‹ Œuvres choises de Desportes, Bertaut (volume 2)Chapitre 55 sur 66 · G LORIS · texte numérisé non relu

G LORIS

J'en sais tout le discours; mais dis-moi seulement Comme Amour , par leurs yeux, charma ton jugement.

PHILIS

Amour , tout dépité de n'avoir point de flèche Assez forte pour faire en mon cœur une brèche , Voulant qu il ne fût rien dont il ne fût vainqueur, Fit par les coups d'autrui cette plaie en mon cœur: Quand ces bergers, navrés, sans vigueur, et sans

armes , Tout moites de leur sang , comme moi de mes

larmes , Près du Satire mort , et de moi , que l'ennui Ptendoit en apparence aussi morte que lui , Firent voir à mes yeux , d'une piteuse sorte , Qu'autant que leur amour leur valeur étoit forte. Ce traître , tout couvert de sang et de pitié , Entra dedans mon cœur sous couleur d'amitié , Et n'y fut pas plutôt , que , morte , froide , et

blême , Je cessai, tout en pleurs, d'être plus à moi-même.

J'oubliai père et mère , et troupeau ] et maison. Mille nouveaux désirs saisirent ma raison. J'errois deçà , delà , furieuse , insensée , De pensers en penscrs s'égara ma pensée ; Et comme la fureur étoit plus douce en moi, Réformant mes façons, je leur donnois la loi. J'accommodois ma grâce, agençois mon visage ; Un jaloux soin de plaire excitoit mon courage ; J'allois plus retenue , et composois mes pas ; J'apprenois à mes yeux à former des appas ; Je voulois sembler belle , et m'efiorçois à faire Un visage qui pût également leur plaire : Et lorsqu'ils me voyoient par basard tant soit peu, Je frissonnois de peur, craignant qu'ils eussent

veu (Tant j'étois en amour innocemment coupable) Quelque façon en moi qui ne fût agréable. Ainsi , toujours en transe en ce nouveau souci , Je disois à part moi : Las ! mon dieu ! qu'est ceci ? Quel soin , qui de mon cœur s'étant rendu le

maître, Fait que je ne suis plus ce que je soulois être ? Mais, las ! en peu de temps je connus mon erreur» Tardive connoissance à si prompte fureur \ J'aperçus, mais trop tard, mon amour vébémente, Les connoissant amants, je me connus amante. Depuis, de mes deux yeux le sommeil se bannit , La douleur de mon cœur mon visage fannit.

%i)i MATHURO R-EGSIEK.

Du soleil , à regret , la lumière m'éclaire ,

Et rien que ces bergers au cœur ne me peut plaire.

Nos champs ne sont plus beaux; ces prés ne sont plus^erts;

Ces arbres ne sont plus de feuillages couverts ;

Ces ruisseaux sont troublés des larmes que je verse ;

Ces fleurs n'ont plus d'émail en leur couleur diverse ;

Leurs attraits si plaisants sont changés en horreur ;

Et tous ces lieux maudits n'inspirent que fureur.

Ici , comme autrefois ? ces pâtis ne fleurissent ;

Comme moi, de mon mal, mes troupeaux s'a maigrissent ;

Et mon chien , m'aboyant , semble me reprocher

Que j'ai ore à mépris ce qui me fut si cher.

CLORIS

Brûlent-ils comme toi d'amour démesurée ?

PHILIS

Je ne sais ; toutefois j'en pense être assurée,

CLORIS

L'amour se persuade assez légèrement.

PHILIS

Mais ce que l'on désire on le croit aisément,

c l o it i s .

Le bon amour pourtant n'est point sans défiance.

PHILIS

Je te dirai sur quoi j'ai fondé ma croyance.

FOJESIES DIVERSES. 20)5

Un jour, comme il advint qu'Amynte étant blessé, Et qu'étant de sa plaie et d'amour oppressé , Ne pouvant clore l'œil , éveillé du martyre , Se plaignoit en pleurant d'un mal qu'il n'osoit

dire, Je me mis à chanter; et le voyant gémir , En chantant, f invitois ses beaux yeux à dormir ; Quand lui , tout languissant , tournant vers moi

sa tête , Qui sembloit un beau lys battu par la tempête , Me lançant un regard qui le cœur me fendit , D'une voix rauque et casse ainsi me répondit: Philis , comme veux-tu qu'absent de toi je vive ; Ou bien qu'en te voyant mon ame , ta captive , Trouve , pour endormir son tourment furieux , Une nuit de repos au jour de tes beaux yeux ? Alors toute surprise en si prompte nouvelle , Je m'enfuis de vergogne où Philémon m'appelle, Qui, navré, comme lui , de pareils accidents , Languissoit en ses maux trop vifs et trop ardents. Moi , qu'un devoir égal à même soin invite, Je m'approche de lui , ses plaies je visite ; Mais , las ! en m' apprêtant à ce piteux dessein , Son beau sang qui s'émeut jaillit dessus mon sein ; Tombant évanoui , toutes ses plaies s'ouvrent , Et ses yeux, confine morts, de nuages se couvrent, Comme avecque mes pleurs je l'eus fait revenir ^ En me voyant sanglante en mes bras le tenir ?

