PÈLERINAGE D'HAROLD
Muse des derniers temps, divinité sublime,
Qui des monts fabuleux n'habites plus la cime ;
Toi qui n'as pour séjour, pour temples, pour autels.
Que le sein frémissant des généreux mortels ;
Toi dont la main se plaît à couronner ta lyre
Des lauriers du combat, des palmes du martyre,
Et qui fais retentir l'Hémus ressuscité
Des noms veneurs du Clirist et de la liberté ;
Sentiment plus qu'humain que l'homme déifie.
Viens seul 1 c'est à toi seul que mon cœur sacrifie I
Les siècles de l'erreur sont passés, l'homme est vieux ;
Ce monde, en grandissant, a détrôné ses dieux.
Comme l'homnte qui touche à son adolescence
Brise les vains hochets de sa crédule enfance.
L'Ol5nnpe n'entend plus, sur ses Stunmets sacrés.
Hennir du dieu du jour les coursiers altérés ;
Jupiter voit sa foudre, entre ses mains brisée ;
Des fils grossiers d'Omar provoquer la risée ;
Le Nil souille au désert, de son impur Umon,
Les débris mutilés, de l'antique Memnon ;
Délos n'a plus d'autels, Delphes n'a plus d'oracles.
Le Temps a balayé le temple et les miracles.
Hors le culte étemel, vingt cultes différents.
Du stupide univers bienfaiteurs ou tyrans.
Ont passé : cherchez-les dans la cendre de Rome !..
Mais il reste à jamais au fond du cœur de l'homme
Deux sentiments divins, plus forts que le trépas :
L'amour, la liberté, dieux qui ne mourront pas l
L'amour 1 je l'ai chanté, quand, plein de son délire. Ce nom seul murmuré faisait vibrer ma lyre. Et que mon cœur cédait au pouvoir d'un coup d'œil. Comme la voile au vent qui la pousse à l'écueil. J'aimai, je fus aimé ; c'est assez pour ma tombe ; Qu'on y grave ces mots, et qu'une larme y tombe I Remplis seul aujourd'hui ma pensée ©t mes vers.
122 Lamartine
Toi qui naquis le jour où naquit l'univers,
Liberté I premier don que Dieu fit à la terre.
Qui marquas l'homme enfant d'un divin caractère.
Et qui fis reculer, à son premier aspect.
Les animaux tremblant d'un sublime respect ;
Don plus doux que le jour, plus brillant que la flammo^
Air pur, air étemel qui fais respirer l'âme 1
Trop souvent les mortels, du ciel même jaloux.
Se ravissent entre eux ce bien commun à tous :
Plus durs que le destin, dans d'indignes entraves,
De ce que Dieu fit libre ils ont fait des esclaves :
Ils ont de ses saints droits dégradé la raison :
Qu'ai-je dit?. ils ont fait un crime de ton nom î
Mais, semblable à ce feu que le caillou recèle.
Dont l'acier fait jaillir la brûlante étincelle.
Dans les cœurs asservis tu dors ; tu ne meurs pas l
Et quand mille tjn-ans enchaîneraient tes bras,
Sous le choc de ces fers dont leurs mains t'ont chargée
Tu jaiUis tout à coup, et la terre est vengée I
Ces temps sont arrivés 1 Aux rivages d'Argos N'entends-tu pas ce cri qui monte sur les flots? C'est ton nom ! il franchit les écueils des Dactyles ; Il éveille en sursaut l'écho des Thermopyles ; Du Pinde et de l'Ithome il s'élance à la fois ; La voix d'un peuple entier n'est qu'une seule voix ; Elle gronde, elle court, elle roule, elle tonne ; Le sol sacré tressaille à ce bruit qui l'étonné. Et, rouvrant ses tombeaux, enfante des soldats Des os de Miltiade et de Léonidas 1 N'entends-tu pas siffler sur les flots du Bosphore Tous ces brûlots armés du feu qui les dévore ; Qui, sillonnant la nuit l'archipel enflammé, A travers les écueils dont Mégare est semé. Comme un serpent de feu glissent dans les ténèbres. Illuminent les mers de cent phares funèbres. Surprennent sur les flots leurs tyrans endormis. Se cramponn^nit aux flancs des vtusseaux ennemis. Et, leur dardant un feu que la vengeance allume. Bénissent lear trépas, pourvu qu'il les consume?..»
