‹ Œuvres choisiesChapitre 109 sur 135 · CHATTERTON, LE QUAKER · texte numérisé non relu

CHATTERTON, LE QUAKER

Le Quaker, jetant les yeux sur la fiole. — Ah !

Chatterton. — Eh bien ?

Le Quaker. — Je connais cette liqueur. — H y a là au moins soixante grains d'opium. Cela te donnerait une certaine exaltation qui te plairait d abord assez comme poète, et puis un peu

de délire, et puis un bon sommeil bien lourd et sans rêve, je t'assure. — Tues resté bien longtemps seul, Chatterton. Le Quaker pose le flacon sur la table. Chatterton le reprend à la dérobée.

Chatterton. — Et si je veux rester seul pour toujours, n'en ai-je pas le droit ?

Le Quaker. — Il s'assied sur le Ut ; Chatterton reste debouty les yeux fixes et hagards. — Les païens disaient cela.

Chatterton. — Qu'on me donne une heure de bonheur et je redeviendrai un excellent chrétien. Ce que... ce que vous craignez, les stoïciens l'appelaient sortie raisonnable.

Le Quakkr. — C'est vrai ; et ils disaient même que, les causes qui nous retiennent à la vie n'étant guère fortes, on pouvait bien en sortir pour des causes légères. Mais il faut considérer, ami, que la Fortune change souvent et peut beaucoup, et que si elle peut faire quelque chose pour quelqu'un, c'est pour un vivant.

Chatterton. — Mais aussi elle ne peut rien contre un mort. Moi, je dis qu'elle fait plus de mal que de bien, et qu'il n'est pas mauvais de la fuir.

Le Quaker. — Tu as bien raison : mais seulement c'est un peu poltron. — S'aller cacher sous une grosse pierre, dans un grand trou, par frayeur d'elle, c'est de la lâcheté.

Chatterton. — Connaissez-vous beaucoup de lâches qui se soient tués ?

Le Quaker. — Quand cène serait que Néron.

Chatterton. — Aussi, sa lâcheté, je n'y crois pas. Les nations n'aiment pas les lâches, et c'est le seul nom d'empereur populaire en Italie.

Le Quaker. — Cela fait bien l'éloge de la popularité. — Mais, du reste, je ne te contredis nullement. Tu fais bien de suivre ton projet, parce que cela va faire la joie de tes rivaux. Il s'en trouvera d'assez impies pour égayer le public par d'agréables bouffonneries sur le récit de ta mort, et ce qu'ils n'auraient jamais pu accomplir, tu le fais pour eux ; tu t'effaces. Tu fais bien de leur laisser ta part de cet os vide de la gloire que vous rongez tous. C'est généreux.

Chatterton. — Vous me donnez plus d'importance que je n'en ai. Qui sait mon nom ?

Le Quaker, à part. — Cette corde vibre encore. Voyons ce que j'en tirerai.

{A Chatterton). — On sait d'autant mieux ton nom que tu l'as voulu cacher.

Chatterton — Vraiment ? Je suis bien aise de savoir cela. Eh bien, on le prononcera plus librement après moi.

Le Quaker, à part. ~ Toutes les routes le ramènent à son idée fixe. {Haut.) Mais il m'avait semblé, ce matin, que tu espérais quelque chose d'une lettre ?

Chatterton. — Oui, j'avais écrit au lord maire, M. Beckford, qui a connu mon père assez intimement. On m'avait souvent offert sa protection, je l'avais toujours refusée, parce que je n'aime pas être protégé. — Je comptais sur des idées pour vivre. Quelle folie ! Hier, elles m'ont manqué toutes ; il ne m'en est resté qu'une, celle d'essayer du protecteur.

Le Quaker. — M. Beckford passe pour le plus honnête homme et l'un des plus éclairés de Londres. Tu as bien fait. Pourquoi y as-tu renoncé depuis ?

Chatterton. — Il m'a suffi depuis de la vue d'un homme.

Le Quaker. — Essaye de la vue d'un sage après celle d'un fou. — Que t'importe ?

