ENVOI A MADAME
Sur le gage emploi de la vie Une aimable philosophie A trop éclairé votre cœur Pour qu'il puisse me taire uu crime De n'accorder point à la rime Des jours que je dois au bonheui-.
Je ne m'en défends point, Thémire , La paresse est ma déité :
Aux sons négligés de ma lyre Vous sentirez qu'elle m'inspire, Et que, d'un chaut trop concerté ■ Fuyant l'ennuyeuse beauté, Loin de faire un travail d'écrire , Je m'en fais une volupté ; Moins déUcatement flatté De l'honneur de me, faire lire , Que de l'agrément de m'instruire Dans une oisive liberté.
On ne doit écrire qu'en maître ; Il en coûte trop au bonheur.
Le titre trop chéri d'auteur Ne vaut pas la peine de létre ;
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Aussi n'est-ce point sous ce nom , Si peu feit pour mon caractère , Que je rentre au sacré vallon , Moi qui ne suis qu'en volontaire Les drapeaux brillants d'Apollon.
La muse qui dicta les rimes Que je vais ofirir à vos yeux.
N'est point de ces muses sublimes Qui pour amants veulent des dieux; Ellle n'a point les grâces fières Dont brillent ces nymphes altières Qui divinisent les guerriers :
La négligence suit ses traces , Ses tendres erreurs font ses grâces , Et les roses sont ses lauriers.
Ici sur le ton des préfaces , Et des pesantes dédicaces , Thémire , je ne prétends pas Vous implorer pour mes ouvrages.
Par vous le goût et les appas Me gagneroient mille suffrages ; Mais en hut-il tant à mes vers?
Mes amis me sont l'univers.
Volage Muse , aimable enchanteresse , Qui , m'égarant dans de douces erreurs , Viens tour-à-tour parsemer ma jeunesse De jeux, d'ennuis, d'épines, et de fleurs;
D.nt.zMbïG00glc
ÉPITRE m.
Si dans ce jour de loisible mollesse Tu peux ijuitter les paisibles douceurs , Vole en ces lieux ; la voix de la Sagesse M'appelle ici loin du bruyaut Permesse , Loin du vulgaire et des folles rumeurs; Parois sans crainte aux yeux d'une déesse Qui régie seule et ma lyre et mes mœurs :
Car ce n'est point cette pédante altière Dont la vertu n'est qu'une morgue fière , Un faux honneur guindé sur de vieux mots, L'horreur du sage et l'idole des sots ; C'est cette nymphe au tendre caractère , Née au portique , et formée à Cythère , Qui , dédaignant l'orgueil des vains discours , Brille sans fard , et rassemble près d'elle Ia Venté , la Franchise fidèle , Et la Vertu dans le char des Amours.
C'est à ses yeux , au poids de sa balance , Muse, qu'ici, dans le sein du silence, De l'art des vers estimant la valeur.
Je veux sur Im te dévoiler mon cœur.
Mais en ce jour quelle pompe s'apprête?
Le front paré des myrtes de Vénus , Où voles-tu? quelle brillante fête Peut t'inspirer ces transports inconnus?
Sur mes destins tu t'applaudis sans doute.
Mais instruis-moi : pourquoi triomphes-tu?
Comptes-tu donc qu'à moi-même rendu ,
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Au Pinde seul je vais touraer ma route ,
Ou qu'afiranchi des liens rigoureux
Qui captivoient toa enjouement fblMre ,
Je vais enfin, de toi seule idolâtre.
Donner l'essor aux fougues de tes jeux?
Si ce projet fait l'espoir qui t'enchante ,
C'est t'endormir dans une vaine attente :
Sous d'autres lois mon sort se voit rangé ;
Avec mon sort mon cœur n'a point changé .
Je veux pourtant que la métamorphose
Ait transformé ma raison et mes sens ;
Et pour un temps avec toi je suppose
Que , consacrant ma voix à tes accents ,
J'aille t'ofirir un étemel encens.
