POÈME
CET « épisode b de La Chute d'un Ange n'est, malgré son ampleur, qu'un fragment d'un immense poème cyclique embrassant toute l'histoire de l'humanité, et dont Jocelyn également aurait fait partie. Lamartine ne poussa pas plus loin ce projet démesuré, et sans doute ne faut-il pas le regretter autrement. Le poète en lui est lyrique plus qu'il n'est épique. Il entasse ici des imaginations qui ne sont souvent qu'étranges quand elles veulent être sublimes et qui rencontrent parfois l'énorme en cherchant le grandiose. Le poème est divisé en « Visions ». La première montre un beau paysage d'Eden. Une autre nous conserve les Tables d'une Loi première donnée par Dieu aux huniains.
LA CHUlb U'UM AJNCib
Or c'était dans ces jours, avant que sur ces cimes
Dieu n'eût fait refluer les vagues des abîmes,
Quand tout être voisin de sa création,
Excepté l'homme, était dans sa perfection.
La lune dans le ciel, pâle sœur de la terre.
Comme aux bornes des mers la voile solitaire.
S'élevait pleine et ronde entre ces larges troncs.
Et, des cèdres sacrés touchant déjà les fronts.
Semblait un grand fruit d'or qu'à leur dernière tige
Avaient mûri Je soir ces arbres du prodige.
De rameaux en rameaux les limpides clartés
Ruisselaient, serpentaient en reflets réfractés.
Comme un ruisseau d'argent, qu'ime chute divise.
En nappe de cristal pleut, scintille et se brise ;
Puis, s'étendant à terre en immenses toisons.
Sur les pentes en fleurs argentaient les gazons.
On voyait aux lueurs de la nocturne lampe
Des files de troupeaux gravissant une rampe.
Qu'une errante tribu de pasteurs, pris du soir.
Chassait dans le lointain derrière un tertre noir ;
Hommes, femmes, enfants, ils s'enfonçaient dans l'ombre.
Cette famille humaine était en petit nombre.
Sous ce ciel sans ardeur et sans humidité
Nul tissu ne couvrait leur belle nudité :
Les femmes s'ombrageaient avec leur chevelure.
Qu'elles tressaient en frange autour de leur ceinture ;
Et les hommes nouaient sur leurs flancs nus les peaux
Des plus beaux léopards, ennemis des troupeaux.
La taille, la grandeur, la force de ces hommes
Passait l'humanité des âges où nous sommes.
Autant que la hauteur de ces arbres géants
Surpasse en vos forêts vos chênes de cent ans.
Leur voix qui s'éloignait mourut dans la distance.
Et tout fut sous le bois soUtude et silence.
Majesté des déserts, de la nuit et des cieux,
Qui pourrait vous chanter comme vous voient mes yeux I
20O jLamanine
Si vous gardez encore après votre niiûe
Pour le regard de l'homme une empreinte divine.
Si la nuit rayonnante et ses globes errants
Lui montrent l'infini sous ces cieux transparents
Qu'était-ce avant le jour où le dépôt de l'onde
Jeta sur notre sol son atmosphère immonde?
Qu'était-ce quand, du jour le grand globe couché.
Le firmament de nous par l'ombre rapproché,
Laissait lire au regard égaré dans ces routes
Ces voûtes de soleil derrière d'autres voûtes.
Et ce filet des cieux, vaste éblouissement
Dont chaque maille était un soleil écumant?
Qu'était-ce quand du mal le funèbre génie
N'avait du globe encor qu'effleuré l'harmonie,
Que ce monde terrestre était encor celui
Où l'ordre et la beauté dans la force avaient lui?
Que tout, sortant d'Éden, s'y souvenait encore
De l'immortalité de sa première aurore.
Et que dans l'univers toute chose et tout Ueu,
De jeunesse exultants, se sentaient pleins de Dieu?
Ah ! si de tout flétrir tu ne t'étais hâtée,
O mort ! on n'eût jamais compris le nom d'athée !
