‹ Œuvres choisiesChapitre 115 sur 135 · DANGER I · texte numérisé non relu

DANGER I

— C'est vrai, me dit Timoléon. Je poursuivis :

— Que serait-ce donc qui soutiendrait le marin sur la mer ? qui le consolerait dans cet ennui d'un homme qui ne voit que des hommes? Il part, et dit adieu à la terre ; adieu au sourire des femmes, adieu à leur amour ; adieu aux amitiés choisies et aux tendres habitudes de la vie ; adieu aux bons vieux parents ; adieu à la belle nature des campagnes, aux arbres, aux gazons, aux fleurs qui sentent bon, aux rochers sombres, aux bois mélancoliques pleins d'animaux silencieux et sauvages ; adieu aux grandes villes, au travail perpétuel des arts, à l'agitation sublime de toutes les pensées dans l'oisiveté de la vie, aux relations élégantes, mystérieuses et passionnées du monde ; il dit adieu à tout, et part. Il va trouver trois ennemis : Teau, l'air et Fhomme ; et toutes les minutes de sa vie vont en avoir un à combattre. Cette magnifique inquiétude le délivre de Tennui. 11 vit dans une perpétuelle victoire ; c'en est une que de passer seulement sur l'Océan, et de ne pas s'engloutir en sombrant ; c'en est une que d'aller où il veut et de s'enfoncer dans les bras du vent contraire ; c'en est une que de courir devant l'orage et de s'en faire suivre comme d'un valet ; c'en est une que d'y dormir et d'y établir son cabinet d'étude. Il se couche avec le sentiment de sa royauté, sur le dos de l'Océan, comme saint Jérôme sur son lion, et jouit de la solitude, qui est aussi son épouse...

Et c'est I'amour du danger qui le nourrit, qui fait que jamais il n'est un moment désœuvré, qu'il se sent en lutte, et qu'il a un but. C'est la lutte qu'il nous faut toujours... ^11, 3.)

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