Delille écrivait dans la préface des Jardins
Bannissez des jardins tout cet amas conl'us D'édifices divers prodigués par la mode : Obélisque, rotonde, et kiosk, et pagode ; Ces bâtiments romains, grecs, arabes, chinois... etc.
Vigny, par cette accumulation, veut nous donner l'idée d'une Babel où se pressent des édifices de tout genre, de tout style.
^^ Le centre du compas : image familière à Vigny. (Cf. Journal, infra.)
*^0 Vigny écrivait, en 1839, à M"e Camilla Maunoir :
« Voyez, Mademoiselle, quelle est l'influence de cette fournaise dont je peignais l'ardeur en 1831 ! C'était alors que l'école saintsimonienne, bientôt après divisée en trois écoles, poussant sciemment l'application de ses idées jusqu'au ridicule, répandait ses maximes et ses formules, qui sont devenues populaires en peu de temps : l'organisation des travailleurs, l'amélioration du sort moral, physique et intellectuel de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ; tout à la capacité, etc.. Peu après, la révolte de Lyon ! Tant le centre de la roue a donné le mouvement aux rayons ! Les ouvriers, en marchant sous la mitraille, portaient sur les drapeaux : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant... »
*^ Le germe de ce symbole se trouve sans doute dans Hamlet{lll, 3): « Un roi ne meurt pas seul . mais sa mort, comme un abîme, entraîne tout ce qui l'entoure. C'est une roue immense fixée au sommet de la plus haute montagne, et dans laquelle de toutes parts sont enchâssées des myriades de petits accessoires ; que cette roue se précipite et toutes ces dépendances se dispersent et se brisent dans la grande ruine... » Préoccupé du rôle de la machine dans la société moderne, notre poète enrichit et développa l'image singulière rencontrée chez Shakespeare ; il semble pourtant gêné dans l'expression. Ce symbole reste plus étrange que saisissant.
Vers le but inconnu sans cesse elle s'avance.
On la nomme Paris, le pivot de la France.
Quand la vivante Roue hésite dans ses tours, 45
Tout hésite et s'étonne, et recule en son cours ;
Les rayons effrayés disent au cercle : « Arrête. »
Il le dit à son tour aux cercles dont la crête
S'enchâsse dans la sienne et tourne sous sa loi.
L'un le redit à l'autre ; et l'impassible Roi, 50
Paris, l'axe immortel, Paris, Taxe du monde,
Puise ses mouvements dans sa vigueur profonde.
Les communique à tous, les imprime à chacun,
Les impose de force et n'en reçoit aucun.
Il se meut ; tout s'ébranle, et tournoie, et circule ; 55
Le cœur du ressort bat et pousse la bascule ;
L'aiguille tremble et court à grands pas ; le levier
Monte et baisse, en sa ligne, et n'ose dévier.
Tous marchent leur chemin, et chacun d'eux écoute
Le pas régulateur qui leur creuse la route. 60
Il leur faut écouter et suivre ! il le faut bien :
Car lorsqu'il arriva, dans un temps plus ancien,
Qu'un rouage isola son mouvement diurne,
Dans le bruit du travail demeura taciturne,
Et brisa, par orgueil, sa chaîne et son ressort, 65
Comme un bras que Ion coupe, il fut frappé de mort.
'^^ (Même lettre). « Je n'ai point ces exagérations patriotiques que pouvaient indiquer ces mots de Paris, axe du monde, etc. Mais ce peuple français si homogène, si ramassé dans sou unité, si centralisé dans sa capitale, a une furie de prosélytisme et une vitesse d'application des idées, si ardentes à l'action, que le mouvement vient toujours de lui. 11 ne peut laisser une pensée à l'état de rêverie comme fait l'Allemagne et il a hâte de lui donner un baptême de sang. Trop souvent cela mène à la destruction et au mal, il le sent, et détruit son œuvre aussi vite et à ses dépens, mais il a fait l'épreuve. »
^^ L'image n'est pas nette ; s'agit-il d'une roue horizontale ou verticale ?
62 66 „ Oui, Lyon pourrait être un exemple de ces rouages brisés, mais lorsque j'écrivis Paris, en 1831, cette révolte n'avait pas éclaté. Je pensais alors aux Girondins, fédéralistes qui voulurent inutilement séparer le mouvement des provinces de celui de Paris. Cette centralisation n'a fait que croître et se forliiier depuis. » (Vigny, Lettre citée.)
Car Paris l'éternel de leurs efforts se joue,
Et le moyeu divin tournerait sans la Roue ;
Quand même tout voudrait revenir sur ses pas,
Seul il irait ; lui seul ne s'arrêterait pas, 70
Et tu verrais la force et l'union ravie
Aux rayons qui partaient de son centre de vie.
— C'est donc bien, Voyageur, une Roue, en effet.
Le vertige parfois est prophétique. II fait
Qu'une Fournaise ardente éblouit ta paupière ? 75
C'est la Fournaise aussi que tu vois. — Sa lumière
Teint de rouge les bords du ciel noir et profond ;
C'est un feu sous un dôme obscur, large et sans fond.
Là, dans les nuits d'hiver et d'été, quand les heures
Font du bruit en sonnant sur le toit des demeures, 80
Parce que l'homme y dort, là veillent des Esprits,
Grands ouvriers d'une œuvre et sans nom et sans prix.
La nuit, leur lampe brûle, et le jour, elle fume ;
Le jour, elle a fumé ; le soir, elle s'allume,
Et toujours et sans cesse alimente les feux 85
De la Fournaise d'or que nous voyons tous deux.
Et qui, se reflétant sur la sainte coupole.