Adorateur d'un fontûme frivole ,
A tes autels que pourrois-je obtenir?
Que forois-tu, capricieuse idole?
Par le passé décidons l'avenir :
Conune tes sœurs , tu paierois mes hommages
Du doux espoir des dons les plus chéris.
Tes sœurs! que dis-je? hélas! quels avantages
En ont reçu leurs plus chers fovoris?
Vaines beautés , sirènes bomiddes ,
Dans tous les temps, p^* leurs accords perËdes
N'ont-elles point égaré les vaisseaux
De leurs amants endormis sur les eaux?
Ouvre à mes yeux les fastes de mémoire ,
Ces monuments de disgrâce et de gloire ;
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Je lis les noms des poëtes &meux; Où sont les noms des poëtes heureux?
En&nts des dieux, pourquoi leur destinée Est-elle en proie aux tyrans infernaux?
Pour eux la Parque est-elle condamnée A ne filer que sur de noirs fuseaux ?
Quoi! je les vois, victimes du génie, Au Ibible prix d'un éclat passager.
Vivre isolés , sans jouir de la vie , Fuir l'univers , et mourir sans patrie , Non moins errants que ce peuple léger Semé par-tout, et par-tout étranger!
De ces malheurs les cygnes de la Seine N ont-ils point eu des gages trop certains?
Et pour trouver ces lugubres destins Faut-il errer dans les tombeaux d'Atbène, Ou réveiller la cendre des Latins?
Faut-il d'Orphée, ou d'Ovide, ou du Tasse, Interixiger les mânes radieux.
Et reprocher leur bizarre disgrâce Au fier caprice et des rois et des diaux?
Non , n'ouvrons point d'étrangères archives ; Notre HélicoD , trop long-temps désolé , Ne voit-il pas ses grâces fiigitives?
Oui , chaque jour la Muse de nos rives , Pleurant encor son Horace exilé , Demande aux dieux que ce phénix lyrique , Dont la jeunesse illustra ces climats ,
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Revienne enfin de la rive Belgique Se reproduire et renaître en ses bras.
Voilà pourtant , Muse , voilà Thistoire Des dons fameux qu'ont procurés tes sœurs.
Vingt ans d'eonuis pour quelques jours de gloire. Et j'envierois tes trompeuses laveurs !
J'en conviendrai , de ces dieux du Permesse N'atteignant point les talents enchanteurs.
Et défendu par ma propre foîblesse , Je n'aurois pas à craindre leurs malheurs.
Eh I que sait-on? un simple badinage Mal entendu d'une prude ou d'un sot, Peut vous jeter sur un autre rivage :
Pour perdre un sage il ne faut qu'un bigot.
Cependant, Muse , à quelle folle ivresse Veux-tu livrer mon tranquille enjouement?
Toujours fidèle à l'aimable paresse , Et ne voulant qu'un travail d'agrément , Jusqu'à ce jour tu chérissois la rime Moins par lureur que par amusement; Quel feu subit te transporte, t'anime.
Et d'un plaisir va te faire un tourment!
Hélas ! j e vois par quel charme séduite Tu veux franchir la carrière des airs :
De mille objets la nouveauté t'invite; Et leur image , autrefois interdite A ton pinceau dans les jours de tes fers , Vient aujourd'hui te demander des vers :
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Rendue enfin à la scène du monde , Tu crois sortir d'une éclipse profonde.
Et voir éclore un nouvel univers; Autour de toi mille sources nouvelles A chaque instant jaillissent j usqu'aux cieux ; Pour t'enlever sur leurs brillantes ailes Tous les plaisirs voltigent à tes yeux; Pour t'égarer, le dieu du docte empire T'ouvre des bois nouveaux à tes regards.
Et feit pour toi briller de toutes parts Le brodequin , le cothurne , la lyre , Le luth d'Euterpe , et le clairon de Mars.