Chatterton. — Eh î pourquoi ces retards ? Les hommes d'imagination sont éternellement crucifiés ; le sarcasme et la misère sont les clous de leur croix. Pourquoi voulez-vous qu'un autre soit enfoncé dans ma chair, le remords de s'être inutilement abaissé ? — Je veux sortir raisonnablement. J'j' suis forcé.

Le Quaker se lève. — Que le Seigneur me pardonne ce que je vais faire. Ecoute ! Chatterton, je suis très vieux,je suis chrétien et de la secte la plus pure de la république universelle du Christ. J'ai passé tous mes jours avec mes frères dans la méditation, la charité et la prière. Je vais te dire, au nom de Dieu, une chose vraie, et, en la disant, je vais, pour te sauver, jeter une tache sur mes cheveux blancs.

Chatterton ! Chatterton ! tu peux perdre ton âme, mais tu n'as pas le droit d'en perdre deux. — Or, il y en a une qui s'est attachée à la tienne et que ton infortune vient d'attirer comme

les Ecossais disent que la paille attire le diamant radieux. Si tu t'en vas, elle s'en ira ; et cela, comme toi, sans être en état de grâce et indigne pour l'éternité de paraître devant Dieu.

Chatterton ! Chatterton 1 tu peux douter de l'éternité, mais elle n'en doute pas ; tu seras jugé selon tes malheurs et ton désespoir, et tu peux espérer miséricorde, mais non pas elle, qui était heureuse et toute chrétienne. Jeune homme, jeté demande grâce pour elle, à genoux, parce qu'elle est pour moi sur la terre comme mon enfant.

Chatterton. — Mon Dieu 1 mon ami, mon père, que voulezvous dire ?... Serait-ce donc ?... Levez-vous !... vous me faites honte... Serait-ce?

Le Quaker. — Grâce ! car, si tu meurs, elle mourra...

Chatterton. — Mais qui donc?

Le Quaker. — Parce qu'elle est faible de corps et d'âme, forte de cœur seulement.

Chatterton. — Nommez-la ! aurais-je osé croire !...

Le Quaker. (// se relève.) — Si jamais tu lui dis ce secret, malheureux I tu es un traître, et tu n'auras pas besoin de suicide ; ce sera moi qui te tuerai.

Chatterton. — Est-ce donc... ?

Le Quaker. — Oui, la femme de mon vieil ami, de ton hôte... la mère des beaux enfants.

Chatterton. — Kitty Bell !

Le Quaker. — Elle t'aime, jeune homme. Veux-tu te tuer encore ?

Chatterton, tombant dans les bras du Quaker. — Hélas ! je ne puis donc plus vivre ni mourir ?

Le Quaker, fortement. — Il faut vivre, te taire et prier Dieu !

Après une scène entre Kitty et le Quaker, lord Talbot revient et apprend à John Bell la détresse du poète. Il a promis un manuscrit à un Shylock qui s'appelle Skirner, et s'il meurt dans l'intervalle, il a signé qu'il vendait son cadavre à l'Ecole de chirurgie, pour payer sa dette.

Chatterton subit ensuite l'obligeance sans bonté de Talbot. La Poésie est une maladie du cerveau, il s'en dit guéri, n'écrira plus un seul vers. Pourtant il compte sur le gouvernement, sur le lord-maire qui représente à ses yeux rAngleierre. Quelle réponse recevra sa lettre à M. Beckford ?

On annonce le lord-maire.

SCÈXK Vl

M. BiiCKFORD. — John Bell, ii'avez-vous pas chez vous un jeune homme nomme Chatterton, pourqui j ai voulu venir moi-

même

Chatterton. — C'est moi, milord, qui vous ai écrit

M. Beckfokd. — Ah ! c'est vous, mon cher ! Venez donc ici an peu, que je vous voie en face. J'ai connu votre père, un digne homme s'il en fut ; un pauvre soldat, mais qui avait hravement fait son chemin. Ah ! c'est vous qui êtes Thomas (Chatterton ? Vous vous amusez à faire des vers, mon petit ami ; c'est boa pour une fois, mais il ne faut pas continuer II n'y a personne qui n'ait eu cette fantaisie. Hé ! hé ! j'ai fait comme vous dans mon printemps, et jamais Littleton, Swift et Wilkes n'ont écrit pour les belles dames des vers plus galants et plus badins que les miens.

