée, Quand d'amour j'étois allumé!
0 () r h i L i p v R i» i: si'o h r R s .
Rempli d une flamme plus sainte .
Je sens maintenant toute éteinte L ardeur qui m'a tant consumé.
Seigneur, change et monte ma lyre ,
Afin qu'au lieu du vain mai lyre Qui se paît des cœurs oci eux , Elle ravisse les oreilles , Résonnant les hautes merveilles , Quand de rien tu formas les cieux.
Fais -moi voir ton œil pitoyable , Kt bien que je sois misérable , Mont ce-u>i gracieux et doux, Ne nie châtie en ta colère: Car hélas ! si tu le veux faire , Qui pourra porter ton courroux ?
C'est toi qui d'une main puissant*' Dardes la foudre punissante, Kt qui d'un clin dœil seulement Fais tourner cette masse ronde ; La flamme, l'air, la terre et l 'onde Sont serfs de ton commandement.
C'est toi qui n'as point de naissance , Triple personne en une essence , Tout saint , tout bon , tout droiturier ; Ton doigt ce grand univers range:
POÉSIES DIVERSES. Gj
Et bien que tonte chose change , Tu demeures sans varier.
Ta parole est seule assurée , Et quand plus n'aura de durée Du ciel l'assidu mouvement , VAUt encor demeurera ferme , Comme n'ayant ni fin ni terme , Non plus que de commencement.
Fondé sur chose si certaine Aurois-je une espérance vaine?
N'aurois-je ce qu'ai désiré?
Mon attente est en ta clémence, Ta parole est mon assurance , Saurois-je mieux être assuré ?
Continue , 6 Dieu , continue , Afin que ta force connue Soit toujours mon seul argument , Délaissant les fausses louanges De mille et mille dieux étranges Que j'ai chantés trop follement.
Je m'en repents , rouge de honte , Quand j e mets quelquefois en compte Tant de propos que j'ai perdus , 1 ant de nuits vainement passées ,
Tant et tant cl errantes pensées Et de cris si mal entendus.
Vois mon cœur plein de repentance r J'en veux perdre la souvenance , Et l'avoir toujours en horreur :
O Seigneur, à qui je m'adresse , Ne souffre , hélas ! que ma j eunesse Retombe plus en cette erreur.
Fais que mon luth toujours te sonne ; Fais que mon doigt rien ne fredonne Que tes œuvres grands et parfaits :
Que ma bouche se tienne close , Si je veux parler d'autre chose Que de ta gloire et de tes faits.
OEUVRES CHOISIES
DE
Jexn Bertaut naquit à Caen, d'une famille ancienne, dans l'année i552. Il embrassa l'état ecclésiastique, et cultiva la poésie avec succès. Ses talents lui méritèrent les faveurs de Henri III, qui le choisit pour secrétaire de son cabinet , et lui donna une charge de conseiller au parlement de Grenoble. On croit qu'après la mort de ce prince , il devint premier aumônier de la reine Marie de Médicis : il fut nommé par Henri IV à l'évêché de Séez , où il mourut en 161 1 , âgé de cinqnante- neuf ans.
Bertaut nous apprend lui-même que dès sa première jeunesse il fut entraîné vers la poésie parla lecture des ouvrages de Ronsard, qu'il chercha d'abord à imiter. Bientôt , prenant Desportes pour guide et pour modèle , il sut profiter des réformes heureuses que ce dernier avait introduites dans la versification , et il en bannit totalement les hiatus.
Une femme d'esprit qui , dans le dix-septième siècle , mérita d'obtenir la palme académique, mademoiselle Scudéry , en accordant à Bertaut une douceur charmante , une élévation naturelle et une graûde politesse de style , remarque avec raison qu'il eut beaucoup plus
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de retenue et de décence que la plupart des écrivains de son temps , et que ses poésies donnent une haute et belle idée des dames qu'il courtisa.
Le style de Bertaut en effet a de la grâce , de la facilité et de l'harmonie; il est souvent correct, mais on n'y trouve pas encore l'art des transitions , et il manque en général de variété et de mouvement. En un mot, cet écrivain évite soigneusement les écarts, mais il a peu de ces élans qui annoncent les efforts heureux du génie. Dans un siècle où tout étoit à former, il eut toutefois le mérite de concourirpuissamment, par la sagesse de son esprit, à préparer la révolution heureuse que Malherbe opéra enfin dans la poésie française. C'est ce qui a fait dire à Boileau, en parlant de Ronsard :
Ce poète orgueilleux, trébuché de si haut,
Rendit plus retenus Desportes et Bertaut.
Art Poét.