Est du globe endormi la céleste auréole.
'^ Barbier écrivait, en 1831, dans La Cuve :
Il est, il est sur terre une infernale cuve : On la nomme Paris. ......
Et Théophile Gautier, la même année, lançait à Paris cette apostrophe :
Incroyable chaos, Babel des nations, mer qui Ijoutsans repos, Chaudière de damnés, cuve immense où fermente. Vendange de la mort, une foule écumante.
— Cf. Genèse, xix, 28. « [Or Abraham] regardant Sodome et Gomorrhe, et tout le pays d'alentour, il vit des cendres enflammées qui s'élevaient de la terre comme la fumée d'une fournaise. » — Seraitce une réminiscence de la Bible ?
^* Parce que V homme y dort... le son des horloges, couvert le jour par les bruits de la grande ville, s'entend dans le calme de la nuit. — Ces Esprits, ce sont les penseurs dont plusieurs vont être désignés par le poète.
^ Vision symbolique que la maîtrise incomparable de Victor Hugo aurait su rendre plus grandiose.
Chacun d eux courbe un front pâle, il prie, il écrit,
Il désespère, il pleure ; il espère, il sourit; 90
Il arrache son sein et ses cheveux, s'enfonce
Dans l'énigme sans fin dont Dieu sait la réponse,
Et dont l'humanité, demandant son décret.
Tous les mille ans rejette et cherche le secret,
Chacun d'eux pousse un cri d'amour vers une idée. 95
L'un soutient en pleurant la croix dépossédée,
S'assied près du sépulcre et seul, comme un banni,
II se frappe en disant : Lamma Sabacthani ;
Dans son sang, dans ses pleurs, il baigne, il noie, il plonge
La couronne d'épine et la lance et l'éponge, 100
Baise le corps du Christ, le soulève, et lui dit:
« Reparais, roi des Juifs, ainsi qu'il est prédit ;
Viens, ressuscite encore aux yeux du seul apôtre.
L'Eglise meurt : renais dans sa cendre et la nôtre;
Règne, et sur les débris des schismes expiés, 105
Renverse tes gardiens des lueurs de tes pieds. »
— Rien. Le corps du Dieu ploie aux mains du dernier homme,
Prêtre pauvre et puissant pour Rome et malgré Rome.
Le cadavre adoré de ses clous immortels
Ne laisse plus tomber de sang pour ses autels ; 140
^•'* Décret : décision divine.
.% Vigny indiquait noniniénient par une note, « M. l'abbé de Lanennais » à certaines idées duquel allait sa synijoathie .
"" La page célèbre des Paroles d'un croyant, à laquelle pourrait 'aire penser ce vers, est postérieure (1834).
^^ Lamma Sabacthani : dernières paroles du Christ (saint Matthieu, cxvir, 46; : « Mou Dieu, mon Dieu, pourquoi ni'avez-vous ahanlonné ? » Les vers suivants sont pleins de souvenirs évangéliques.
"^' La couronne d'épine, faite des branches armées de piquants de 'arbrisseau d(î ce nom. Musset — autorisé par l'usage des poètes anérieurs — écrit de même dans la Nuit de décembre.
Comme les anges de douleur Il était couronné d'épine...
— Cr Le Mont des Oliviers, v. 71.
**^'' L'Eglise meurt : La Mennais déplorait « l'indifférence en matière le religion ». Fondateur du journal L'i4i»p;iir (1830), ce nouvel apôtre )réeonisait l'alliance de l'Eglise et de la liberté — d'accord avec ^Ionlaleml)crt et Lacordaire.
107.111 fiien... rien..., c'est déjà le silence delà divinité, dont se scanlalisait Vigny. — Cf. Rolla, p. 61 de nos Œuvres choisies d'A. de Jusset.
Rien. Il n'ouvrira pas son oreille endormie
Aux lamentations du nouveau Jérémie,
Et le laissera seul, mais d'une habile main,
Retremper la tiare en l'alliage humain.
— (( Liberté ! )) crie un autre, et soudain la tristesse 115
Gomme un taureau le tue aux pieds de sa déesse.
Parce qu'ayant en vain quarante ans combattu,
Il ne peut rien construire où tout est abattu.
N'importe ! Autour de lui des travailleurs sans nombre,
Aveugles, inquiets, cherchent à travers l'ombre 120
Je ne sais quels chemins qu'ils ne connaissent pas,
Réglant et mesurant, sans règle et sans compas,
L'un sur l'autre semant des arbres sans racines,
Et mettant au hasard Tordre dans les ruines.
Et, comme il est écrit que chacun porte en soi 125
Ce mal qui le tuera, regarde en bas, et voi.
Derrière eux s'est groupée une famille forte.
Qui les ronge et du pied pile leur œuvre morte.
11"^ « La Mennais est un grand poète : il est j^eintre et prophète. » (G. Lanson.) Nul n'a mieux su, parmi les modernes, parler le langage des prophètes hébreux. — On connaît assez les « lamentations de Jérémie » sur la désolation de Jérusalem.
^^^ Benjawin Constant, note Vigny au j)ied de la page. Dans le Journal, le poète avait écrit, après l'enterrement de Benjamin Constant ; « C'était un esprit supérieur. Il combattit toujours sans récompense : ce que j'estime... — La dynastie des Bourbons l'importunait, il a contribué à la renverser ; et la tristesse qu'il a confessée à la tribune lui est venue de l'impuissance où il se sentait plongé de rien fonder sur les ruines qu'il nous a faites. » Cet « athlète infatigable de la presse et de la tribune » (M. de Cormenin) était mort le 8 décembre 1830.