Un autre dieu , plus charmant et plus tendre. Jusqu'à ce jour absent de tes chansons , Sous mille attraits caché poiu- te surprendre , Prétend mêler des soupirs à tes sons.* De tant d'objets la pompe réunie A chaque instant redouble ta manie; Et tu voudrois , dans tes nouveaux transports , Sur vingt sujets essayer tes accords?
Tel dans nos champs , au lever de l'aurore, Prenant son vol pour la première fois , Charmé , surpris , entre Pomone et Flore Le jeune oiseau ne peut fixer son choix; De la fougère à l'épine fleurie Il va porter ses désirs inconstants ; Il vole au bois, il est dans la prairie ; Il est par-tout dans les mêmes instants.
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C'en est donc lait, Muse, dans la carrière Tu prétends voir ton char bientôt lancé :
Du moins , avant qu'on t'ouvre la barrière , Pour prévenir un écart insensé , Va consulter la sage Deshoutière, Et vois les traits dont sa muse en courroux De l'art des vers nous a peint les dégoûts.
Quand tu serois à l'abri des disgrâces Que le génie entraîne sur ses traces , Craindrois-tu moins le bizarre fracas Qui d'Apollon accompagne les pas , Du nom d'auteur l'ennuyeux étalage , D'auteur montré le fade personnage :
Que sais-je enfin? tous les soins, tout l'ennui. Qu'un vain talent nous apporte avec lui?
Dès qu'un mortel , auteur involontaire , Est arraché de l'ombre du mystère , Où, s'amusant et charmant sa langueur, Dans quelques vers il dépeignoit son cœur; Du goût public honorable victime , Bientôt , au prix de sa tranquillité , Il va payer une inutile estime , Et regretter sa douce obscurité :
Privé du droit d'écrire en solitaire, Et d'épancher son coeur, son caractère, Toute son ame, aux yeux de l'amitié, L'amitié même, indiscrète et légère.
Le trahira sans croire lui déplaire:
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Et son secret, follement publié ,
S'il est en vers , sera sacrifié.
Ainsi les fruits d'un léger badînage ,
Nés sans prétendre au grave nom d'ouvrage ,
Nés pour mourir dans un cercle d'amis ,
Au fier censeur seront pourtant soumis.
Si par hasard il m>uve , comme Horace , i Quelque Mécène ou quelque tendre Grâce, Tels que l'on voit , aux rives où j'écris , Daphnis, Thémire, et lajeuneEucharis, Qui cherchent moins dans la philosophie L'espritd'auteur querëspritdela vie, Qu'un sage aisé, qui, naturel, égal.
Sache éviter le style théâtral , Les airs guindés du peuple parasite Des froids pédants, des fedes rimailleurs, Et dont les vers soient le dernier mérite.
Que de dégoûts l'investiront ailleurs!
Dans tous les lieux oii l'errante fortune L'entraînera sous ses pénibles fers , Il essuiera la contrainte importune De l'entretien de mille sots divers , Qui , prévenus de cette erreur commune Que quand on rime on ne sait que des vers , A son abord prendront cet idiome , Ce précieux, trop en vogue aujourd'hui ; Et de l'auteur ne distinguant pas l'homme, En l'ennuyant, s'ennuieront avec lui.
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Tels sont les maux où cet essor t'engage :
Mais l'amour-propre , opposant son bandeau ,
De l'avenir te dérobe l'image ,
Ou sait du moins ne le peindre qu'en beau :
Trompeur chéri , t'abusant pour te plaire ,
11 te redit, dans tes nouveaux accès.
Qu'où a daigné sourire à tes essais ,
Pt qu'un public distingué du vulgaire
T'appelle encore à de plus hauts succès.
Mais connois-tu ce public variable,
Vain dans ses dons, constant dans ses dégoûts?
