‹ Œuvres choisiesChapitre 124 sur 135 · DE MADEMOISELLE SE DAINE · texte numérisé non relu

DE MADEMOISELLE SE DAINE

invente, et nous ne devons pas chercher trop avant dans le cœur, quand la tête est si libre. Lorsqu'il s'agit d'examiner les œuvres d'un homme dont le génie est dramatique, d'un Pocte épique ou d'un Romancier, de celui enfin qui crée et fait mouvoir des personnages, il ne faut pas chercher trop minutieusement, dans ses œuvres, Ihistoire détaillée des souffrances de son cœur, ni la chronique des accidents et des rencontres de sa vie, mais seulement les mille rêves de son imagination et leur mérite aux yeux de ceux qui savent tous les secrets de l'art difficile de la scène. Quels rapports ingénieux ne trouverait-on pas entre les ouvrages d'un homme célèbre et les impressions qu'il reçut du dehors, entre sa vie idéale et sa vie réelle, si l'on voulait trop s'étudier à leur faire suivre deux lignes parallèles ! Mais que de fois il faudrait tordre la ligne de la vérité des faits pour lui faire rejoindre celle des créations imaginaires, et qu'elle serait souvent rompue à la peine !

Le premier devoir du Poète dramatique est le détachement de lui-même. Avant de mettre le pied dans l'enceinte de son théâtre idéal, il faut que son imagination boive une coupe de l'eau du Léthé, qu'elle oublie son séjour dans une tête humaine, son rôle dans la comédie de la vie, et qu'elle souffle ensuite, qu'elle agrandisse et diminue, qu'elle colore des mille nuances du prisme les bulles de savon qu'elle va librement jeter dans l'espace illimité. Si le Poète, trop préoccupé de lui-même, se laissait entraîner à se peindre dans chacun de ses ouvrages, il tomberait dans une monotonie de traits et de couleurs que Beaumarchais compare avec sa justesse d'esprit accoutumée à des camaïeux ; — on appelait ainsi certains petits tableaux imitant le camée et l'onyx, oii tout était blanc et ombré de bleu ; — certes, l'azur est une belle couleur ; mais tout dans la nature et dans la vie n'est pas azuré, il s'en faut de beaucoup. C'est une prétention moderne et tout à fait de notre temps, outrée quelquefois au delà de toute mesure, que celle de jeter son portrait partout, posé dans la plus belle attitude possible. Je ne sais si l'on y pensait autant avant J.-J. Rousseau, son Saint- Preux et ses Confessions. Une fois ces ressemblances de l'auteur glissées dans ses œuvres, aisément dépistées et faiblement niées, le public et la critique ont pris fort naturellement l'habi-

tude de fureter dans tous les coins d'un drame et d'un roman, de lever tous les voiles et tous les chapeaux pour reconnaître l'écrivain en dessous. Dangereuse coutume de bal masqué, en vérité très-désastreuse pour l'art si elle prenait racine parmi nous, car on n'oserait plus peindre un scélérat ni la moindre scélératesse, de crainte d'être pris pour un pénitent qui parle au confessionnal. Ce grand amour des portraits et des secrets surpris fait que nous les cherchons trop souvent où ils ne sont pas. Il est bien vrai qu'il y a dans tous les théâtres certaines belles œuvres, mais très rares, plus particulièrement empreintes que les autres d'une souffrance profonde, et que le Poète semble avoir écrites avec son sang versé goutte à goutte. Les tortures de la jalousie peuvent avoir fait sortir Othello et Alceste, tout armés du poignard et de l'épée, des fronts divins de Shakspeare et de Molière ; mais les arguments vigoureux des personnages graves qui combattent les plus emportés sont prononcés par une voix toute-puissante, celle de la raison du penseur ; elle est debout à côté de la passion et lutte corps à corps avec elle ; dès que je l'entends parler, je sens que sa présence m'ôte le droit de rechercher les douleurs personnelles d'un grand homme qui sait si bien les dompter et qui en connaît si bien le dictame et les antidotes ; je replace le voile sur son buste et je ne veux voir et écouter que les personnages qu'il s'est plu à faire mouvoir sous mes j^eux. L'examen a sa mesure, et l'analyse a ses bornes. Gardons-nous bien de porter trop loin ce caprice moderne qu'on pourrait nommer la recherche de la personnalité. La scène a toujours été assez pure en France de l'affectation de se peindre, et je ne vois pas que ni les moindres ni les plus excellents de nos Poètes dramatiques se soient étudiés à s'y représenter. J'estime que si parfois leurs sentiments secrets se sont fait jour dans le dialogue de leur théâtre, ce fut malgré eux, par des soupirs involontaires, et l'homme croj'^ait son caractère et sa vie bien en sûreté sous le masque... Ce serait donc une profanation que de cherchera savoir plus que le Poète n'a dit de lui-même, et les commentaires minutieux, les inductions hasardées, les interprétations détournées fausseraient à la longue lesprit du spectateur, qui, au lieu de contempler les larges traits d'un tableau de la ua-

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