‹ Œuvres choisiesChapitre 11 sur 52 · LA PRIÈRE · texte numérisé non relu

LA PRIÈRE

■^Toi brillant du jour, se couchant dans sa gloire. Descend avec lenteur de son char de victoire : Le nuage éclatant qui le cache à nos yeux Conserve en sillons d'or sa trace dans les cieux. Et d'un reflet de pourpre inonde l'étendue. Comme une lampe d'or dans l'azur suspendue, La lune se balance aux bords de l'horizon ; Ses rayons afiaiblis dorment sur Je gazon. Et le voile des nuits sur les monts se déplie. C'est l'heure où la nature, un moment recueillie. Entre la nuit qui tombe et le jour qui s'enfuit, S'élève au créateur du jour et de la nuit. Et semble ofirir à Dieu, dans son brillant langage. De la création le magnifique hommage.

Voilà le sacrifice immense, universel !

L'univers est le temple et la terre est l'autel ;

Les cieux en sont le dôme, et ses astr^ sans nombre.

Ces feux demi-voilés, pâle ornement de l'ombre.

Dans la voûte d'azur avec ordre semés,

Sont les sacrés flambeaux pour ce temple allumés :

Et ces nuages purs qu'un jour mourant colore,

Et qu'un souffle léger, du couchant à l'aurore.

Dans les plaines de l'air repliait mollement.

Roule en flocons de pourpre aux bords du firmament,

Sont les flots de l'encens qui monte et s'évapore

Jusqu'au trône du Dieu que la nature adore.

Mais ce temple est sans voix. Où sont les saints concerts?

D'où s'élèvera rh3mine au rei de l'univers?

Tout se tait : mon cœur seul parle dans ce liience.

La voix de l'univers, c'est mon intelligence.

Sur les rayons du soir, sur les ailes du vent.

Elle s'élève à Dieu comme un parfum vivant.

Et, donnant un langage à toute créature,

Prête, pour l'adorer, mon âme à la nature.

Seul, mvoquant ici son regard paternel.

44 Lamartine

Je remplis le désert du nom de l'Étemel ; Et celui qui, du sein de sa gloire infinie. Des sphères qu'il ordonne écoute l'harmonie. Écoute aussi la voix de mon humble raison. Qui contemple sa gloire et murmure son nom.

Salut, principe et fin de toi-même «t du monde I

Toi qui rends d'un regard l'immensité féconde,

Ame de l'univers. Dieu, père, créateur.

Sous tous ces noms divers je crois en toi. Seigneur *

Et, sans avoir besoin d'entendre ta parole,

Je lis au front des cièux mon glorieux symbole.

L'étendue à mes yeux révèle ta grandeur,

La terre ta bonté, les astres ta splendeur.

Tu t'es produit toi-même en ton brillant ouvrage I

L'univers tout entier réfléchit ton image,

Et mon âme à son tour réfléchit l'univers.

Ma pensée, embrassant tes attributs divers,

Partout autour de toi te découvre et t'adore.

Se contemple soi-même, et t'y découvre encore :

Ainsi l'astre du jour éclate dans les deux.

Se réfléchit dans l'onde et se peint à mes yeux.

C'est peu de croire en toi, bonté, beauté suprême Je te cherche partout, j'aspire à toi, je t'aime 1 Mon âme est un rayon de lumière et d'amour Qui, du foyer divin détaché pour un jour. De désirs dévorants loin de toi consumée. Brûle de remonter à sa source enflammée. Je respire, je sens, je pense, j'aime en toi ! Ce monde qui te cache est transparent pour moi ; C*est toi que je découvre au fond de la nature. C'est toi que je bénis dans toute créature. Pour m'approcher de toi, j'ai fui dans ces déserts : Là, quand l'aube, agitant son voile dans les airs, Entr'ouvre l'horizon qu'un jour naissant colore. Et sème sur les monts les perles de l'aurore, Pour moi c'est ton regard qui, du di\nn séjour, S'entr'ouvre sur le monde et lui répand le jour. Quand l'astre à son midi, suspendant sa carrière. M'inonde de chaleur, de vie et de lumière, Dans ses puissants rayons, qui raniment mes sens. Seigneur, c'est ta vertu, ton souffle que je sens ;

Méditations Poétiques 48

, Et quand la nuit, guidant son sortège d'étoiles, \ Sur le monde endonni jette ses sombres voiles, \ Seul, au sein du désert et de l'obscurité, \Méditant de la nuit la douce majesté, enveloppé de calme, et d'ombre, et de silence, Mon âme de plus près adore ta présence ; D'un jour intérieur je me sens éclairer, Et j'entends une voix qui me dit d'espérer.

Oui, j'espère. Seigneur, en ta magnificence: Partout à pleines mains prodiguant l'existence. Tu n'auras pas borné le nombre de mes jours A ces jours d'ici-bas, si troublés et si courts. Je te vois en tous lieux conserver et produire ; Celui qui peut créer dédaigne de détruire. Témoin de ta puissance et sûr de ta bonté ; J'attends le jour sans fin de l'immortalité. La mort m'entoure en vain de ses omt«:es funèbres. Ma raiscm voit le jour à travers ces ténèbres ; C'est le dernier degré qui m'approche de toi, C'est le voile qui tombe entre ta face et moi. Hâte pour moi, Seigneur, ce moment que j'implore Ou, si dans tes secrets tu le retiens encore, Entends du haut du ciel le cri de mes besoins I L'atome et l'univers sont l'objet de tes soins : Des dons de ta bonté soutiens mon indigence, Nourris mon corps de pain, mon âme d'espérance ; Réchauffe d'un regard de tes yeux tout-puissante Mon esprit éclipsé par l'ombre de mes sens. Et, comme le soleil aspire la rosée.