En deux printemps de ce juge peu stable
On peut se voir et l'idole et la Jable :
Le nom de ceux qu'il voit d'un oeil plus doux ,
A peine écrit siu- la mobile arène
Parles zéphyrs de l'heureuse Hippocrène,
Est eflbcé par Éole en courroux ;
Et quand les fleurs dont le pubhc vous pare
Gonserveroieot un étemel printemps ,
Chez la Faveur, sa déesse bizarre ,
Est-il des dons et des plaisirs constants?
Au sein des mers, dans une lie enchantée, Près du séjour de l'inconstant Protée , Il est un temple élevé par l'Erreur, Où la brillante et volage Faveur, Semant au loin l'espoir et les mensonges , D'un air distrait tait le sort des mortels ; Son loible trdne est sur l'aile des Songes ,
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Les vents légers soutieimeat ses autels :
Là , rarement la Raison, la Justice, Ont amené les mortels vertueux ; L'Opinion , la Mode , et le Caprice , Ouvrent le temple et nomment les heureux.
En leur offrant la coupe délectable , Soue le nectar cachant un noir poison , La déité daigne paroltre aimable , £t d'un sourire enivre leur raison.
Au même instant l'agile Renommée Grave leur nom sur son char lumineux :
Jouets constants d'une vaine fumée.
Le monde entier se réveille pour eux; Mais sur la loi de l'onde pacifique A peine ils sont mollement endormis , Déifiés par l'erreur léthargique Qui leur feit voir dans des songes amis Tout l'univers à la gloire soumis , Dans ce sommeil d'une ivresse riante , En un moment la Faveur inconstante , Tournant ailleurs son essor incertain , Dans des déserts , loin de l'tle charmante , ~ Les aqiùlons les emportent soudain ; Et leur réveil n'offre plus à leur vue Que les rochers d'une plage inconnue , Qu'ui) monde obscur sans printemps , sans beaux j our s , Et que des cienx éclipsés pour toujours.
Muse, crou-moi, qu'un -autre sacrifie
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j8 A MA MUSE.
A la Faveur, à rEstime , au Renom , Qu'un autre perde au temple d'Apollon Ce peu d'instants qu'on appelle la vie , D'un vain honneur esclave fastueux, Toujours auteur, et jamais homme heureux; Moi , (jue le ciel fît nattre moins sensible A tout éclat qu'à tout bonheur paisible , Je fiiis du nom le dangereux lien; Et quelques vers échappés à ma veine, Nés sans dessein et façonnés sans p^ne , Pour l'avenir ne m'engagent à rien.
Plusieurs des fleurs que voit naître Pomone Au sein fécond des vergers renaissants Ne doivent point un tribut à l'Automne; Tout leur destin est de plùre au Printemps.
Ici pourtant de ma philosophie Ne va point. Muse, outrer le sentiment; Ne pense pas que de la poésie J'aille abjurer l'empire trop charmant :
J'en fuis tes soins , j 'en crains la frénésie ; Mais j'en adore à jamais l'agrément.
Ainsi conduit, ou par mes rêveries, Ou par Bacchus , ou par d'autres appas, Quand quelquefois je porterai mes pas Où le Permesse étend ses eaux chéries , Dans ces moments mes vœux ne seront pas D'être enlevé dans un char de himière Sur ces sommets où la Muse guerrière
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Qui chante aux dieux les festes des cimibats , La foudre &i main , enseigna ses mystères Aux Camoens , aux Miltons , aux Voltaires :
Jaloux de voir un plus paisible lieu , Loin du tonnerre , et gmdé par un dieu , Dans les détours d'un amoureux bocage J'irai chercher ce solitaire ombrage , Ce beau vallon où La Fare et Chaulieu , Dans les transports d'une volupté pure , Sans préjugés , sans festuenx désirs , Près de Vénus , sur un lit de verdure, Venoient puiser au sein de la nature Ces vers aieés , enfents de leurs plaisirs ; Et sans e£Ëroi du ténébreux monarque , Menant TAmour jusqu'au sombre Acbéron , Au son du luth descendoient vers la harque Par les sentiers du tendre Anacréou.