Les OEuvres de Bertaut se composent de poésies amoureuses , de quelques poésies chrétiennes , d'une traduction en vers du second livre de l'Enéide et de diverses pièces historiques. Il a également laissé, mais imparfaits , des traités de controverse , et une traduction du livre des devoirs des vierges de Saint-Ambroise.
Comme la plupart des ecclésiastiques de son temps qui s'exercèrent à la poésie , Bertaut fit beaucoup de vers sur des sujets de galanterie , mais il ne réussit principalement que dans la chanson; quelques-unes de ses compositions en ce genre sont remarquables par une grande délicatesse et par une naïveté gracieuse. Voltaire , dans son Dictionnaire Philosophique , au mot
Esprit, section II, cite comme un modèle d'esprit et de sentiment cette stance :
Quand je revis ce que j'ai tant aimé , Peu s'en fallut que mon feu rallumé N'en fît l'amour en mon ame renaître ; Et que mon cœur autrefois son captif, Ne ressemblât l'esclave fugitif A qui le sort fait rencontrer son maître.
Dans sa traduction , un peu paraphrasée , du second livre de l'Enéide , Lertaut. réussit parfois à rendre assez bien certains traits de ce magnifique tableau de la dernière catastrophe de Troie ; et à travers la foiblesse de sa copie , on aperçoit quelques légères lueurs des beautés étincelantes de l'original. Il avoit senti l'harmonie imitative de ces vers fameux :
Stetit Ma tremens , utero que recusso ïnsonuere cavœ gemitumque dedere cavernœ ,
Le dard tremblant s'y fiche , et du grand coup reçu Ses coupables cotés au dedans retentissent, Et de son vaste sein les cavernes gémissent.
Peut -on mieux rendre la circonstance des deux serpents élancés de Ténédos ? :
Pariterque ad lit tara tendant.
Et d'une égale ardeur tendent vers le rivage.
Je citerai un fragment de l'apparition d'Hector à îWe :
L'ennemi tient nos murs; les superbes sommets
Du fameux Ilion vont tomber pour jamais ; La patrie a reçu ce qu'on lui devoit rendre . Si les remparts troyens eussent pu se défendre Par le tranchant du fer ou par un bras humain , Les cieux les eussent vus défendus par ma main. Troie ici te commet ses plus saintes reliques , Ses mystères sacrés et ses dieux domestiques : Prends-les pour compagnons de tes destins futurs^ Et va sous leur faveur chercher de nouveaux murs.
Ces vers reproduisent assez bien :
Hostis habet muros
Sat patriœ datum
Sacra suosqne tibi commendat Troja Pénates ■ Hos cape fatorum comités ; his mœnia quœre, etc.
On observera que Bertaut ajoute un trait heureux à Virgile , dans ce vers :
Et va sous leur faveur chercher de nouveaux murs.
Il en est de même dans la comparaison suivante :
Sœvitque tridenti Spumeusque atque imo Nereus ciet œquora fundo.
Et Nérée irritant D'un trident écumeux tout l'empire flottant , Agite jusqu'au bas des mers les plus profondes Le tempêteux orgueil de ses mobiles ondes.
Bertaut a composé plusieurs pièces fort longues sur divers événements de son temps. Il a déploré la mort de Catherine de Médicis , l'assassinat de Henri IIÏ , et celui de Henri -le -Grand, à la conversion duquel il
SUR BERTAUT. j5
avoit contribué. Il a aussi consacré des vers à la mémoire de Ronsard , dans lesquels il prodigue à ce poète les éloges outrés d'un panégyriste et d'un ami.
On trouve le morceau suivant dans la pièce adressée au roi allant en Picardie , pour combattre les Espagnols. L'auteur suppose que le peuple se plaint de voir Henri IV affronter témérairement en personne les dangers des batailles:
Ne se souvient-il point Que le bien de l'Europe à sa vie est conjoint? Il est roi, non soldat : chef, non main de Farmée : Il siéroit mal aux rois d'avoir l'ame affamée D'une gloire vulgaire , et du même laurier Qui peut ceindre le front d'un simple aventurier. Quel droit ou quelle loi permet à sa vaillance D'exposer aux dangers le salut de la France ? Ignore-il que souvent la cruauté du sort Fait qu'en cherchant la gloire on rencontre la mort ? Sa chair en l'eau de Styx n'a pas été trempée Pour être inviolable au tranchant de l'épée , Et de son vif esprit la bouillante vigueur N'a pas le corps d'Achille aussi bien que le cœur.