Ce sont \a lea flambeaux digna» de tco autels ï Vi«5j.w donc, demiac vwQgesr dn deûtia dea mortela.
Chant du Pèlerinage d'Harold I23
Toi que la tyrannie osait nommer un rêve ! La croix dans une main et dans l'autre le glaive. Viens voir, à la clarté de ces bûchers errants, Ressusciter un peuple et périr des tyrans !
Déjà, dorant les mâts, le rayon de l'aurore Se joue avec les flots que sa pourpre colore ; La vague, qui s'éveille au souffle frais du jour. En sillons écumeux se creuse tour à tour ; Et le vaisseau, serrant la voile mieux remplie. Vole, et rase de près la côte d'Italie. Harcdd s'éveille ; il voit grandir dans le lointain Les contours azurés de l'IiCHizon romain ; H v<Mt sortir grondant, du lit fangeux du Tibre, Un flot qui semble enfin bouillonner d'être libre. Et Soexate, dressant son sommet dans les airs. Seul se montrer debout où tomba l'univers. Plus loin, sur les confins de cette antique Europe, Dans cet Éden du monde où languit Parthénope, Comme un phare éternel sur les mers allumé, Sou regard voit fumer le Vésuve enflammé : Semblable au feu lointain d'un mourant incendie. Sa flamme, dans le jour un moment assoupie. Lance, au retour des nuits, des gerbes de clartés. La mer rougit des feux dans son sein reflétés. Et les vents, agitant ce panache sublime. Comme un pilier en feu d'un temple qui s'abîiiie, Font pencher sxur Paestum, jusqu'à l'aube des jours, La colonne de feu qui s'écroule toujours. A la sombre lueur de cet immense phare, Harold longe les bc rds où frémit le Ténare ; Où l'Elysée antique, en un désert changé, Étalsmt les débris de son scd ravagé.
Du céleste séjour dont il offrait l'image Semble avoir conservé les astres sans nuage. Mais là, près de la tombe où le grand cygne dort. Le vaisseau tout à coup tourne sa poupe au bord, Fuyant de vague en vague, Harcrfd, avec trist^^sso. Voit sous les flots brillants la rive qui s'abaisse ; Bientôt son œil confond l'Océan et les cieux ; Et ces bords immortds, disparus à ses yeux.
124 Lamartine
Semblent s'évanouir en de vagues nuages,
Comme un nom qui se perd dans le lointain des âges.
« Italie 1 Italie ! adieu, bords que j'aimais I
Mes yeux désenchantés te perdent pour jamais I
O terre du passé, que faire en tes collines ?
Quand on a mesuré tes arcs et tes ruines.
Et fouillé quelques noms dans l'urne de la mort.
On se retourne en vain vers les vivants : tout dort.
Tout, jusqu'aux souvenirs de ton antique histoire,
Qui te feraient du moins rougir devant ta gloire I
Tout dort, et cependant l'univers est debout I
Par le siècle emporté tout marche, ailleurs, partout î
Le Scythe et le Breton, de leurs cUmats sauvages
Par le bruit de ton nom guidés vers tes rivages.
Jetant sur tes cités un regard de mépris.
Ne t'aperçoivent plus dans tes propres débris.
Et, mesurant de l'œil tes arches colossales,
Tes temples, tes palais, tes portes triompkales.
Avec un rire amer demandent vainement
Pour qui l'immensité d'un pareil monument ;
Si l'on attend qu'ici quelque autre César passe,
Ou si l'ombre d'un peuple occupe tant d'espace.
Et tu soufires sans honte un affront si sanglant I
Que dis-je? tu souris au barbare insolent ;
Tu lui vends les rayons de ton astre qu'il aime ;
Avec un lâche orgueil, tu lui montres toi-même
Ton sol partout empreint des pas de tes héros.
Ces vieux murs où leurs noms roulent en vains échos.
Ces marbres mutilés par le fer du barbare,
Ces bustes avec qui son orgueil te compare.
Et de ces champs féconds les trésors superflus.
Et ce ciel qui t'éclaire et ne te connaît plus !
Rougis !... Mais non ; briguant une gloire frivole.
Triomphe 1 On chante encore au pied du Capitolel
A la place du fer, ce sceptre des Romains,
La lyre et le pinceau chargent tes faibles mains ;
Tu sais ^Lssaisonner des voluptés perfides.
