‹ Œuvres choisiesChapitre 47 sur 52 · A M. FÉLIX GUILLEMARDET · texte numérisé non relu

A M. FÉLIX GUILLEMARDET

Saint-Point, 15 septembre 1837.

Frère, le temps n'est plus où j'écoutais mon âme Se plaindre et soupirer comme une faible femme Qui de sa propre voix soi-même s'attendrit. Où pax des chants de deuil ma lyre intérieure Allait multipliant, comme un écho qui pleure. Les angoisses d'un seul esprit.

Dans l'être-universel au lieu de me répandre, Pour tout sentir en lui, tout souffrir, tout comprendre. Je resserrais en moi l'univers amoindri ; Dans l'égoïsme étroit d'une fausse pensée La douleur en moi seul, par l'orguei condensée. Ne jetait à Dieu que mon cri.

Ma personnalité remplissait la nature :

On eût dit qu'avant elle aucune créature N'avait vécu, souffert, akné, perdu, gémi ; Que j'étais à moi seul le mot du grand mystère. Et que toute pitié du ciel et de la terre Dût rayonner sur ma fourmi I

Pardonnez-nous, mon Dieu 1 tout homme ainsi commence. Le retentissement universel, immense.

Ne fait vibrer d'abord que ce qui sent en lui ; De son être souffrant l'impression profonde. Dans sa neuve énergie, absorbe en lui le monde Et lui cache les maux d'autrui.

Comme Pygmalion contemplant sa statue Et promenant sa main sous sa mamelle nue Pour savoir si ce marbre enferme un cœur humain. L'humanité pour lui n'est qu'un bloc sympathique Qui, comme la Vénus du statuaire antique. Ne palpite que sous sa main.

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O honte ! 6 repentir î quoi ! ce souffle éphémère Qui gémit en sortant du ventre de sa mère. Croirait tout étouffer sous le bruit d'un seul cœur? Hâtons-nous d'expier cette erreur d'un insecte. Et, pour que Dieu l'écoute et l'ange le respecte, Perdons nos voix dans le grand chœur !

Jeune, j'ai partagé le déhre et la faute, J'ai crié ma misère, hélas 1 à voix trop haute : Mon âme s'est brisée avec son propre cri ! De l'univers sensible atome insaisissable. Devant le grand soleil j'ai mis mon grain de sable, Croyant mettre un monde à l'abri.

Puis mon cœur, insensible à ses propres misères. S'est élargi plus tard aux douleurs de mes frères ; Tous ieurs maux ont coulé dans le lac de mes pleurs. Et, comme un grand linceul que la pitié déroule, L'âme d'un seul, ouverte aux plaintes de la foule, A gémi toutes les douleurs.

Alors dans le grand tout mon âme répandue A fondu, faible goutte au sein des mers perdue Que roule l'Océan, insensible fardeau, Mais où l'impulsion sereine ou convulsive. Qui de l'abîme entier de vague en vague arrive. Palpite dans la goutte d'eau.

Alors, par la vertu, la pitié m'a fait homme ; J'ai conçu la douleur du nom dont on le nomme, J'ai sué sa sueur et j'ai saigné son sang ; Passé, présent, futur, ont frémi sur ma fibre Comme vient retentir le moindre son qui vibre Sur un métal retentissant.

Alors j'ai bien compris par quel divin mystère Un seul cœur incarnait tous les maux de la terre, Et comment, d'une croix jusqu'à l'éternité. Du cri du Golgotha la tristesse infinie Avait pu contenir seule assez d'agonie Pour exprimer l'humanité !...

Alors j'ai partagé, bien avant ma naissance, Ce pénible travail de sa lente croissance Par qui sous le soleil grandit l'esprit humain.

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Semblable au rude effort da sculpteur sur la pierre. Qui mutile cent fois le bloc dans la carrière Avant qu'il vive sous sa main.