Dans un long discours , intitulé Hymne à Saint- Louis, où il retrace les hauts faits et les vertus de ce roi , Bertaut témoigne aussi sa reconnoissance au duc de Montpensier dont il avoit reçu des bienfaits. Parmi ses pièces historiques, la plus remarquable est celle qu'il composa pour le baptême du dauphin , depuis le roi Louis XIII. Je terminerai cette notice par l'analyse succincte de ce petit poème intitulé Pannarelte , c'està-dire réunion de toutes les vertus , auxquelles l'auteur
donne différents noms aIïêgoriquès~7teîs que Andrie , Phronèse ,' Eusebie, Dicée , Euménie, Everg-esije, etc. , qui ^désignent la. Valeur, la Prudence , la Piété, la Justice, la Clémence, la Libéralité, etc.
Le poète suppose que Dieu commande à plusieurs anges de rassembler les Vertus répandues sur la terre , pour que celle qui sera jugée le plus digne de diriger l'enfant royal, lui départe son nom. Les messagers divins obéissent. L'un amène la Valeur dont l'armure précieuse fournit au poète une brillante description. Sur le riche fourreau de son épée on y admiroit entre autres ciselures, les bords du Granique. Là ,
Alexandre forçoit la Victoire elle-même D'asservir tout le monde à son seul diadème. Là, le vaillant César foudroyant de sa main La puissance et du peuple et du sénat romain , Et soumettant leurs lois aux lois de son épée , Terrassoit sous ses pieds les lauriers de Pompée , Qui tout pâle , et saisi d'effroi non attendu , Quittoit et la Pharsale et son camp éperdu.
La déesse tient à l'ange un long discours dans lequel elle blâme la fureur des duels , où le vainqueur , ditelle , n'a qu'à rougir du triomphe :
Outre que la victoire en est digne de larmes , C'est prophaner l'épée et la gloire des armes.
Et l'ange lui répond :
Il est plus mal aisé que peut-être il ne semble D'être jeune et François et sage tout ensemble.
Enfin ils se rendent au lieu de la réunion ; les autres Vertus y étoient déjà arrivées , excepté la Justice et la Piété, qui échappent long -temps à toutes les recherches. La Piété,
Car une vive idole erre ici parmi nous , ,De qui le simple habit, le parler humble et^doux , Le regard jeté bas, et le geste hypocrite , Se forme à son modèle , et de si près l'imite , Avec son même feint, et ses gestes rusés , Que les plus clair-voyants s'y trouvent abusés. Vous diriez que son cœur n'a que Dieu pour délices : Que jeûner et prier sont ses seuls exercices : Cependant l'hypocrite en ses désirs cachés, N'imagine qu'honneurs , ne songe qu'évêchés ; Brûle après le désir de vivre en une histoire : Suit la gloire , et la cherche es mépris de la gloire,
La Justice également ne se trouvoit nulle part , Fange voulut en connoitre la cause :
Il prit un corps visible , et se chargeant les mains D'un sac gros de papiers et de vieux titres feints ,
il entre dans la grand -salle du palais,
Une suite de bancs l'un à l'autre enfilés, Portants de divers noms leurs fronts intitulés , En bordoient les parois du long âge enfumées , Perches de maints oiseaux aux griffes emplumées , Et dont la plume agile est apprise à voler Pour ce riche métal qui fait taire et parler. Nul ordre n'y régnoit : une bruyante presse Roulante en tourbillons , s'y démenoit sans cesse ; L'un crioit sans respect, l'autre se courrouçoit:
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L'un courtisoit son juge , et l'autre le press'oif: Qui parloit d'un défaut, qui d'une garantie : Celui-ci querellant menaçoit sa partie : Celui-là démentoit le rapport d'un témoin : Huissiers alloient,venoient, leurs baguettes aupoing. Un essaim d'avocats fourmilloit par la place , Dont les moins occupés en mesuroient l'espace.
L'ange s'adresse enfin à un vieillard qui lui dit que la Justice est remontée aux cieux; il ajoute :
La cruelle Âdicie (i) en sa place est assise : La haine , la faveur, la fraude et la feintise , Chassant les jugements, l'honneur et la vertu, Font du tortu le droit, et du droit le tortu. L'art et la tromperie y tiennent leurs écoles: Les lois et la raison ne sont plus que paroles , Car on n'y pèse plus la raison ni les lois Qu'en des balances d'or où l'or seul est de poids.
Mais bientôt ayant reconnu dans ce vieillard un plaideur récemment condamné , l'ange ,. qui sait d'ail " leurs
Que l'œil des passions voit mal la vérité ,
interroge un second personnage, et apprend de lui que la déesse s'est réfugiée dans le conseil du roi de France. Aussitôt le messager divin s'échappe
Et rend à l'air le corps qu'il avoit pris de l'air.'
