‹ Œuvres choisies. Avec notice, notes et commentairesChapitre 125 sur 135 · DE LA POESIE EN GENERAL · texte numérisé non relu

DE LA POESIE EN GENERAL

Tu dois sçavoir sur toutes choses que les grands poëmes ne se commencent jamais par la première occasion du fait, ny ne sont tellement accomplis que le lecteur espris de plaisir n'y puisse encores désirer une plus longue fin ; mais les bons ouvriers le commencent par le milieu, et sçavent si bien joindre le commencement au milieu, et le milieu à la fin,

que de telles pièces rapportées ils font un corps entier et parfait. Tu ne commenceras jamais le discours d'un grand poëme s'il n'est esloigné de la mémoire des hommes, et pource lu invoqueras la Muse, qui se souvient de tout, comme déesse, pour te chanter les choses dont les hommes ne se peuvent plus aucunement souvenir. Les autres petiis poëmes veulent estre abruplement commencez, comme les Odes lyriques, à la composition desquels je le conseille premieiement l'exerciler, te donnant de garde sur tout d'estre plus versificateur que poëtc. Car la fable et fiction est le sujet des bons poêles, qui ont esté depuis toute mémoire recommandez de la postérité; et les vers sont seulement le but de l'igaoraut versificateur, lequel pense avoir fait un grand chef-d'œuvre quand il a composé beaucoup de carmes rymez, qui sentent tellement la prose que je suis esmerveillé comme nos François daignent imprimer telles drogueries, à la confusion des autheurs, et de uostre nation. Je te dirois icy particulièrement les propres sujets d'un chacun poëme, si tu n'avois desja vcu l'Art Poëtique d'Horace et d'Aristote, ausquels je te cognois assez médiocrement versé. Je te veux advertir de fuir les epilhetes naturels qui ne servent de rien à la sentence de ce que tu veux dire, comme la rivière courante^ la verde ramée. Tes epilhetes seront recherchez pour signifier, et non pour remplir ton carme, ou pour eslre oiseux en ton vers ; exemple : le ciel voûté encerne tout le monde. J'ay dit voûté, et nou'ardant, clair, ny haut, ny azuré, d'autant qu'une voûte est propre pour embrasser et encerner quelque chose. Tu pourras bien dire : le bateau va dessur ronde coulante, pou'-ce que le cours de l'eau fait tou*

DR l'art POETIQUE FRANÇOIS 351

1er le bateau. Les Romnins ont esté tres-curieux observateurs de ceste reigle, et entre les autres Virgile et Horace. Les Grecs, comme en toutes choses appartenantes aux vers, y ont esté plus libres, et n'y ont advi>é de si prés. Tu fuiras aussi la manière de composer des Italiens, en ta langue, qui mettent ordinairement quatre ou, cinq epithetes les uns après les autres en un mesme vers, comme aima, hclla, angelica e fortunata donna. Tu vois que tels epilhetes sont plus pour ampouller et farder les vers que pour besoin qu'il en soit. Bref, tu te contenteras d'un, epitbete, ou pour le moins de deux, si ce n'est quelquefois par gaillardise qu'en mettras cinq ou six; mais si tu m'en crois, cela t'adviendra le plus rarement que tu pourras.

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