2i)6 MATHURIK REGSIER.

Me dit : Belle Philis , si l'amour n'est un crime , Ne méprisez le sang qu'épand cette victime. Ainsi de leurs deéseins je ne puis plus douter ; Et lors, moi, que l'Amour oncque ne sut dompter, Je me sentis vaincue , et glisser en mon ame , De ses propos si chauds et si brûlants de flamme , Un rayon amoureux qui m'enflamma si Lien , Que tous mes froids dédains n'y servirent de rien , Lors je m'encours de honte où la fureur m'emporte N'ayant que la pensée et l'Amour pour escorte ; Et suis comme la biche à qui l'on a percé Le flanc mortellement d'un garot traversé , Qui fuit dans les forets , et toujours avec elle Porte , sans nul espoir , sa blessure mortelle. Las ! je vais tout de même , et ne m'aperçois pas, O malheur! qu'avec moi je porte mon trépas.

CLORIS

Si d'une même ardeur leur ame est enflammée , Te plains-tu d'aimer bien, et d'être bien aimée? Tu les peux voir tous deux , et les favoriser.

PHILIS

Un cœur se pourroit-il en deux parts diviser?

CLORIS

Pourquoi non? c'est erreur de la simplesse humaine ; La foi n'est plus au cœur qu'une chimère vaine. Tu dois , sans t'arrêter à la fidélité ,

Te servir des amants comme des fleurs d'été , Qui ne plaisent aux yeux qu'étant toutes nouvelles.

Nous avons, de nature, au sein doubles mam-

melles , Deux oreilles , deux yeux , et divers sentiments ; Pourquoi ne pourrions-nous avoir divers amants? Combien en eonnoissé-je à qui tout est de mise . Qui changent plus souvent d'amants que de chemise !

La grâce , la beauté , la jeunesse et l'amour , Pour les femmes ne sont qu'un empire d un jour, En cor que d'un matin ; car , à qui bien y pense , Le midi n'est que soin , le soir que repentanee. Puis donc qu'Amour te fait d'amants provision . Use de ta jeunesse, et de l'occasion : Toutes deux , comme un trait de qui Ton j^erd la

trace , S'envolent . ne laissant qu'un regret à leur place. Mais si ce procéder encore t'est nouveau , Choisis lequel des deux te semble le plus beau.

PHILIS

Ce remède ne peut à mon mal satisfaire. Puis Nature et l'Amour me défend de le faire. En un choix si douteux s'égare mon desïr. Ils sont tous deux si beaux . qu'on n'y peut que

choisir.

L'un est brun ; h autre blond ; et son poil qui se

dore

298 MATIIUKI±\ REGUIER.

En filets blondissants est semblable à l'Aurore , Quand , tout échevelée , à nos yeux souriant , Elle émaille de fleurs les portes d'Orient. Cette bouche si belle et si pleine de charmes , Où l'Amour prend le miel dont il trempe ses

armes ; Ces beaux traits de discours , si doux et si puissants , Dont l'Amour par l'oreille assujettit mes sens , À ma f oible raison font telle violence , Qu'ils tiennent mes désirs en égale balance : Car si de l'un des deux je me veux départir , Le ciel , non plus que moi , ne peut y consentir. Mais si l'un est pareil à l'Aurore vermeille , L'autre, en son teint plus brun , a la grâce pareille A l'astre de Vénus , qui doucement reluit Quand le soleil tombant dans les ondes s'enfuit . Sa taille haute et droite , et d'un juste corsage , Semble un pin qui s'élève au milieu d'un bocage; Sa bouche est de corail , où l'on voit au-dedans , Entre un plaisant souris , les perles de ses dents , Qui respirent un air embaumé d'une haleine Plus douce que l'œillet , ni que la marjolaine. C'est enfin, comme l'autre, un miracle des cieux. Mon ame, pour les voir, vient toute dans mes yeux. Laisser l'un, prendre l'autre, ô dieux ! est-il possible?

Ce seroit , les aimant , un crime irrémissible.

POESIES DIVERSES. 2<jy

Ils sont tous deux égaux de mérite et de foi. Las ! je n'aime rien qu'eux , ils n'aiment rien que

moi.

Tous deux pour me sauver hasardèrent leur vie; Ils ont même dessein, même amour, même envie. De quelles passions me senté-je émouvoir ! L'amour , l'honneur , la foi , la pitié , le devoir, De divers sentiments également me troublent , Et, me pensant aider, mes angoisses redoublent ; Car si , pour essayer à mes maux quelque paix , Parfois oubliant l'un , en l'autre je me plais , L'autre, tout en colère à mes yeux se présente , Et, me montrant ses coups, sa chemise sanglante, Son amour , sa douleur , sa foi , son amitié , Mon cœur se fend d amour , et s'ouvre à la pitié. Las ! ainsi combattue en cette étrange guerre , Il n'est grâce pour moi au ciel ni sur la terre.

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