Ut , si j e puis reconnoltre leurs traces , Et retrouver ce natf agrément , Ce ton du cœur, ce négligé charmant Qui les rendit les poëtes des Grâces; Du myrte seul chérissant les douceurs , Des vains lauriers que Phébus vous dispense , Et qu'il vous dte au gré de Tinconstance, Je céderai les pénibles honneurs.
Trop insensé qui , séduit par la gloire , Martyr constant d'un taleut suborneur.
Se tait d'écrire un eimiiyeux-bcmbeur.
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loo A MA MUSE.
Et, s'immolaut au soin de la mémoire.
Perd le présent pour ravenir trompeur !
Tout cet éclat d'une ^oire suprême , Et tout l'encens de la postérité , Vaut-il l'instant où je vis pour moinniéme Dans mes plaisirs et dans ma liberté , Trouvant sans cesse auprès de ce que j aime Des biens plus vrais que l'immortalité?
Non , n'allons point dans de lugubres veilles De nos beaux jours éteindre les rayons.
Pour enfanter de douteuses merveilles.
Tandis , hélas ! que l'on tient les. crayons , Le printemps fiiit, d'une main toujours prompte La Parque file , et dans la nuit du temps Ensevelit une foule d'instants Dont le Plaisir vient nous demander compte.
Qu'un dieu si cher remplisse tous nos jours ; Et badinons seulement sur la lyre , Quand la Beauté , dans un tendre détire , Ordonnera des chansons aux Amours.
Mais , quelque rang que le sort me réserve , Soit que je suive ou Thalie ou Minerve , Écoute , Muse , et cotmois k qael prix Je souflrirai que quelquefois ta verve Vienne allier la rime à mes écrits.
Pour te guider vers la double colline , De ces sentiers préviens-tu les hasards?
L'illusion ^ fascinant tes regards ,
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Peut t «garer sur la route voisiac , Et t'entralner dans de honteux écarts :
Comtois ces lieux. Dans de phis heureux âges . Vers le Parnasse on marchoit sans dangers ; Nul monstre afïreax n'infîestoit les passages ; G'étoit l'Olympe et le temple des sages ; Là , sm- la lyre ou les pipeaux légers , De Philomèie ég^ant les ramages , Ils allioient par de doux assemblages L'esprit des dieux et les moeurs des bergers ; Connoissant peu la basse jalousie , De la licence ennemis généreux , Ils ne méloient aucun fiel dangereux , Aucun poison , à la pure ambrosie ; Et les zéphyrs de ces brillants coteaux , Accoutumés au doux son des guitares , Par des accords in&mes ou barbares N "avoient jamais réveillé les échos :
Quand, évoqués par le Crime et l'Envie, Du fond du Styx deux spectres abhorrés , L'Obscénité , la noire Calomnie , Osant entrer dans ces lieux révérés , Vinrent tenter des accents ignorés.
Au même instant les lauriers se flétrirent, ' Et les amours et les nymphes s'enfiiirent.
Bientôt Phébus , outré de ces revers , Au bas du mont de la docte Aonie Précipitant ces filles des enfers ,
Les replongea dans leur ignominie , Et pour toujours instruisit l'iuiivera Que la Vertu, reine de rharmooie, A la décence , aux grâces réunie , Seule a le droit d'enfanter de beaux vers.
Pour rétablir leur attente trcHupée , Non loin de là leur adroite tiireur.
Sur les débris d'une roche escarpée , Édifia , dans l'ombre et dans l'horreur, Du vrai Pâmasse un bntôme imposteur :
Là, pour grossir leurs profimes cabdes.
Des chastes sœurs ces impures rivales, L'encens en main , reçurent les rimeurs Proscrits , exclus du temple des auteurs.