O Or en ces jours, mon fils, tous les êtres vivants. Qu'ils nagent dans les eaux ou volent sur les vents, Du soleil au ciron, de la brute à la plante, Étaient tous animés par une âme parlante. L'homme n'entendait plus cet hymne à mille voix Qui s'élève des eaux, des herbes et des bois ; De ces langues sans mots, depuis sa décadence. Lui seul avait perdu la haute intelligence, Et l'insensé déjà croyait, comme aujourd'hui. Que l'âme commençait et finissait en lui ; Comme si du Très-Haut la largesse infinie Épargnait la pensée en prodiguant la vie ! Et comme si la vie avait un autre emploi. Père, que de comprendre en s'approchant de toi 1 Mais bien qu'aux hommes sourds ces voix de la nature Ne parussent qu'un vague et stupide murmure. Les anges répandus dans l'éther de la nuit D'une impalpable oreille en aspiraient le bruit ; Car du monde réel à leur monde invisible L'échelle continue était plus accessible.
La Chute d'un Ange 25 1
Aucuns aes échelons de l'être ne manquaient ;
Tous les enfants du ciel entre eux communiquaient ;
Des esprits et des corps l'indécise frontière
N'élevait pas entre eux d'aussi forte barrière.
L'homme entendait l'esprit ; l'être immatériel.
Habitant l'infini que l'homme appelle ciel.
Uni par sjnnpathie à quelque créature,
Pouvait changer parfois de forme et de nature.
Et, dans une autre sphère introduit à son gré.
Pour parler aux mortels descendre d'un degré.
Bien plus, de ces amours des vierges et des anges
Il naissait quelquefois des natures étranges ; [Dieu,
Hommes plus grands que l'homme et dieux moins grands que
De ia brute à l'archange occupant le milieu ;
Monstres que condamnait leur nature adultère
A regretter le ciel en agitant la terre.
Du grand monde impalpable à ce monde des corps,
Nul ne sait, ô mon fils, les merveilleux rapports ;
Nul ne peut remonter de parcelle à parcelle.
Les générations de l'âme universelle ;
Nul ne peut dénombrer, démêler, dénommer.
Ces gouttes s'écoulant de l'étemelle mer.
Mais la terre à nos pieds nous en rend témoignage :
De ce qu'on ne voit pas ce qu'on voit est l'image ;
Un ciel réfléchit l'autre, et si dans nos sillons
La poussière de vie écume en tourbillons.
S'il n'est pas un atome en la nature entière.
Un globule de l'air, un point de la matière,
Qui ne révèle l'être et la vie à nos yeux.
L'infini d'ici-bas nous dit celui des cieux ;
L'éternité sans fond n'a point de bord aride.
Et ce qui remplit tout ne connaît pas de vide i
De ces esprits divins dont sont peuplés les cieux.
Les anges étaient ceux qui nous aimaient le mieux :
Créés du même jour, enfants du même père.
Que l'homme en les nommant peut appeler mon frère *
Mais frères plus heureux, dont la sainte amitié
De tous nos sentiments n'a pris que la pitié !
Invisibles témoins de nos terrestres drames,
Leurs yeux ouverts sur nous pleurent avec nos âmes ;
De la vie à nos pas éclairant les chemins,
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Ils nous tendent d'en haut leurs secourables mains. C'est pour eux que sont faits ces divins phénomènes Dont l'homme n'entrevoit que les lueurs lointaines ; Et pour eux la nature est un saint instrument Dont l'immense harmonie éclate à tout moment. Et dont la claire voix et les mille merveilles De sagesse et d'extase enivrent leurs oreilles.
A cette heure où du jour le bruit va s'assoupir. Pour entendre du soir l'insensible soupir, Quelques-uns d'eux, errant dans ces demi-ténèbres, Étaient venus planer sur les cimes des cèdres. Des étoiles aux mers, comme pleine de sens, La montagne n'était qu'une âme à mille accents. Il eût fallu Dieu même et l'oreille infinie Pour démêler les voix de la vaste harmonie. Les anges, le silence et la nuit écoutaient Ce grand chœur végétal ; et les cèdres chantaient.