Chatterton. — Je nen doute pas, milord.

M- Beckford. — Mais je ne donnais aux Muses que le temps perdu. Je savais bien ce qu'en dit Ben Johnson : que la plus belle muse du monde ne peut suffire à nourrir son homme, et qu il faut avoir ces demoiselles-là pour maîtresses, mais jamais pour femmes. {Laiidcrdale, Kingston et les lords rient.)

Laudeudale. — Bravo, milord ! c'est bien vrai !

Le Quaker, à part. — Il veut le tuer à petit feu.

Chatterton. — Rien de plus vrai, je le vois aujourd'hui, milord.

M. Beckford. — Votre histoire est celle de mille jeunes gens ; vous n avez rien pu faire que vos maudits vers, et à quoi sontils bons, je vous prie ? Je vous parle en père, moi, à quoi sontils bons ? — Un bon Anglais doit être utile au pays. — Voyons un peu, quelle idée vous faites-vous de nos devoirs à tous, tant que nous sommes ?

Chatterton, à part. — Pour elle ! pour elle ! je boirai le calice jusqu'à la lie. {Haut.) Je crois les comprendre, milord. — L'Angleterre est un vaisseau. Notre île en a la forme : la proue tournée au nord, elle est comme à l'ancre au milieu des mers, surveillant le continent. Sans cesse elle tire de ses flancs d'autres vaisseaux faits à son image, et qui vont la représenter sur toutes

les côtes du monde. Mais c'est à bord du grand navire qu'est notre ouvrage à tous. Le roi, les lords, les communes sont au pavillon, au gouvernail et à la boussole ; nous autres, nous devons tous avoir les mains aux cordages, monter aux mâts, tendre les voiles et charger les canons : nous sommes tous de l'équipage, et nul n'est inutile dans la manœuvre de notre glorieux navire.

M. Bkckford. — Pas mal ! pas mal ! quoiqu'il fasse encore de la poésie ; mais en admettant votre idée, vous voyez que j'ai encore raison. Que diable peut faire le Poëte dans la manœuvre ? {Un moment d'attente.)

Chatterton. — Il lit dans les astres la route que nous montre le doigt du Seigneur.

Lord Talbot. — Qu'en dites-vous, milord ? Lui donnez-vous tort ? Le pilote n'est pas inutile.

M. Beckford. — Imagination, mon cher ! ou folie, c'est la même chose; vous n'êtes bon à rien, et vous vous êtes rendu tel par ces billevesées. — J'ai des renseignements sur vous... à vous parler franchement... et...

Lord Talbot- — Milord, c'est un de mes amis, et vous m'obligerez en le traitant bien...

M. Beckford. — Oh ! vous vous y intéressez ! George ? Eh bien, vous serez content ; j'ai fait quelque chose pour votre protégé, malgré les recherches de Baie... Chatterton ne sait pas qu'on a découvert ses petites ruses de manuscrit ; mais elles sont bien innocentes, et je les lui pardonne de bon cœur. Le Magisterial est un bien bon écrit; je vous l'apporte pour vous convertir, avec une lettre où vous trouverez mes propositions : il s'agit de cent livres sterling par au. Ne faites pas le dédaigneux, mon enfant ; que diable ! votre père n'était pas sorti de la côte d'Adam, il n'était pas frère du roi, votre père ; et vous n'êtes bon à rien qu'à ce qu'on vous propose, en vérité. C'est un commencement ; vous ne me quitterez pas, et je vous surveillerai de près. Kitty Bell supplie Chatterton, par un regard, de ne pas refuser. Elle a deviné son hésitation.)

Chatterton. (// hésite un moment ; puis, après avoir regardé Kittg.) — Je consens atout, milord.

Chatterton semble accepter, puis il se retire pour brûler quelques papiers. « Il se corrige de la poésie », dit M. Beckford ; Kitty Bell pressent un malheur.

Page 1