Ainsi , jaloux des abeilles fécondes , Et du nectar que leurs soins ont formé.
Le vil frelon sur des plantes immondes Verse sans force un suc envenimé.
C'est là qu'encor cent obscurs satiriques , Cent artisans de fadaises lubriques , Par la débauche ou la haine conduits Dans le secret des plus sombres réduits.
Vont , sans témoins , forger ces folles rimes , Ces vers grossiers , ces monstres anonymes , Tout ce Ëitras de libelles pervers Dont le Batave mfecte l'univers.
du génie usage trop fimestè !
Pourquoi &ut-ii que ce don précieux ,
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ÉPITRE III. io3
Que l'art charmant , le langage céleste , Fait pour chanter sur des tons gracieux Les conquérants , les belles , et les dieux , Chez une foule au Parnasse étrangère , Soit si souvent le jargon de Mégère, L'organe impur des plus lâches noirceurs , L'ame du crime , et ta houte des mœurs !
Pourquoi Ëiut-il que le^ pleurs de l'Awore, Qui ne devroient enfenter que des fleurs, Au même in3tant &3sent souvent éclore Les sucs mortels et les poisons vengeurs !
Muse , je sais que tu fuiras sans peine Les chants honteux de la Licence obscène :
Faite à chanter sans rougir de tes sous , Tu n'iras point chez cette infâme reine Prostituer tes naïves chansons.
Mus de tout temps , um peu trop prompte à rire , Ton goût peut-être , en quelques noirs accès , T'atlacheroit au char de la Satire.
Ah! loin de toi ces cyniques excès !
Quelles douceurs en suivent les succès , Si , quand l'ouvrage a le sceau de l'estime , L'auteur flétri , fugitif, détesté , Devient l'horreur de la société?
Je veux qu'épris d'un noin plus légitime, Que , non content de se voir estimé , Par sop génie un amant de la rime Emporte encor le plaisir d'être aimé ;
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]o4 A MA MUSE.
Qu'aux régions à Ininnàne inconnaes Où voleront ses gracieux écrits , A ce tableau de ses mceurs ingénues , Tous ses lecteurs deviennent ses amis ; Que, dissipant le préjugé vulgaire, Il montre enfin que sans crime on peut plaire. Et réunir, par un heureux lien , L'auteur charmant et le vrai tntoyen.
En vain, guidé par un fougueux délire.
Le Juvébal du siècle de Louis l'it un talent du crime de médire , Mes yeux jamais n'en furent éblouis ; Ce n'est point là que ma raison l'admire :
Et Despréaux , ce chantre harmonieux , Sur les autels du poétique empire Ne seroit point au nombre de mes dieux, Si , de l'opprobre organe impitoyable , Toujours couvert d'une gloire coupable, Il n'eût chanté que les malheureux ncnns Des Golletets , des Gotins , des Pradons ; Mânes plaintifs , qui sur le noir rivage Vont regrettant que ce censeur sauvage, Les enchaînant dans d'immortels accorda , Les ait privés du commun avantage D'être cachés dans la foule des morts.
Un autre écueil , Muse , te reste encore :
En évitant cet antre ténébreux Où, nourrissant le fou qui la dévore,
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L'âpre Satire épand son fiel a£freux , GraÎDs d'aborder à cette plage aride Où la Louange , au ton foible et timide , Aux yeux baissés , au doucereux souris , Vient cbaque jour, sous le titre insipide D'odes aux grands , de bouquets aux Iris , A l'univers préparer des ennuis.
Le dieu du goût, au vrai toujours fidèle, N'exclut pas moins de sa cour immortelle Le complaisant, le vil adulateur, Que l'envieux et le noir imposteur.
Pars , c'en est fait ; que ce fil secourable , Te conduisant au lyrique séjour. Sauve tes pas du dédale effroyable Où mille auteurs s'égarent sans retour.