Les germinations sourdes de ces idées. Pareilles à ces fleurs des saisons retardées Que le pied du faucheur écrase avant leur fruit ; Cet étemel assaut des vagues convulsives N'arrachant qu'un rocher par siècles à leurs rives ; Ce temps qui ne fait que du bruit ;

Cet orageux effort des partis politiques Pour rasseoir le saint droit sur les bases antiques. Pyramide impuissante à se tenir debout ; La liberté que l'homme immole ou prostitue. Du peuple qui la souille au tyran qui la tue Passant des cachots à l'égout ;

Dieu comme le soleil arttirant les nuages ; Le vulgaire incarnant les purs dogmes des sages ; L'erreur mettant sa main entre l'œil et le feu ; Et le sage, du ciel parlant en paraboles, Obligé d'écarter en tremblant ces symboles. De peur de mutiler le Dieu ;

Pas un dogme immuable où le doute ne pose, Le mensonge ou le vide au bout de toute chose. Et le plus beau destin en trois pas traversé ; La mort, coursier trompeur à qui l'espoir se fie, S'abattant au milieu de la plus belle vie Sur le cavaHer renversé ;

Ces amours enlacés par mille sympathies Arrachés du sol tendre ainsi que des orties A l'heure où de leurs fleurs notre âme embaumerait, Et le sort choisissant pour but au coup suprême La minute où le sein bat sous un sein qui l'aime. Pour percer deux cœurs d'un seul trait ;

Ces mères expirant de faim le long des routes. De leur mamelle à sec pressant en vain les gouttes Aux lèvres de leurs fils sur leurs genoux gisant ; Le travail arrosant de sa sueur stérile Du sol ingrat et dur l'insatiable argile Qui boit la rosée et le sang ;

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Et les venta de la mort, dont les fortes haleines Vident dans le tombeau de grandes villes pleines. Et sèchent en trois jours trois générations ; Et ces grands secoûments de choses et d'idées. Qui font monter si haut en vagues débordées Les écumes des nations ;

Et ces exils qui font à tant d'enfants sans mères Des fleuves étrangers boire les eaux amères ; Et ces dégoûts d'esprits et ces langueurs du corps ; Et, devant ce tombeau que leur misère envie. Ces infirmes traînant sur les bords de la vie Le linceul de leurs longues morts :

Oui, j'ai trempé ma lèvre, homme, à toutes ces peines ; Les gouttes de ton ssuig ont coulé de mes veines ; Mes mains ont essuyé sur mon front tous ces maux ; La douleur s 'est fait homme en moi pour cette foule. Et, comme un océan où toute larme coule. Mon âme a bu toutes ces eaux !

Les tiens surtout, ami 1 jeune ami dont la lèvre. Que le fiel a touché, de sourire se sèvre ; Qui sous la main de Dieu penches ton front pâli. Ton front que tes deux mains, supportant comme une urni Soutiennent tout pesant de sa fièvre nocturne. Où la veille a laissé son pli.

Oh ! les tiennes surtout, âme que Dieu condanme A penser sans parler, à sentir sans organe, A subir des vivants les mille impressions Sans pouvoir t'y mêler du regard ou du geste. Comme cette ombre assise au banquet, et qui reste Sans voix, mais non sans passions I

Au milieu des vivants dont la part t'est ravie. Tu t'assois seul devant les flots morts de ta vie. Sans pouvoir en prendre un dans le creux de ta main Pour tromper en courant ta soif à ces délices. Et savoir seulement sur le bord des calices

Qud goût a le breuvage humain.

O fils de la douleur, frère en mélancolie. Oh I quand je pense à toi, moi-même je m'oublie ; L'angoisse de tes nuits glace mes membres morts.

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déchire des mains mes blessures pansées, je sens dans mon front l'assaut de tes pensées Battre l'oreiller que je mords.

j'élève au Seigneur mes deux mains vers la voûte, lui criant tout haut ton nom pour qu'il l'écoute ; [entoure ton chevet et j'y veille du cœur, je compte les coups de ta lente insonmie, i

je lave des yeux, après ton agonie.

Le suaire de ta langueur 1

Et, prenant tes deux pieds froids contre ma poitrine, Je les chauffe en mon sein sous mon front qui s'incline, Et le barde se change en femme de douleurs, Et ma lyre devient l'urne de Madeleine Alors qu'elle embaumait le corps sous son haleine, Dans l'aromate de ses pleurs.

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