‹ Œuvres choises de Desportes, BertautChapitre 15 sur 193 · SUB MA CONVALESCENCE · texte numérisé non relu

SUB MA CONVALESCENCE

Toi , que la voix de ma douleur A fait Toler vers moi du sein de ta patrie, Et qui , portant encor dans ton ame attendrie

Du spectacle de mou malheur

La douloureuse rêverie.

Après mon péril même en conserves l'horreur,

Renais , rappelle la douceur

De ton alégresse cbérie,

Ma Minerve , ma tendre sœur.

Mais quoi! suis-je encor &itpour nonunerralégresse.

Et pour en chanter les appas , Moi qui , depuis deux mois de mortelle tristesse, Ai vu sur ma demeure étinceler sans cesse

La feux sanglante du trépas ?

Par les songes du sombre empire , Enlants tumultueux du bizarre délire,

Mon esprit si long-temps noirci Pourra-t-il retrouver sows ses épais nuages Les pinceaux du plaisir, les brillantes images , Et lever le bandeau qui le tient obscurci ?

Quand sur les champs de Syracuse

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ÉPITRE V. i33

Un volcan vient au loin d'exercer ses fureurs ,

Aux bords désolés d'Aréthuse

Daphné cherche-t-elle des fleurs?

Dans de mâles et sages rimes

Si de l'inflexible raison Il ne felloit qu'offrir les stoïques maximes, Ici plus (jue jamais j'en trouverois le ton : Je sors de ces instants de force et de lumière

Oîi l'éclatante vérité , Telle que le soleil au bout de sa carrière, Donne à ses derniers feux sa plus vive clarté; J'ai vu ce pas fatal où t'ame , plus bardie ,

S'élançant de ses tristes fers.

Et prête à voir Ënir le songe de la vie ,

Au poids du vrai seul apprécie

Le néant de cet univers.

Édairé sur les vœux frivoles

Et sur les faux biens des bumains , Je pourrois à tes yeux renverser leurs idoles , Les dieux de leur folie, ouvrage de leurs mains.

Et , dans mon ardeur intrépide ,

De la vérité moins timide

Osant rallumer le flambeau , Juger et nommer tout avec cette assurance Que j'ai su rapporter du sein de la soufifrance.

Et de l'école du tombeau.

Réduit, comme je fus , par l'arrêt inflexible

Et de la Douleur et du Sort,

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i34 A MA SOËUB.

A demander aux dieux le bieofek de ]■ mort,

Je te dirois aussi ipie cette mort horrible

Pour le vulgaire malheilreiix , Pour un sage n est pCHut ce spectre si terrible Sur qui les vils mortels n'osent lever les yeux ; Et qu'après avoir vu la misère profonde

Des insectes préscnnptueux ,

De tons les êtres ennuyeux Dont le cieta chargé la surface du monde , ' Et qui rampent dans ces bas lieux ,

Au premier arrêt de la Parque , Sans peine et d'un pas ferme ou passeroit la barque. Si la tendre amitié , si le fidèle amour,

N'arrétoieut l'aœe dans leurs chaînes ,

Et si leurs plaisirs tour-à-4our,

Plus vrais et plus vifs que nos p^es ,

Ne nous faisoient chérir le jour.

Mais de cette philosoplûe Je ne réveille point les lugidires propos :

Tu n'es &ite que pour la vie;

Et t'entretenir de tombeaux, Ce seroit déployer sur la naissante aurore Du soir d'un jour ohsciu- les nuages épais,

Et donner à la jeune Flore

Une couronne de cyprès, Qu'atteods-tu cependant? tu veux que ma ibémoire. Retournant sur des jours d'alarmes et d'ennuis ,

T'en fasse la pénible histoire :

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ÉPITRE V. i35

Sur quels déplorables récits

Exiges-tu que je m'arrête !

C'est rappeler mon ame aux partes de la mort. J'y consens i mais bannis Tf^Efroi de la tempête,

Je la raconte dans le port.

Sur ses rameaux brisés et semés sur la terre

Far la foudre ou Tefiort des vents , Un chêne voit enfin d'autres rameaux nùssaote , Et, relevé des coups d'Éole et du tonnerre.

Il compte de nouveaux printemps.

Le jour a reparu. Rien n'est long-temps extrême.

Tel étoit mon affireux tourment; J'ai soutïert plus de maux au bord du monument

Que n'en apporte la mort même.

La douleur est un siècle, et ta mort im mnnent.

Frappé d'une main foudroyante ; Et frappé dans le sein des arts et des amours ,

De la santé la plus brillante Je vis en un instant s'éteindre les beaux jours : Aimi d'im ruisseau pur la naïade éplorée , Dans une froide nuit , par le fougueux Borée De ses plus vives eaux voit enchaîner le cours.

Dans cette langueur meurtrière , Comptant les pas du Temps trop lent aux malheureux ,

Quarante fois de la lumière

J'ai vu disparoltre les feux ,

Quarante fois dans sa carrière

J'ai vu rentrer l'asU-e des cieux ;

j36 a ma SCEUR.

Et dans un si long intervalle ,

La Parque , d'une main fatale Arrachant de mes yeux les paisibles pavots , Pour moi ne fila point une heure de repos; Par le souffle brûlant de ma fièvre indomptée

Chaque jour ma force emportée Benaissoit chaque jour pour des tourments nouveaux :

Dans la fable de Prométhée

Tu vois l'histoire de mes maux.