Donner des chants plus doux aux voix de tes Armides,
Animer les couleiurs sous un pinceau vivant ;
Ou. 80U3 l'adroit burin de ton ciseau savant,
Chant du Pèlerinage d'Harold T25
Prêter avec mollesse au marbre de Blanduse
Les traits de ces héros dont l'image t'accuse.
Ta langue, modulant des sons mélodieux,
A perdu l'âpreté de tes rudes aïeux ;
Douce comme un flatteur, fausse comme un esclav»
Tes fers en ont usé l'accent nerveux et grave ;
Et semblable au serpent, dont les nœuds assouplis
Du sol fangeux qu'il couvre imitent tous les plis,
Façonnée à ramper par un long esclavage,
Elle se prostitue au plus servile usage.
Et, s'eîhalant sans force en stériles accents.
Ne fait qu'amollir l'âme et caresser les sens.
t Monument écroulé, que l'écho seul habite ;
Poussière du passé, qu'un vent stérile agite ;
Terre, où les fils n'ont plus le sang de leurs aïeux.
Où sur un sol vieilli les hommes naissent vieux.
Où le fer avili ne frappe que dans l'ombre.
Où sur les fronts voilés pleine un nuage sombre.
Où l'amour n'est qu'un piège et la pudeur qu'un fard,
Où la ruse a faussé le rayon du regard,
Où les mots énervés ne sont qu'un bruit sonore,
Un nuage éclaté qui retentit encore :
Adieu ! Pleure ta chute en vantant tes héros 1
Sur des bords où la gloire a ranimé leurs os.
Je vais chercher ailleurs (pai'donne, ombre romaine !)
Des hommes, et non pas de la poussière humaine !.. .
I Mais, malgré tes malheurs, pays choisi des dieux, Le ciel avec amour tourne sur toi les yeux ; Quelque chose de saint sur tes tombeaux respire : La Foi sur tes débris a fondé son empire I La Nature, immuable en sa fécondité.
T'a laissé deux présents : ton soleil, ta beauté ; Et, noble dans son deuil, sous tes pleurs rajeunie, Comme un fruit du climat enfante le génie. Ton nom résonne encore à l'homme qui l'entend. Comme un glaive tombé des mains du combattant ! A ce bruit impuissant la terre tremble encore. Et tout cœur généreux te regrette et t'adore I ■
120 Lamartine
Mais déjà le navire, aux lueurs de l'aurore.
Du sein brillant de? mers voit une terre éclore ;
Terre dont l'Océan, avec un triste orgueil.
Semble encor murmurer le nom sur chaque écueil,
Et dont le souvenir, planant sur ses rivages.
Se répand sur les flots comme un parfum des âges.
C'est la Grèce ! A ce nom, à cet auguste aspect.
L'esprit anéanti de pitié, de respect.
Contemplant du destin le déclin et la cime.
De la gloire au néant a mesuré l'abîme.
Par lœi pas des tyrans ses bords sont profanés.
Ses temples sont détruits, ses peuples enchaînés.
Et sur l'autel du Christ, brisé par la conquête,
L'Ottoman fait baiser le turban du Prophète :
Mais, à travers ce deuil, le regard enchanté
Reconnaît en pleurant son antique beauté.
Et la nature au moins, par le temps rajeunie,
Y triomphe de l'homme et de la tjnrannie.
C'est toujours le pays du soleil et des dieux ;
Ses monts dressent encor leurs sommets dans les ci
Et, noyant les contours de leur cime azurée,
Semblent encor nager dans une onde éthérée.
Ses coteaux, abaissant leurs cintres inclinés.
Par l'arbre de IMinerve à demi couronnés.
Expirent par degi'és sur la plage sonore
Où Syrinx sur les flots semble gémir encore ;
Et, présentant aux yeux leurs penchants escarpés.
Du soleil tour à tour selon l'heure frappés,
Au mouvement du jour qui chasse l'ombre obsoure.
Paraissent ondoyer en vagues de verdure.
Là, l'histoire ou la fable ont semé leurs grands noms
Sur des débris sacrés, sur les mers, sur les monts.
Ce sommet, c'est le Pinde ; et ce fleuve est Alphée !
Chaque pierre a son nom, chaque écueil son tarophée;
Chaque flot a sa voix, chaque site a son dieu ;
Une ombre du passé plane sur chaque lieu.
Ces marais sont le StYx., ce gouffre est la Chimère.