Dans ces vallons si la troupe invisible Des froids censeurs , des Zoïles secrets , Lance sur toi ses inutiles traits , D'un cours égal poursuis ton vol paisible ; Par les fredons d'un rimeur désolé Que ton repos ne puisse être troublé; Et , sans jamais t'avilir à répondre , Laisse au mépris le soin de les confondre :
Rendre à leurs cris des sons injurieux.
C'est se flétrir et ramper avec eux.
A cette loi pour demeurer fidèle Devant tes yeux conserve ce modèle.
Il est un sage , un fovori des deux ,
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io6 A MA MUSE.
Dont à Teovi tous les arts , tous les dieux Ont couronné la brillante jeunesse , Et qui (^vainqueur du fuseau rigoureux , Possède encor dans sa mâle vieillesse L'art d'être aimable et te don d'être heureux. Long-temps la Haine et la farouche Envie, En s'obstinant à poursuivre ses pas , Ourent troubler le calme de sa vie , Et l'attirer dans de honteux combats ; Mais conservant sa douce indifiereoce , Et retranché dans un noble silence, De ses rivaux il trompa les projets ; Pouvant les vaincre, il leur laissa la paix.
D'afifreux corbeaux lorsqu'un épais nuage Trouble en passant le repos d'un bocage , Laissant les airs à leurs sons glapissants , Le rossignol interrompt ses accents , Et , pour reprendre une chanson légère , Seul il attend que le gosier touchant D'une dryade ou de quelque bergère Réveille enfin sa tendresse et son chant.
Prends le burin , et grave ces maximes ; Muse, à ce prixje suis encor tes lois; A ce prix seul , nous pouvons à nos rimes Promettre encor des honneurs légitimes ,' Et les regards des sages et des rois.
Toujours j'entends les échos de nos rives Porter au loin ces redites plaintives ,
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ÉPJTRE III. 107
Que l'Hélicon n'est plus qu'un vain tombeau , Que pour Phébus il n'est plus de Mécèue , Et qu'éloigné du trône de la Seine En soupirant il éteint son Qambeau.
Oui , je le sais , de profondes ténèbres Ont du Parnasse investi l'horizon; Mais s'il languit sous ces voiles ftinèbres , Allons au vrai : quelle en est la raison ?
Peut-on compter qu'un sol^ plus propice Bamênera sur l'empire des vers Ces jours brillants nés sous le doux auspice Des Bichelieus , des Séguiers , des Colberts , Quand, ne suivant que les muses impies , Prenant la rage et le ton des harpies , Mille rimeurs, honteusement rivaux, .
Par leurs sujets dégradent leurs travaux?
Ces noirs transports sont-ils la poésie?
Hé quoi ! doit-on couronner les forfaits , Parer le crime , armer la frénésie?
Et pour le Styx les lauriers sont-ils &its?
N'accusons pas les astres de la France:
Pour ranimer leurs rayons éclatants (^'au mont sacré de nouveaux habitants.
Rivaux amis , rendent d'intelligence La vie aux mceurs , la noblesse aux talents ; Ainsi bientôt nos rivages moins sombres , D'un jour nouveau parés et réjouis , Reverront ftiir le sommeil et les ombres
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o8 A MA MUSE. ÉPITHE III.
Où sont plongés les arts évanouis.
Pour toi, penduit que de nouveaux Orpbées Vouant leurs jours aux plus savantes fées , Et s'élevant à des accords parlaits , Mériteront de chanter près d'un trône Toujours paré des palmes de Bellone , Et cooronné des roses de la paix ; Muse, pour toi, dans l'union paisible De la sagesse et de la volupté , Nymphe badine , ou bergère sensible , Viens quelquefois , avec la Liberté , Me crayonner de riantes images , Moins pour l'honneur d'enlever les sufïrages , Que pour charmer ma sage oisiveté.
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AU P. BOUGEANT