Après leflfroi qui suit l'attente du suppUce,

Voilé des plus noires couleurs, Parut enfin ce jour de malheureux auspice Où de l'humanité j'épuisai les douleurs; Couché sur un bûcher, et l'autel et le trône

D'Esculape et de Tisiphone, Courbé sous le pouvoir de leurs prêtres cniels. J'ai vu couler mon sang sous les couteaux mortels; Mon ame s'avança vers les rivages sombres :

Mais quel rayon lancé du sein des immortels, L'arrêtant à travers la région des ombres.

Vint ranimer mes sens sur ses sanglants autels !

Je crus sortir du noir abyme , Quand , revenant au jour, je me vis délivré : Je trompai le trépas, ainsi qu'une victime

Que frappe un bras mal assuré;

Inutilement poursuivie ,

Et plus forte par la douleur, Elle arrache, en fiiyant, les restes de sa vie

EPITRE V. i37

Aux coups du sacrificateur.

Il est une jcuoe déesse , Plas agile qu'Hébé, plus fraîche que Vénus :

Elle écarte les maux , les langueurs , la fbibtesse ,

Sans elle la beauté n'est plus;

Les Amours , Bacchus , et Morphée ,

La soutiennent sur un trophée

De myrte et de pampres orné ,

Tandis qu'à ses pieds abattue

Rampe l'inutile statue

Du dieu d'Épidaure ench^né.

Ame de l'univers , charme de nos années ,

Heureuse et tranquille Santé !

Toi qui viens renouer le fil de mes journées , Et rendre à mon esprit sa plus vive clarté , Quand , prodigues des dons d'une courte jeunesse, Ne portant que la honte et d'amèrea douleurs

A la trop précoce vieillesse , Les aveu^es mortels abrègent tes faveurs ; Je vais sacrifier dans ton temple champêtre ,

Loin des cités et de l'ennui.

Tout nous appelle aux champs ; le printemps va renaître,

Et j'y vais renaître avec lui.

Dans cette retraite chérie

De la Sagesse et du Plaisir,

Avec quel goût je vais cueillir

La première épine fleurie.

Et de Philomêle attendrie

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i38 A MA SœUH.

Recevoir le premier soujht !

Avec les Heura dont la prairie

A chaque instaot va s'enibellir.

Mon ame , trop long-temps flétrie ,

Va de nouveau s'épanouir.

Et , loin de toute rêverie ,

Voltiger avec le zéphyr.

Occupé tout entier du soin , du plaisir d'être ,

Au sortir du néant affrenx ,

Je ne songerai qu'à voir naître

Ces bois , ces berceaux amoureux ,

Et cette mousse et ces fougères ,

Qui seront, dans les plus beaux jours,

Le trône des tendres ber^res.

Et l'autel des heureux amours.

O jours de la convalescence !

Jours d'une pure volupté !

C'est une nouvelle naissant» ,

Un rayon d'immortalité.

Quel feu ! tous les plaisirs ont volé dans maa ame. J'adore avec transport le céleste flambeau ;

Tout m'intéresse , tout m'enflamme ;

Pour moi l'univers est nouveau.

Sans doute que le Dieu qui nous rend l'existence,

A l'heureuse convalescence Pour de nouveaux plaisirs donne de nouveaux sens;

A ses regards impatients Le chaos fuit; tout naît; la tumière commence;

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ÉPITRE V, i39

Tout biille d^ feux du printemps.

Les plus sîmplea objets , le chant d'une Ëiuvette , Le matin d'un beau jour, la verdure des bois,

La fralcbeur d'une violette;

Mille spectacles qu'autrefois

On voyoit avec nonchaknct, Transportent aujourd'hui , présentent des appas

Inconnu» à l'indifférence ,

£t que la foule ne voit pas.

Tout s'émousse dans l'habitude ;

L'amour s'endort sans T<dupté; Las des mêmes plaisirs, las de leur multitude ,

Le sentiment n'est plus flatté; Dans le fracas des jeux, dans la plus vive cH-gie,

L'esprit, sans force et sans clarté,

Ne trouve que la léthargie

De l'insipide «siveté.

déon, depuis dix ans de fêtes et d'ivresae, Frais, brillant d'embonpoint, ramçoé chaque jour

Entre la jeunesse et l'amour,

Dans le néant de la mollesse

Dort et végète tour-à-to'ur :

Lisis , depuis long-temps plongé dans les ténèbres ,

Entre ïlippocrate et les ennuis,

Libre de leurs chaînes funèbres , Vient de quitter enfin leurs lugubres réduits. Observez-les tous deux dans une même fête :

Cléon n'y paroltra que distrait ou glacé ;

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i4o A MA SœUB. ÉPITRE V.

Tout glisse sur ses sens, nnl plaisir ne s'arrête

Au fbnd de son cceur ânonssé :

Tout charmera Lisis ; cette nymphe est pins belle ,

Cette sirène a mieux chanté, D'un plus aimable feu ce Champagne étincelle, Ces convives joyeux sont la troupe immortelle , Cette brune charmante est la divinité. Cléoo est un sultan qu'im bonheur trop bcile Prive du sentiment , des ardeurs , des transports : En vain de cent beautés une troupe inutile Lui cherche des désirs; infructueux efibrts!

Mahomet est au rang des morts.

Lisis, dans ses ardeurs nouvelles.

Est un voyageur de retour ;

Éloigné des jeux et des belles , Le plus tnste vaisseau fiit long-temps son séjour : Il touche le rivage, à l'instant tout l'invite;

Et pour Lisis , dans ce beau jour, La première Philis des hameaux d'alentour

Est la sultane favorite.

Et le miracle de l'Amour.

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