Dans ton sein à jamais absorbe ma pensée 1

lamartlne

EE GÉNIB

y^ M. DE BONÂLD

Impavidum ferient niinae.

HoRAT., od. V, lib. III.

Ainsi, quand parmi les tempêtes, Au sommet brûlant du Sina, Jadis le plus grand des prophètes Gravait les tables de Juda ; Pendant cet entretien sublime.

Un nuage couvrait la cime Du mont inaccessible aux yeux ; Et, tremblant aux coups du tonnerre, Juda, couché dans la poussière.

Vit ses lois descendre des cieux.

Ainsi, des sophistes célèbres Dissipant les fausses clartés.

Tu tires du sein des ténèbre^ D'éblouissantes vérités.

Ce voile qui des lois premières Couvrait les augustes mystère Se déchire et tombe à ta voix Et tu suis ta route assurée Jusqu'à cette source sacrée Où le monde a puisé ses lois.

Assis sur la base immuable

De l'éternelle vérité.

Tu vois d'un œil inaltérable

Les phases de l'humanité.

Secoués de leurs gonds antiques.

Les empires, les républiques

S'écroulent en débris épars,

Tu ris des terreurs où nous sommes :

Partout où nous voyons les hommes,

Un Dieu se montre à tes regards !

Méditations Poétiques 47

En vain par quelque faux système Un système faux est détruit ; Par le désordre à l'ordre même L'univers moral est conduit.

Et comme autour d'un astre unique La terre, dans sa route oblique, Décrit sa route dans les airs.

Ainsi, par une loi plus belle. Ainsi la justice éternelle Est le pivot de l'univers.

Mais quoi ! tandis que le génie Te ravit si loin de nos yeux, Les lâches clameurs de l'envie Te suivent jusque dans les cieux !

Crois-moi, dédaigne d'en descendre ; Ne t'abaisse pas pour entendre Ces bourdonnements détracteurs.

Poursuis ta sublime carrière.

Poursuis : le mépris du vulgaire Est l'apanage des grands cœurs.

Objet de ses amours frivoles.

Ne l'as-ta pas vu tour à tour Se forger de frêles idoles Qu'il adore et brise en un jour?

K'as-tu pas vu son inconstance D« l'héréditaire croyance Éteindre les sacrés flambeaux.

Brûler ce qu'adoraient ses pères.

Et donner le nom de lumières A répaisse nuit des tombeaux.

Secouant ses antiques rênes.

Mais par d'autres tyrans flatté.

Tout meurtri du poids de ses chaînes, L'entends-tu crier : Liberté ?

JOftDs ses sacrilèges caprices, R^ vois-tu, donnant à ses vices Lee noms de toutes les vertus, «T^ner Socrate aux gémonies, iirspar faire en des temples impieà ^r^ifii^théose d'Anytua?

48 Lamartine

Si, pour caresser sa faiblesse.

Sous tes pinceaux adulateurs Tu parais du nom de sagesse Les leçons de ses corrupteurs.

Tu verrais ses mains avilies, Arrachant des palmes flétries De quelque front déshonoré.

Les répandre sur ton passage.

Et, changeant la gloire en outrage, T'offrir un triomphe abhorré.

Mais, loin d'abandonner la lice

Où ta jeunesse a combattu.

Tu sais que l'estime du vice

Est un outrage à la vertu.

Tu t'honores de tant de haine ;

Tu plains ces faibles cœurs qu'entraîne

Le cours de leur siècle égaré ;

Et, seul contre le flot rapide,

Tu marches d'un pas intrépide

Au but que la gloire a montré 1

Tel un torrent, fils de l'orage.

En roulant du sommet des monts.

S'il rencontre sur son passage Un chêne, l'orgueil des vsillons.

Il s'irrite, il écume, il gronde ; H presse des plis de son onde L'arbre vainement menacé :

Mais, debout parmi les ruines.

Le chêne aux profondes racines Demeure ; et le fleuve a passé.

Toi donc, des mépris de ton âge Sans être jamais rebuté.

Retrempe ton mâle courage Dans les flots de l'adversité I Pour cette lutte qui s'achève.

Que la vérité soit ton glaive, La justice ton bouclier.

Va, dédaigne d'autres armures 3 Et si tu reçois des blessures, Kotts 1«9 couvrirons de laurier I

Méditations Poétiques 49

Vois-tu dans la carrière antique.

Autour des coursiers et des chars.

Jaillir la poussière olympique Qui les dérobe à nos regards?

Dans sa course ainsi le génie Par les nuages de l'envie Marche longtemps environné ; Mais, au terme de la carrière.

Des flots de l'indigne poussière Il sort vainqueur et coiuronné.

5o Lamartine

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