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A FLORENCE

50 janvier 4855.

Je vous demando le permission, messieurs, de vous adresser la parole pour vous exprimer les sentiments que j'éprouve en me trouvant au milieu de vous. Et, d'abord, je vous prie de m'excuser si, me servant de votre admirable langue, je suis exposé à la gâter beaucoup.

Comment pourrais-je retenir l'expression de ma joie lorsque je retrouve, si loin de mon pays, tant de frères

' Œuvres complètes, tome VIII.

DISCOURS PRONOiNCÉ A LA CONFÉRENCE DE FLORENCE 337

qui s'aiment d'une même affection et ne forment qu'une seule famille? Autrefois déjà j'ai ressenti la même émotion en Angleterre, et tout récemment en Castille, où un petit nombre d'amis me reçurent dans une chambre peu spacieuse. Mais je vous assure que, si la chambre était petite, grande était la charité dans les cœurs ! Elle se traduisait dans les regards, dans les paroles, dans les serrements de mains! Je suis profondément touché de cet esprit fraternel qui anime et vivifie les Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, et qui se retrouve constamment le même dans les contrées les plus diverses et les plus éloignées, et je ne saurais vous exprimer combien il est doux pour moi de le rencontrer ici, comme je l'ai rencontré déjà à Gênes, à Livourne et dans d'autres parties de l'Italie.

J'ai besoin de vous dire que ce n'est point par mon mérite personnel que je suis devenu vice-président du Conseil général de Paris, mais uniquement à cause de mon ancienneté. Vous voyez, en effet, devant vous un des huit étudiants qui, il y a vingt ans, en mai 18^7), se réunirent pour la première fois, sous la protection de saint Vincent de Paul, dans la capitale de la France.

jNous étions alors envahis par un déluge de doctrines philosophiques et hétérodoxes qui s'agitaient autour de nous, et nous éprouvions le désir et le besoin de fortifier notre foi au milieu des assauts que lui livraient les systèmes divers de la fausse science. Quelques-uns de nos jeunes compagnons d'études étaient matérialistes; quelques-uns, saiut-simoniens; d'autres, fouriéristes ;

d'autres encore, déistes. Lorsque nous, catholiques, nous nous efforcions de rappeler à ces frères égarés les merveilles du christianisme, ils nous disaient tous : « Vous avez raison si vous parlez du passé : le christianisme a fait autrefois des prodiges ; mais aujourd'hui le christianisme est mort. Et, en effet, vous qui vous vantez d'être catholiques, que faites-vous? Où sont les œuvres qui démontrent votre foi et qui peuvent nous la faire respecter et admettre? » Ils avaient raison : ce reproche n'était que trop mérité, (^e fut alors que nous nous dîmes : Eh bien, à l'œuvre! et que nos actes soient d'accord avec notre foi. Mais que faire? Que faire pour être vraiment catholiques, sinon ce qui plaît le plus à Dieu? Secourons donc notre prochain, comme le faisait Jésus-Christ, et mettons notre foi sous la protection de la charité.

Nous nous réunîmes tous les huit dans cette pensée, et d'abord même, comme jaloux de notre trésor, nous ne voulions pas ouvrir à d'autres les portes de notre réunion. Mais Dieu en avait décidé autrement. L'association peu nombreuse d'amis intimes que nous avions rêvée devenait, dans ses desseins, le noyau d'une immense famille de frères, qui devait se répandre sur une grande partie de l'Europe. Vous voyez que nous ne pouvons pas nous donner véritablement le titre de fondateurs : c'est Dieu qui a voulu et qui a fondé notre Société !

Je me rappelle que, dans le principe, un de mes bons amis, abusé un moment par les théories saint-

simoniennes, me disait avec un sentiment de compassion : « Mais qu'espcrez-vous donc faire? Vous êtes huit pauvres jeunes gens, et vous avez la prétention de secourir les misères qui pullulent dans une ville comme Paris! Et, quand vous seriez encore tant et tant, vous ne feriez toujours pasgrand'chose! Nous, au contraire, nous élaborons des idées et un système qui réformeront le monde et en arracheront la misère pour toujours ! Nous ferons en un instant pour l'humanité ce que vous ne sauriez accomplir en plusieurs siècles. » Vous savez, messieurs, à quoi ont abouti les théories qui causaient cette illusion à mon pauvre ami! Et nous, qu'il prenait en pitié, au Heu de huit, à Paris seulement, nous sommes deux mille et nous visitons cinq mille familles, c'est-à-dire environ vingt mille individus, c'es'cà-dire le quart des pauvres que renferment les murs de cette immense cité. Les Conférences, en France seulement, sont au nombre de cinq cents, et nous en avons en Angleterre, en Espagne, en Belgique, en Amérique et jusqu'à Jérusalem. C'est ainsi qu'en commençant humblement on peut arriver à faire de grandes choses, comme Jésus-Christ, qui, de l'abaissement de la crèche, s'est élevé à la gloire du Thabor' C'est ainsi que Dieu a fait de notre œuvre la sienne et l'a voulu répandre par toute la terre en la comblant de ses bénédictions.

Il est bien consolant surtout de penser qu'au milieu de cet accroissement si rapide notre Société n'a rien perdu de son esprit primitif. Permettez-moi de vous

rappeler quel est cet esprit, et veuillez me continuer pour cela votre fraternelle attention.