Ci) L'Injustice,
SUR BBRTAUT. JQ
Toutes les Vertus étant enfin réunies ,v un ange leur explique les volontés du Très -Haut, et les engage à convenir d'abord qui d'entre elles donneroit son nom au jeune prince. Toutes y prétendent à -la -fois, et chacune appuie ses droits des services qu'elle peut rendre au trône. C'est à moi , s'écrie la Valeur , qu'appartient une telle gloire , à moi qui plutôt que nulle de vous ,
Engendre les états , les conquiers et les fonde , Et plante dans le sang les empires du monde..,. Vous ornez les états et moi je les conquiers, "V ous savez les régir , moi je les sais défendre,
Tout beau , lui répond la Prudence ,
On peut bien se vanter Sans blâmer ses égaux, et d'un superbe échange Convertir leur mépris en sa propre louange. Ton mérite est bien grand , mais la gloire du mien Ou le surpasse encore , ou ne lui cède rien.
Après une longue énumération de ses titres , elle finit en proposant entre elles une alliance dont le cœur du grand Henri offre un parfait modèle. La Valeur alloit répliquer , lorsque la Piété ,
Enflant tout-à-la-fois Le zèle de son ame , et le ton de sa voix : Voilà, voilà, dit-elle, avec quelle insolence Les humains , admirant ou leur folle prudence , Ou leur foible valeur , se vantent tous les jours Que ce n'est point le bras du céleste secours, Mais le leur qui les sauve , ou leur seule conduite Qui met sans coup frapper leurs ennemis en fuite.
8o NOTICE
Ainsi le simple enfant à qui quelque écrivain Pendant qu'il forme un trait conduit la foible main Croit l'avoir fait lui-même, et s'en plaît, ets'en vante, Et trouve qu'en ses doigts l'ignorance est savante.
Elle finit en disant qu'elle surpasse d'aussi loin toutes les autres vertus
Que la grandeur de Dieu passe celle des hommes, i
La Justice , à son tour , prend la parole , et adresse à chacune des prétendantes les reproches les plus sévères. Elle dit à la Valeur:
L'effroyable théâtre où s'exercent tes jeux
Coûte trop au public ; tes palmes sont trop chères ^
Et ta gloire chemine entre trop de misères.
Enfin le débat se termine à l'arrivée d'un ange , annonçant que l'Eternel leur accorde à toutes la gloire de concourir à former le nom du jeune prince, et qu' ainsi il s'appellera Paknarette. Elles se rendent soudain à Fontainebleau où, invisibles, elles doteat tour- à- tour l'enfant royal auquel le poète adresse ensuite des vœux et des conseils. Il l'engage sur toute chose à ne jamais ambitionner ces noms glorieux:
Qui tout nobles qu'ils sont rendent plutôt les princes Craints de leurs ennemis qu'aimés de leurs provinces.
Ailleurs en lui recomandant d'être pieux, il ajoute :
Mais que ce soit en prince et non pas en hermite. On pouvoit bien jadis , vivant l'antique loi,
SUR BERTAUT. 8l
Demeurer tout ensemble et grand prêtre et grand rci, Car rien n'empêclioit lors qu'une puissance même Ne mariât la mitre avec le diadème :
Mais ici leurs devoirs se trouvent divisés ; Les moines -rois enfin deviennent méprisés, Ets'égalant sous eux les serviteurs aux maîtres, Les sujets font les rois quand les rois font les prêtres.
Cette pièce , dont le cadre est assez ingénieux , contient pins de huit cents vers , parmi lesquels on trouve des morceaux remarquables et une censure , souvent heureuse, des usages et des vices du temps. Ce dernier mérite annonçoit dans Bertaut un esprit juste et observateur, et explique l'admiration qu'il inspiroit au poète Régnier qui lui a adressé sa cinquième satire.
OEUVRES CHOISIES
DE
STANCES
^us, sus, résolvons -nous d'étouffer notre ennui ; Tuons ce qui nous tue, armons-nous de constance ; Et ce que nous cherchons en la pitié d' autrui , Tâchons de le trouver en notre résistance.
Mais pourquoi me voudrois-je essayer de guérir , Sachant bien que mon mal ressemble à ces ulcères Qu'on ne sauroit fermer sans se faire mourir, Et de qui les douleurs sont des maux nécessaires ?
Non , non , ne tuons point un si plaisant souci : Rien n'est doux sans amour en cette vie humaine ; Ceux qui cessent d aimer, cessent de vivre aussi , Ou vivent sans plaisir comme ils vivent sans peine.