Et, touchés par les pieds de la muse d'Homère,
Ces bords où sont écrits vingt siècles éclatants,
Retentissant encor des pas lointains du temps
D'un poème scellé par la gloire et les âges.
Semblent, à chaque pas, dérouler d'autres pages.
Le regard, que l'esprit ne peut plus rappeler.
Chant du Pèlerinage d'Haroîd 127
A.\'ec ses souvenirs cherche à les repeupler,
Et, frappé tour à tour de son deuil, d© ses charmes.
Brille de leur éclat ou pleure de leurs larmes.
Tel, si, pendant le cours d'un songe dont l'erreur
Lui rappelle des traits consacrés dans son cœur.
Un fils, le sein gooâé d'une tendresse amère.
Dans un brillant lointain voit l'ombre de sa mère.
Dévorant du regard ce fantôme chéri,
H contemple en pleurant ce sein qui l'a nourri.
Ces bras qui l'ont porté, ces yeux dont la lumière
Fut le premier flambeau qui guida sa paupière.
Ces lèvres dont l'accent, si doux à répéter.
Dicta les premiers sc«is qu'il tenta d'imiter,
Ce front qu'à ses baisers dérobe un voile sombre ;
Et, lui tendant les bras, il n'embrasse qu'une ombre.
Homère ! A ce grand nom, du Pinde à l'Hellespont,
Les airs, les cieux, les flots, la terre, tout répond.
Monument d'un autre âge et d'une autre nature.
Homme ! l'homme n'a plus le mot qui te mesure l
Son incrédule orgueil s'est lassé d'admirer.
Et, dans son impuissance à te rien comparer^
n te confond de loin avec ces fables môme,
Nnages du passé qui couvrent ton poème.
Cependant tu fus homme, on le sent à tes pleurs ï
Un dieu n'eût pas si bien fait gémir nos douleurs !
n faut que l'immortel qui touche ainsi notre âme
Ait sucé la pitié dans le lait d'une femme.
Mais dans ces premiers jours, où d'un limon moins viens
La nature enfantait des monstres ou des dieux.
Le ciel t'avait créé, dans sa magnificence.
Comme un autre Océan, profond, sans rive, immense;
Sympathique miroir qui, dans son sein flottant.
Sans altérer l'azur de son flot inconstant,
Réfléchit tour à tour les grâces de ses rives,
Les bergers poursuivant les nymphes fugitives.
L'astre qui dort au ciel, le mât brisé qui fuit.
Le vol de la tempête aux ailes de la nuit.
Ou les traits serpentants de la foudre qui gronde.
Rasant sa \ erte écume et s'éteignant dans l'onde I
Cependant l'univers, de tes traces rempli, O^'accueillit, comme un dieu... par l'insulte et l'oubîi I On dit que, sur ces bords où règne ta mémoire. Une lyre à la main tu mendiais ta gloire !... Ta gloire ! Ah ! qu'ai-je dit? Ce céleste flambeau Ne fut aussi pour toi que l'astre du tombeau ! Tes rivaux, triomphant des malheurs de ta vie. Plaçant entre elle et toi les ombres de l'envie, Disputèrent encore à ton dernier regard L'éclat de ce soleil qui se lève si tard. La pierre du cercueil ne sut pas t'en défendre ; Et, de ces vils serpents qui rongèrent ta cendre. Sont nés, pour dévorer les restes d'un grand nom. Pour souiller la vertu d'un étemel poison, Ces insectes impurs, ces ténéfereux reptiles. Héritiers de la honte et du nom des Zoïles, Qui, pareils à ces vers par la tombe nourris, S'acharnent sur la gloire et vivent de mépris \ C'est la loi du destin, c'est le sort de tout âge : Tant qu'il brille ici-bas, tout astre a son nuage. Le bruit d'un nom fameux, de trop près entendu. Ressemble aux sons heurtés de l'airain suspendu. Qui, répandant sa voix dans les airs qu'il éveille. Ébranle tout le temple et tourmente l'oreille ; Mais qui, vibrant de loin, et d'échos en échos. Roulant ses sons éteints dans les bois, sur les flots. Comme un céleste accent, dans la vague soupire. Dans l'oreille attentive avec mollesse expire. Attendrit la pensée, élève l'âme aux cieux. De ses accords sacrés charme l'homme pieux. Et, tandis que le son lentement s'évapore, ^u bruit qu'il n'entend plus le fait rêver encore.