Notre but principal ne fut pas de venir en aide au pauvre, non; ce ne fut là pour nous qu'un moyen. Notre but fut de nous maintenir fermes dans la foi catholique et de la propager chez les autres par le moyen de la charité. Nous voulions aussi faire d'avance une réponse à quiconque demanderait avec le verset du Psalmiste : Ubi est Deus eorum ? Où donc est leur Dieu ? Il y avait alors dans Paris bien peu de rehgion, et les jeunes gens, même chrétiens, n'osaient guère aller à l'égHse, parce qu'on les montrait au doigt, en disant d'eux qu'ils simulaient la piété pour obtenir des places. Aujourd'hui il n'en est plus ainsi; et, grâce à Dieu, l'on peut affirmer que les jeunes gens les plus sages et les plus instruits sont en même temps les plus religieux. Je suis convaincu que ce résultat est dû en grande partie à notre Société, et, à ce point de vue, on peut dire d'elle qu'elle a glorifié Dieu dans ses œuvres.

Sous ce rapport, ce serait évidemment un grand bien que l'esprit des Conférences de Saint-Yincent-de- Paul se propageât aujourd'hui en Italie. Cet esprit est particulièrement nécessaire dans les contrées où l'Eglise est militante : aussi fut-il très-utile à la France quand Dieu permit qu'il y parût. Il ne vous aurait point été aussi nécessaire alors que la foi de vos pères, pure, calme et tranquille, suivait paisiblement le cours des vieilles traditions. Mais maintenant, pour vous aussi, tout a bien changé : les grandes commotions

qui ont agité ITAirope se sont fait sentir en Italie, et l'on peut dire que le temps du combat y est arrivé pour l'Église. Pour moi, je m'en réjouis; car j'estime que quand l'Église combat elle est plus près du triomphe, et je ne pense point qu'ici-bas se trouve le lieu de son repos.

Votre histoire est une preuve éclatante que l'Eglise sort plus grande de chacune de ses luttes. Votre saint Grégoire VU, vos saint Jean Gualbert, saint François, saint Thomas d'Aquin, ces grands catholiques, et tant de saints du moyen âge, naquirent au milieu des combats que des sectes furieuses livraient à la foi chrétienne. C'est une chose digne de remarque que toutes les attaques dirigées contre le catholicisme ont été pour lui autant de préludes de la victoire. Aussi la naissance de nos Conférences en Italie me paraît aujourd'hui d'un heureux augure pour les destinées religieuses de ce noble pays ; c'est comme un premier sourire de Dieu, qui veut faire renaître dans cette belle ItaUe la foi robuste des anciens jours, retrempée dans le combat. C'est pourquoi je vous rends grâces et je me félicite avec vous de ce que vous avez été les premiers à fonder notre Société dans votre Florence bien-aimée. 0 mes amis, mes confrères ! conservez et propagez cet esprit de fraternité chrétienne, qui est la base de la Société de Saint-Viucent-de-Paul, poursuivez avec persévérance le noble but qu'elle se propose, de vous garder fermes dans votre foi et d'amener les autres à la partager avec vous.

Ne croyez point, d'ailleurs, que regarder la charité

comme un moyen de conserver la foi, ce soit amoindrir cette sublime vertu. Elle grandira au contraire en nous : nous apprendrons, en visitant le pauvre, que nous y gagnons plus que lui, puisque le spectacle de sa misère servira à nous rendre meilleurs. Nous éprouverons alors pour ces infortunés un tel sentiment de reconnaissance, que nous ne pourrons nous empêcher de les aimer. Oh ! combien de fois moi-même, accablé de quelque peine intérieure, inquiet de ma santé mal affermie, je suis entré plein de tristesse dans la demeure du pauvre confié à mes soins, et là, à la vue de tant d'infortunés plus à plaindre que moi, je me suis reproché mon découragement, je me suis senti plus fort contre la douleur, et j'ai rendu grâces à ce malheureux qui m'avait consolé et fortifié par l'aspect de ses propres misères l Et comment dès lors nel'aurais-je pas d'autant plus aimé?

Soyons-en persuadés, mes amis, ce sont là les prodiges de la charité chrétienne. Les sociétés purement philanthropiques n'ont point ces éléments de force et de durée, parce qu'elles ne se fondent que sur des intérêts purement humains. On y voit répandre l'argent, mais on n'y sent pas battre le cœur. Cette charité, qui mêle ses larmes aux larmes des malheureux qu'elle ne peut consoler autrement, qui caresse et recueille l'enfant nu et abandonné, qui porte les conseils de l'amitié à la jeunesse timide, qui s'assied avec bienveillance au chevet du malade, qui écoute, sans donner signe d'ennui, les longs et lamentables récits de l'infortune...

cette charité, ô mes amis ! ne peut être inspirée que par Dieu.

Vous n'aviez pas besoin de m' entendre expliquer en quoi consiste l'esprit de notre association, puisqu'il remplit votre cœur. Mais, me trouvant au milieu de vous, c'était pour moi un besoin et un devoir de vous adresser ces paroles; j'ai espéré que vous les recevriez comme des traditions aimées et comme des souvenirs de famille. Je finis en vous remerciant de la bienveillance dont vous m'avez honoré. Je vais bientôt retourner pour quelque temps à Pise, où j'ai, comme vous, d'autres frères en saint Vincent de Paul. Mais, dans quelques mois, avant de regagner ma patrie, j'espère vous revoir encore; j'espère retrouver en vous ces sentiments affectueux que la charité accroît et vivifie, cet esprit de fraternité chrétienne qui m'a préparé parmi vous un si chaleureux et si doux accueil. J'en emporterai dans mon cœur le souvenir impérissable, et j'attesterai devant nos confrères de Paris que, sous le beau ciel d'Italie, l'arbre de saint Vincent de Paul a déjà poussé des rameaux dignes de figurer à côté de ses plus vigoureuses branches.

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